Le contraire – le voyage vers l’Est

Le voyage vers l’Est.

Tom boit et il se met en route, bien content de n’avoir aucun grain magique dans la bouche.

Vers l’est, c’est la route de l’école et tout lui est familier. Soudain, après une courbe du chemin, il découvre un lac qui lui est inconnu. Au milieu de ce lac se trouve une île et en provenance de celle-ci des bruits de combat et des grognements terrifiants…

Le lac est immense et le contourner lui prendrait un temps fou. Tom se souvient aussi qu’il doit aller vers l’est et repense aux mots de Sophie : « Il est en grand danger et le ninja que tu es doit l’aider… »

Un ninja est un combattant se dit Tom et il se met à l’eau, en direction de l’île. Le lac qui lui paraissait si grand est devenu ridicule et c’est avec de l’eau à mi-mollet qu’il le traverse.

Je m’empresse de vous indiquer que notre « Ninja » est mort de peur, le vacarme du combat lui insufflant le plus naturel et le plus salvateur des sentiments. De plus, avec l’obscurité qui commence à s’installer, Tom apprécierait plus la chaleur de son lit qu’une bataille héroïque en pleine nuit et sur un terrain inconnu, mais une mission est sacrée pour un ninja…

Tom rampe sur le sol, il a son lance-pierre en main et les billes sont prêtes. Le petit bout a même noirci son visage avec de la boue…

Il distingue une mêlée, un corps à corps bref, puis un des combattants qui grimpe sur un arbre avec une aisance et une rapidité qui laissent deviner qu’il n’est pas un être humain.

Ne sachant qui est l’ennemi et qui est l’ami, Tom se contente d’observer.

Celui qui est resté au sol est le plus grand, il tourne et tourne autour de l’arbre. Soudain, il s’arrête. Il lève son museau en l’air et respire profondément. Il regarde brièvement dans la direction où se tient notre Tom, puis disparaît.

C’est alors que celui-ci réalise que la douce brise qui le fait frissonner en lui caressant la nuque se dirige en droite ligne vers le champ de bataille.

Tom prend la décision de se déplacer vers un gros rocher qu’il aperçoit sur sa gauche.

« Tom ! Derrière toi ! »

Un grognement sinistre confirme à Tom que l’ami se trouve sur l’arbre et l’ennemi derrière lui.

Il roule deux fois sur lui-même, juste assez pour voir un énorme loup atterrir à l’endroit qu’il occupait une seconde auparavant.

Celui-ci se retourne vers Tom et lui montre les dents.

« Qui es-tu ? Que veux-tu ? Grrrr ! »

« Je suis un ami de Sophie. » dit Tom en reculant prudemment.

« Un ami de Sophie ? RAAAAHHH ! » hurle le loup en se jetant dans sa direction.

Tom tire une bille de fer qui arrive avec un bruit sec entre les yeux du loup qui tombe à terre.

« Bravo Tom ! » encourage l’ami du haut de son arbre.

Le loup se relève et semble furieux. Tom ajuste à nouveau et cette fois la seconde bille le touche sur le museau. Ses cris de douleur sont terribles et il s’enfuit.

Tom prend sa bille de verre et la place dans le lance-pierre. Il est tendu à l’extrême et tremble maintenant de tout son être.

À reculons, il se rapproche de l’arbre.

« Merci Tom ! » lui dit le chat de Mémé Ledoux.

Tom ne voit que deux yeux qui brillent dans la nuit.

Une nuit noire et sans lune.

Soudain le chat hurle : « Tom, il revient ! »

Le loup le bouscule et il tombe rudement à terre, laissant s’échapper bille et lance-pierre.

L’odeur de ce terrible ennemi est forte et Tom hurle de terreur.

Il ferme les yeux, attendant l’assaut final…

« Tom ! J’arrive ! »

Le chat s’est jeté de son perchoir et atterrit toutes griffes dehors sur le museau du monstre. Celui-ci essaye de le mordre mais en vain. Tom se saisit alors de son sabre et pousse un cri qu’il n’avait jamais poussé, un cri qui vient du ventre, un cri qui donne plus d’énergie que celle dont il se nourrit.

Il frappe le loup qui se volatilise dans un grand jaillissement d’étincelles…

Tom crie toujours et relève son sabre pour frapper encore et encore, peut-être plus pour combattre sa peur que pour anéantir l’ennemi.

« Tom ! C’est fini ! Il est parti… »

Notre petit homme s’effondre et éclate en sanglots.

Le chat se rapproche doucement, il se frotte contre lui et ronronne.

Tom qui n’a jamais entendu un chat ronronner, sauf à la télé, le prend dans ses bras et le caresse.

« Tout va bien mon ami. Tu m’as sauvé la vie et je t’en serai reconnaissant jusqu’à la fin des temps. »

« Tu es le chat de Mémé Ledoux ? »

« Non, mais madame Ledoux est ma mémé, c’est vrai. »

« Pardon ? »

« Oh, c’est de l’humour félin. » répond le chat qui lui fait cadeau du plus beau des sourires.

Tom lui sourit à son tour.

« Nous sommes amis maintenant ? »

« Oui, tes farces idiotes ne sont que broutilles en comparaison de ce que tu viens d’accomplir. Ton courage est admirable et ton héroïsme fait de toi l’ami de tous les félins. Mais arrêtons là ces bavardages. Nous devons retourner au village, un de mes amis est en grand danger et il a besoin de toi. »

« Mais il fait nuit, je ne vois rien… »

« Je serai ton guide, n’oublie pas, je suis un chat. »

« Mais je suis trop fatigué… »

« Tom ! Celui que tu dois aider est un proche de l’autre, celui de ta chambre. Il est pour ainsi dire la clef qui te mènera à lui. Nous devons partir, tu dois être là-bas au lever du soleil. Tiens ! Prends cet objet que tu dois bien garder au sec ! »

Tom ouvre la main et de ses doigts experts reconnaît un pétard.

« Tu devras me porter, nous sommes sur une île et tu ne le sais peut-être pas, nous, les chats, avons horreur de l’eau ! »

Tom souffle. Il n’a pas envie de porter ce chat juste pour lui éviter un contact humide.

« Tiens-moi par la queue. Je n’aime pas ça mais c’est la seule possibilité qu’il nous reste. Au fait, je m’appelle Félix. »

Je ris, pardonnez moi, un chat qui s’appelle Félix, un loup qui disparaît dans un nuage d’étincelles. Peut-être s’appelait-il Ysengrin ? On croit rêver ? Pourquoi pas une rencontre avec une fillette qui s’appelle Alice ? Décidément, cette histoire perd tout contact avec la réalité. Ah, j’oubliais la tortue qui se nomme Sophie, la sagesse… J’ai un doute tout à coup… Croyez-vous que notre petit homme rêve ???

Arrivés sur la rive, nos deux amis découvrent un spectacle désolant… Le lac est immense…

Tom se munit d’un bâton et sonde les fonds. Il va lui falloir nager…

« Comment faire ? Je ne peux pas garder le pétard et le chat au sec ? J’ai besoin de mes bras pour nager… »

Le chat le regarde d’un air suppliant.

« Félix, il va te falloir nager ! »

« Il n’en est pas question ! »

« Mais je ne peux pas te porter, il faut que je garde le pétard au sec ! »

« Comment allons-nous faire ??? »

Au moment précis où nos deux amis se trouvent dans cette impasse résonne un cri puissant dans le ciel. C’est le cri d’un aigle.

« Aigle ! C’est Tom qui t’appelle, le ninja qui t’a sauvé la vie dans le désert. »

L’aigle se pose auprès d’eux.

« Tom, mon ami… »

Ils s’étreignent tendrement.

« Aigle, nous avons un problème, je dois traverser à la nage tout en gardant cet objet et ce chat au sec. C’est impossible, j’ai besoin de mes bras pour nager comme toi de tes ailes pour voler. Pourrais-tu nous aider ? »

« Je peux te prendre ce petit objet et le garder au sec dans mes plumes pendant que tu nages. »

« Merci mon ami, mais le chat ? »

« Le chat ? Pas question ! Il a déjà croqué plus d’un de mes petits au village. Si tu as besoin de tes bras, prends-le sur ta tête. »

Tom regarde le chat et l’interroge d’un mouvement du menton.

« Soit ! Qu’il en soit ainsi ! »

Nos amis se mettent en route, que dis-je, en vol pour l’un d’eux, à la nage pour les deux autres.

Pourquoi les deux autres me direz-vous ?

Simplement parce que Tom est toujours un petit garçon facétieux et qu’arrivé à la moitié de la distance, il a plongé sous la surface, laissant le chat horrifié nager par ses propres moyens.

Un élément qui tendrait à prouver qu’il s’agit bien de la réalité, non ?

Tom arrive sur la rive complètement épuisé. L’aigle est là qui l’attend, mais pas un signe de vie du chat. Tom commence à regretter son geste.

« Viens sous mon aile, je vais te réchauffer. »

Notre petit homme découvre la chaleur extraordinairement douce de l’oiseau et il commence à s’endormir.

« Brrrr ! Je suis là. »

L’aigle ouvre son aile, tous deux regardent dans la direction de cette voix qui est tout sauf aimable et ils éclatent de rire au spectacle qui s’offre à leurs yeux.

Le chat mouillé a perdu toute sa superbe. Il paraît bien moins félin et bien moins malin qu’avant la baignade.

« Riez ! Riez ! Je suis transi… »

« Ne le prend pas mal Félix, je ne recommencerai pas. »

« Oh, ça c’est sûr ! Je m’en vais de ce pas et tu retrouveras ton chemin tout seul dans le noir. »

« Allons Félix, il t’a sauvé la vie tout à l’heure. » intervient l’aigle.

« Bon ! Mais quand cette aventure sera terminée, je ne veux plus entendre parler de lui. »

« Alors quand cette aventure sera finie, je reprendrai mes occupations favorites avec le chat de Mémé Ledoux ! »

Félix se fige, regarde Tom longuement et puis ajoute dans un sourire.

« Tu veux dire avec le chat dont la mémé est madame Ledoux ? »

Nos trois amis rient aux éclats.

« Je te pardonne mais juste pour cette fois. Ne recommence jamais ça ! Il nous faut partir maintenant. »

Tom marmonne pour finir : « De toute façon, j’ai bien l’intention de ne jamais retraverser un lac avec un chat sur la tête, ni de combattre des loups d’ailleurs. »

Félix le regarde à nouveau comme s’il le jaugeait…

Et puis il vient se frotter contre lui en ronronnant.

« Merci Tom, merci. »

L’aigle prend congé de nos deux amis et donne le pétard à Tom, qui lui tient le chat par la queue. Félix lui donne les indications nécessaires à la marche. « Baisse la tête, lève les pieds… »

Tâtonnant, maudissant, miaulant, riant parfois, ils progressent.

Au loin apparaissent les premières lueurs de l’aube et Tom retrouve avec plaisir cet environnement qui lui est si familier. En même temps, son cœur se serre. Il aimerait tant être à la maison avec les siens.

Lorsque le soleil commence à poindre à l’horizon, Félix dit à Tom :

« Voilà, notre voyage s’achève ici. »

« Ici ? Je peux rentrer à la maison ? »

« Mon pauvre ami, non tu ne peux pas rentrer à la maison. Tu dois retourner jusqu’au saule et prendre la route du sud. Garde bien le pétard au sec, tu en auras besoin. »

« Mais tu ne viens pas avec moi ? »

« Tu dois accomplir cela tout seul. Prends-le tout comme c’est, comme une épreuve destinée à te montrer le chemin de la vie, à faire de toi un guerrier véritable, un ninja comme tu dis… De plus, une chatte de ma connaissance habite par ici. J’ai à faire. »

« Merci Félix. »

« De quoi ? »

« Pour ce que tu viens de me dire… »

« Oh, tu sais, entre amis… »

Tom regarde le chat s’éloigner et reprend sa route. Plus il approche du saule, plus la fatigue et la tristesse l’accablent.

Le ninja s’est évaporé et le petit garçon qui se sent si seul occupe toutes ses pensées.

Texte : copyright Thierry Benquey – tous droits réservés.

Image : Édouard Manet – Wikimedia Commons – Domaine Public

A suivre

Publié par Thierry

Auteur... de blog, oui. De livres, aussi. "Jenseits der Farben" auto-édition en Allemagne, devenu "Au-Delà des Couleurs" spectacle de marionnettes. "Le Rocher" édité en France, devenu spectacle de marionnettes également. Autres publications ? Sur ce blog, sinon deux contes à retrouver dans ces pages dont l'éditeur s'est retrouvé en faillite avant impression : "Le Contraire" et "Tatewin"

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