Le contraire – la très grosse bêtise

La très grosse bêtise

Il ose alors pénétrer dans le jardin. Un petit saut agile et le voilà de l’autre côté. Il se fond avec le sol et rampe vers sa cible…

La tortue de l’idiot est dans son enclos, de l’eau à profusion et de la salade tendre. Tom regarde avec envie cette eau qui semble si fraîche et sa main s’empare de l’animal.

Pas de résistance, elle disparaît dans sa carapace.

« Aussi lente que son maître ! » pense Tom en ricanant.

Il emporte cette « lenteur » dans une prairie proche, là où le foin des Gerbot sèche à l’ancienne, en botte sur des trépieds de bois.

On entend déjà le tonnerre qui gronde et le ciel s’obscurcit rapidement. Le vent souffle en bourrasques et Tom se met à l’abri derrière un tas de foin.

Pourquoi Tom a-t-il pris la tortue de l’idiot ? Pourquoi a-t-il pris l’essence à briquet ? Pourquoi pose-t-il la tortue au sol et arrose un cercle autour d’elle avec ce liquide hautement inflammable ? Pourquoi a-t-il allumé le tout ?

Personne ne connaît les réponses à ces questions, pas même Tom. Si vous lui demandez d’expliquer pourquoi il a agit comme ça, il vous répondra avec innocence, oui son innocence d’enfant :

« Je voulais voir comment la tortue réagit avec le feu, si elle court ou si elle panique… Je ne voulais pas lui faire de mal, juste voir… La tortue, elle est comme son maître, elle est idiote. Elle est restée dans sa carapace sans bouger. Alors comme je trouvais ça ennuyeux, je suis parti et puis il commençait à pleuvoir… »

Tom s’en va, laissant la tortue sur place, les flammes sont presque éteintes et la pluie se serait chargée du reste si une rafale n’avait attisé le feu et le foin ne s’était enflammé.

Il pleut violemment maintenant, Tom a même le plaisir de voir un arbre se fendre sous la puissance de la foudre. Un plaisir qui ne dure qu’un instant quand il voit les flammes terribles de la botte de foin et qu’il prend peur.

« Et si un éclair me touchait ? Est-ce que je brûlerais comme le foin ? »

Tom se met à courir, plus question de ninja. Il court, il vole vers la sécurité certaine de sa maison. Quand il arrive enfin, l’orage a pris ses aises et laisse la campagne ployer sous sa volonté. Au loin, il entend la sirène des pompiers…

« Tom ? » C’est sa maman qui l’appelle, la voix angoissée et serrée.

« Maman ! Oui, c’est moi ! »

« Viens, mon Tom… Mais tu es trempé ? Tu sais bien Tom qu’il ne faut pas rester dehors quand il y a l’orage ! Rappelle-toi de la vache des Fernand foudroyée dans le pré. »

« Pardon Maman, je voulais juste rentrer… »

« Va t’essuyer et après va voir ta sœur, elle va mieux mais tu sais comme elle a peur de l’orage. Je prépare un goûter. »

Tom a effectivement oublié la vache des Fernand, la Fine qu’elle s’appelait. Il se souvient de ce corps déformé et nauséabond qu’il avait contemplé pendant un long moment, fasciné par ce spectacle morbide. Ce souvenir lui fait maudire intérieurement l’orage, cet orage qui tue, qui brise et qui terrorise sa petite sœur.

Elle crie justement, effrayée par le tonnerre.

Tom se précipite et son aura de protecteur ramène un sourire sur le visage de Jeanne. Il la prend dans ses bras, elle tremble, elle se blottit contre Tom. Il la caresse et l’embrasse.

« N’aie pas peur, je suis là. Regarde, je n’ai pas peur moi. Tout va bien, l’orage va passer. »

Il la sent se décontracter contre lui. Il aime ce contact, il aime ce rôle de preux chevalier.

Soudain, un éclair tombe non loin de la maison, une lueur intense et vive envahit la pièce. La lumière s’éteint et le tonnerre est assourdissant, tellement puissant qu’il fait trembler les vitres et vibrer toute la maison.

Jeanne hurle de terreur. Tom lui-même a du mal à contrôler sa peur. Le temps semble s’être figé… Seul le cri de Jeanne donne le rythme aux secondes qui se sont évanouies dans l’obscurité.

La voix de maman parvient de la cuisine : « J’apporte des bougies ! »

Tom serre sa sœur un peu plus, il se roule autour d’elle comme le ferait un serpent.

« N’aie pas peur sœurette. Regarde Tom n’a pas peur ! Je vais faire peur à l’orage, tu vas voir ! »

Il se lève et conforté par le regard implorant de Jeanne, se dirige vers la porte-fenêtre. Il l’ouvre, se munit d’un objet quelconque, une arme fabuleuse et il sort. Dominant sa propre angoisse, il hurle dans le vent :

« Orage, je n’ai pas peur de toi ! Tu n’es rien qu’un tas de bêtises ! Tu es stupide et tu devrais avoir peur de moi ! Je suis le ninja qui protège Jeanne et je t’ordonne de t’en aller ! Disparais avant que je ne me fâche vraiment ! »

Il se sent fort, très fort, invincible. Comme je l’évoquais, gare à qui oserait s’en prendre à sa petite sœur…

Comme par miracle, un cercle s’ouvre dans le ciel noir de nuages et un rayon de soleil éclaire notre Tom, comme un doigt de lumière qui le pointerait dans l’obscurité.

« Tom ! Rentre tout de suite ! Qu’est-ce qui te prend ? »

« Je voulais juste montrer à Jeanne qu’elle n’a pas à avoir peur… »

Jeanne lui fait cadeau du plus beau de ses sourires et il vaut bien toutes les réprimandes de la terre.

La petite montre la fenêtre du doigt, Tom et sa mère se tournent vers l’ouverture. Le vent est tombé, il ne pleut plus et un magnifique arc-en-ciel illumine le ciel bleu qui se dévoile.

L’électricité revient subitement, ce qui surprend maman qui pousse un petit cri, et tous les trois se mettent à rire, heureux de pouvoir laisser s’échapper la tension accumulée.

Jeanne s’endort dans les bras de son frère et Tom se réjouit à l’idée du bon goûter.

Lorsqu’il est dans la cuisine avec sa mère pour se restaurer, une voix se fait entendre dans le couloir.

« Coucou ! »

« Papaaaa ! »

Notre chenapan se précipite et freine à la dernière seconde pour ne pas se jeter sur son père, en pompier et tout trempé.

« Je passe juste pour voir comment ça va à la maison, je retourne au travail tout de suite après… »

Tom fait la moue mais il se déride bien vite lorsque son père lui caresse la tête.

« Tu veux un café ? » dit maman.

« Oh oui, avec plaisir ! Même que, si tu en avais une thermos pleine, je partagerais avec les copains pendant le retour. Tout va bien ici ? L’orage a été très violent et je me faisais du souci. »

« Oui, tout va bien, la petite dort et son chevalier est repu. Tu l’aurais vu, ce petit homme, faire face à l’orage et lui hurler de déguerpir. J’ai entendu la sirène alors je savais que tu viendrais. Qu’est-ce qui a brûlé ? »

« Le foin des Gerbot, presque toute la récolte. Lorsque nous sommes arrivés, le feu se rapprochait dangereusement des habitations, mais la pluie nous a bien aidés. C’est probablement la foudre qui a déclenché l’incendie. Il se passe des choses bizarres parfois avec le feu. Nous avons retrouvé une tortue carbonisée à l’endroit où il s’est déclenché et elle était entourée d’un cercle presque parfait de cendre et d’herbe brûlée. Étrange non ? Peut-être que la foudre l’a frappée en premier… »

« Oui, étrange… »

« Le petit Gerbot, tu sais le benêt, il courrait partout à la recherche de sa tortue et personne n’a eu le cœur de lui dire que nous l’avions retrouvée… »

« Les pauvres Gerbot, le fils aîné qui… »

Tom n’écoute plus la conversation, il fixe son verre de jus de pomme et repense à cette phrase : « Une tortue carbonisée… »

Il était assez grand pour savoir ce que signifiait carbonisée et aussi pour savoir qu’il en était responsable…

« Je suis un meurtrier, un vrai ninja… » pense-t-il.

Mais au fond de lui, il sait bien qu’il a fait quelque chose de mal, de très mal. Il a enlevé à l’idiot son seul compagnon, comme si on lui avait pris Jean-Louis, son meilleur copain à l’école.

Son cœur se ratatine et il éprouve une sincère douleur.

« Bon, j’y vais ! »

La voix de papa le ramène dans la cuisine.

« C’était un animal stupide ! Pourquoi n’est-elle pas partie ? »

Mais au fond de lui, il sait bien pourquoi elle n’était pas partie. Elle avait peur de lui.

« Salut mon Tom, à demain matin ! À cause de cet incendie, il va me falloir travailler tard, demain aussi, alors on se verra après-demain si tu veux bien ? Je suis désolé mais je n’avais pas prévu l’orage… »

« Moi non plus… » pense Tom et il embrasse son père.

« Au revoir, mon héros de pompier bénévole. » dit sa mère en embrassant tendrement son mari.

Texte : copyright Thierry Benquey – tous droits réservés.

Image : Charles d’Orbigny – 1849 – Wikimedia Commons – Domaine Public

A suivre

Publié par Thierry

Auteur... de blog, oui. De livres, aussi. "Jenseits der Farben" auto-édition en Allemagne, devenu "Au-Delà des Couleurs" spectacle de marionnettes. "Le Rocher" édité en France, devenu spectacle de marionnettes également. Autres publications ? Sur ce blog, sinon deux contes à retrouver dans ces pages dont l'éditeur s'est retrouvé en faillite avant impression : "Le Contraire" et "Tatewin"

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