Le contraire – le voyage vers le Nord

Le voyage vers le Nord.

À sa grande surprise, la tortue hume l’atmosphère d’un air ravi et lui dit :

« Quel merveilleux parfum s’échappe de cette bouche si noire… Les fleurs juteuses et tendres qui tombent quand tu parles sont irrésistibles. Je peux y goûter ? »

Ahuri, Tom regarde ses pieds et voit un petit de tas de fleurs multicolores les recouvrir. Quelques pétales tourbillonnent encore lentement en tombant dans ce matin sans vent…

La tortue qui s’est rapprochée, lui demande de nouveau : « Je peux goûter ? »

Tom s’effondre en pleurs, ayant perdu tout contact avec la réalité.

La tortue en train de mâchouiller une fleur, le regarde d’un air compatissant, puis elle prend la parole.

« Mon pauvre Tom, j’ai de bonnes raisons d’être en colère contre toi. Mais quand je te vois pleurer comme ça, des pleurs véritables, des larmes qui ne viennent que lorsque nous sommes confrontés à l’impossible, à l’inimaginable, à l’irréparable… Pfff ! Je prends pitié de toi et je suis prête à t’aider. »

« À m’aider ? » arrive à prononcer Tom entre deux sanglots déchirants.

« Ah, comme j’aurais aimé que tu pleures de cette façon en apprenant ma mort ! Quoi qu’il en soit, je connais la personne qui était dans ta chambre hier soir… »

« Tu es morte en vrai ? Tu connais mon cauchemar ? Tu… »

« Doucement ninja, une question à la fois. Nous, les tortues, nous vivons très longtemps normalement et nous savons tout ce qui se passe dans les mondes. Nous connaissons tous les mystères. Tiens, comme celui-ci : lorsque tu parles à un être aimé, de ta bouche ne sortent que des immondices… »

« C’est trop dur ! » dit Tom qui pleure à nouveau toutes les larmes de son corps.

« Calme-toi, ninja ! Tu peux faire quelque chose pour que cela cesse. »

« Ninja ? Comment tu sais ? »

Et la tortue de laisser s’échapper un petit rire espiègle.

« N’est-ce pas un sabre de ninja que tu portes avec toi ? »

Tom sourit, il avait oublié qu’il l’avait emporté.

« Le beau sourire, je préfère te voir sourire. C’est de plus beaucoup moins bruyant que tes pleurs. »

Cette fois, elle rit franchement et Tom rit aussi. Après un moment d’harmonie parfaite, de ce genre d’harmonie que deux êtres ne peuvent atteindre qu’en riant ensemble, Tom prend la tortue sur ses genoux et la caresse sous le cou. Il est surpris par la chaleur qu’il y trouve et de la douceur de cette peau fragile.

« Les nuages noirs de l’orage sont en toi Tom. »

« En moi ? Tu me fais peur… »

« N’aie pas peur ! Tu vas m’aider et je t’aiderai en retour ! »

En vérité, comme le disait la tortue, la noirceur est maintenant dans le cœur de Tom et celui-ci la pose rudement à terre.

« Pourquoi j’aiderais une tortue morte carbonisée ? C’est de ta faute ! Et celle de l’orage ! J’ai rien fait ! »

« La colère n’est jamais bonne conseillère Tom. Un vrai ninja saurait la dompter et l’utiliser pour arriver à ses fins. Un vrai ninja saurait aussi reconnaître ses vrais amis… »

En disant cela, la tortue lui tourne le dos et s’en va.

« Attends ! Qu’est-ce que je dois faire pour toi ? »

Elle fait mine de n’avoir rien entendu et poursuit sa route, à la vitesse d’une tortue bien entendu.

« Attends ! S’il te plaît… » gémit Tom s’avouant vaincu.

« Je m’appelle Sophie… »

« Sophie, s’il te plaît… »

La tortue sourit.

« Bien Tom ! Mais je te préviens que nous ne deviendrons amis que lorsque tu auras accompli pour moi deux ou trois petites courses. »

« Oui Sophie… » dit-il en baissant la tête.

« En premier lieu, j’ai là un grain de maïs que tu dois apporter à un de mes amis. Tu feras comme je te le dis sinon tu seras en grand danger. Tu feras comme je te dis ? »

« Oui, Sophie. »

« Bien ! D’abord, tu vas prendre une gourde que tu rempliras d’eau. Tu en auras besoin pour ton voyage. Tu partiras ensuite vers le nord et tu marcheras sans quitter cette direction jusqu’à ce que tu rencontres une créature vivante. Ce sera mon ami. Tu lui donneras le grain

et tu écouteras attentivement ce qu’il te dira. Ensuite, tu reviens ici et je t’attendrai. Tu as bien compris ? »

« Oui, c’est facile. Je vais au nord et quand je rencontre une créature, je lui donne le grain et je reviens sous le saule. »

« Et tu écoutes attentivement ce qu’il va te dire et surtout tu ne lui donnes pas un autre grain, juste celui-ci. »

Sophie fouille dans sa carapace comme Tom fouillerait dans une poche et en sort un grain de maïs en tout point semblable à ceux que Tom avait hier.

« C’est un grain magique et je te conseille de le porter dans ta bouche afin qu’il soit protégé et humidifié. »

« Dans ma bouche ? Ah non ! »

« Tom ? »

« Bien Sophie, dans ma bouche ! »

« Va ! »

Tom se rend chez lui et constate que la maison est toujours vide. Il y règne une atmosphère de désolation maintenant et il s’y sent rejeté, comme s’il n’y était pas le bienvenu.

Il ôte son pyjama et remet les vêtements qu’il portait hier. Il prend la gourde dans sa chambre et toujours armé de son sabre, va la remplir dans la cuisine. Il y cherche en vain de quoi manger et puis se met en route vers le nord, l’estomac vide et le cœur serré.

« Mais où sont-ils tous passés ? »

Tom marche d’un bon pas. Il traverse des champs qui lui sont familiers puis il arrive à la lisière d’un bois qu’il ne connaît pas.

La faim se fait cruellement sentir.

La voie est barrée par des ronces. Tom pense à les contourner et les mots de Sophie résonnent dans son esprit : « Ne pas quitter cette direction, grand danger… »

Il est prêt de pleurer, lorsqu’il se saisit de son sabre et se taille un chemin dans la végétation.

Tom est très fier tout à coup. Il a trouvé la solution à son problème sans que personne ne l’aide. Il est de nouveau un ninja et il a une mission à accomplir.

Quand il a traversé les ronces, Tom découvre les mûres et son estomac rugit comme un fauve.

« Garde-le dans ta bouche… »

Tom a trop faim, il veut manger ces mûres…

Il prend alors le grain de maïs tout humide de salive et veut le mettre dans sa poche. Au dernier moment, il arrête son geste, se souvenant des autres qui se trouvaient là, pas magiques du tout ceux-là.

Il ne sait comment faire et son estomac lui fait mal.

Il voit alors une petite pierre plate, y dépose son précieux fardeau et il se jette sur les fruits.

Quand il a mangé à sa faim, il se retourne vers la pierre, mais le grain magique a disparu.

Tom est pris de panique et il le cherche partout, soulève la pierre, les ronces, se déchirant la peau sur celles-ci. Il n’a que faire de la douleur, il est un ninja et se trouve en grand danger.

Il entend du bruit. Il tend l’oreille, rien…

Puis de nouveau ce son presque imperceptible.

Le ninja pense qu’il doit s’agir de son voleur.

Il met la main dans sa poche, en retire les grains, les compte. Il en a sept.

« Toi qui as pris mon grain de maïs ! Si tu me le rends, je t’en donnerai sept en échange. Sept au lieu d’un ! »

Pas de réponse.

Tom commence à douter de sa stratégie quand son regard se pose sur la pierre. Le grain magique est de nouveau là.

Une vague de bonheur le submerge, il reprend aussitôt son bien et laisse les sept autres comme promis en échange.

À sa grande surprise, il voit la pierre s’ouvrir et avaler les grains…

« Tu es l’ami de Sophie ? »

« Oui et non. Je ne suis l’ami de personne. Passe ton chemin ! »

« Mais tu es vivante ? »

« Une voiture bouge, est-elle vivante pour autant ? »

« Euh, non… »

« Alors, passe ton chemin ! »

« Mais les voitures ne parlent pas… »

« Et les poupées de ta sœur, elles parlent ! Sont-elles vivantes ? »

« Non. »

« Alors, passe ton chemin ! »

« Mais ce sont des jouets, pas des pierres… »

« Oh… Tu commences à m’échauffer ! N’as-tu jamais joué avec des pierres ? »

« Ben si… »

« Alors, passe ton chemin ! »

Tom est perplexe. Une pierre qui parle, qui mange du maïs, qui connaît sa sœur et qui a sale caractère. Mais que se passe-t-il dans ce monde ? C’est la faute à ce mystérieux bonhomme d’hier. Depuis qu’il était venu, plus rien n’était comme avant. Il a peur maintenant et reprend sa marche.

La traversée du bois se révèle agréable, le soleil étant au zénith, la chaleur se fait accablante. Arrivé en lisière de la forêt, Tom n’en croit pas ses yeux. Devant lui s’étale un désert à perte de vue.

Notre ninja rassemble ce qui lui reste de courage et se remet en route.

Plus il avance, plus la chaleur est intense. Il commence à avoir une énorme soif mais n’ose pas enlever le grain de maïs de sa bouche, de peur qu’il ne lui arrive une autre mésaventure.

Le bruit de la gourde est une torture mais le ninja reste intraitable.

« J’ai une mission à accomplir. »

Au bout d’un moment, il aperçoit une forme sur le sol et il se précipite.

Là gît un coq. Que dis-je, là gît le coq.

Il a les yeux fermés et gémit.

« À boire… À boire… »

Tom prend sa gourde, lui tend non sans regret et le volatile boit longuement.

« Merci Tom, tu m’as sauvé la vie et je t’en suis reconnaissant pour le reste de mes jours. »

« Tu es l’ami de Sophie ? »

« Oui et maintenant je suis aussi ton ami. As-tu quelque chose pour moi ? »

« Oui, tiens ! »

Tom lui confie son trésor et le coq l’avale.

« C’est tout ? »

Le coq ne répond pas mais il semble à Tom que celui-ci grandit. Une intense lumière se répand de sa personne et Tom doit détourner le regard. Quand la lueur s’évanouit, le coq a disparu et à sa place se tient un aigle royal.

« Mais où est le coq ? Il devait me dire quelque chose d’important. »

« Je suis le coq, je suis l’Oiseau, je suis le roi de tous les volatiles et je vais te dire quelque chose d’important. Sophie est en danger maintenant. Tu dois retourner le plus vite possible sous le saule et surtout tu ne dois pas boire une goutte de l’eau de ta gourde. Tu en auras besoin ! »

« Mais j’ai tellement soif… »

« Oublie ta soif ! Toi, le ninja, tu dois sauver la vie de Sophie, elle est en danger de mort. Tiens ! Je te donne ces deux plumes. Tu les mettras dans tes chaussures et elles te permettront d’être rapide comme un aigle. Merci pour ton aide Tom, nous sommes maintenant des amis pour toujours ! »

Cela dit, l’aigle s’envole et disparaît. Tom regarde sa gourde avec envie, mais en vrai ninja, il met les plumes dans ses chaussures et à peine fait-il un pas qu’il se retrouve sous le saule.

Là, se déroule un drame d’une intensité paroxystique. Des flammes plus hautes que Tom encerclent Sophie. Il aperçoit celle-ci, rentrée dans sa carapace. Tom crie…

Il se précipite vers la rivière mais elle a disparu.

Le feu commence à se répandre aux alentours.

Tom ne sait que faire et il pleure. Il hurle : « Sophie ! Sophie ! »

Ce faisant, il saute sur place et en sautant, il entend le bruit que fait l’eau dans sa gourde.

Il s’en saisit et asperge les flammes.

Le feu s’éteint immédiatement.

Tom prend Sophie dans ses bras et contemple sidéré la carapace carbonisée.

« Nooonnn ! Nooonnnn ! Je suis arrivé trop tard. Sophiiiieee ! »

Notre ninja frotte sa joue contre elle et pleure à chaudes larmes. Il pleure comme il n’avait jamais pleuré. Il pleure comme s’il pleurait la mort d’un membre de sa famille. Ses larmes recouvrent bientôt la carapace de Sophie.

« Tu sais Tom, si tu pleures à chaque fois que nous nous rencontrons, tu vas m’en faire passer l’envie… »

« Sophie ? »

« Encore ? Regarde autour de toi et tu verras bien que nous sommes seuls. »

« Sophiiiie ! »

De joie, Tom la projette dans les airs. Elle rit.

« Doucement ninja, l’air n’est pas l’élément préféré des tortues de mon espèce. »

Tom se roule alors au sol avec elle et ils rient tous les deux de bon cœur.

« J’ai eu si peur pour toi. » dit Tom.

« Et moi, j’ai eu ce que je méritais… » répond Sophie.

Tom va ouvrir la bouche pour demander ce qu’elle voulait dire par là, mais il reste sans prononcer un son. Il a compris…

Sophie lui lance un regard malicieux et lui dit : « Tu as beaucoup appris ninja. Mais il te reste beaucoup à faire. Beaucoup à apprendre avant de pouvoir le rencontrer. »

« Rencontrer qui ? »

« Celui de ta chambre… »

« Il me fait peur. » chuchote Tom.

« Je te comprends. Écoute Tom, tu dois repartir pour moi. Cette fois, tu vas marcher vers l’est et tu marcheras dans cette direction jusqu’à ce que tu rencontres mon ami. Il est en grand danger et le ninja que tu es doit l’aider. Il te donnera un objet que tu dois garder bien au sec. Ensuite, tu reviendras ici. Tu m’as bien compris ? »

« Oui. »

« Va ! »

« Je repasse d’abord par la maison, j’ai soif. »

« Bois ! » dit Sophie en lui désignant la gourde d’un signe de tête.

« Mais ? »

« Bois ! »

La gourde est pleine d’une eau merveilleusement fraîche.

Texte : copyright Thierry Benquey – tous droits réservés.

Image : Rosa Bonheur – 1870 – Wikimedia Commons – Domaine Public

A suivre

Publié par Thierry

Auteur... de blog, oui. De livres, aussi. "Jenseits der Farben" auto-édition en Allemagne, devenu "Au-Delà des Couleurs" spectacle de marionnettes. "Le Rocher" édité en France, devenu spectacle de marionnettes également. Autres publications ? Sur ce blog, sinon deux contes à retrouver dans ces pages dont l'éditeur s'est retrouvé en faillite avant impression : "Le Contraire" et "Tatewin"

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