Déchirures

La femme de ma vie, intelligente, belle, drôle, une carrière prometteuse.
Un sourire à fondre sur place, des yeux comme une fenêtre sur la mer.
Elle est artiste, moi je suis comptable et pourtant…

Pourtant, une soirée de février, éclot notre premier baiser.
Ce bourgeon délicat se métamorphose en un corps à corps enflammé.
Dieu sait, que les nuits sont longues en ces mois d’hiver.

Au petit matin, pas de chagrin, nous sommes comblés.
Elle, je, nous sentons l’amour, comme un souvenir des fauves que nous étions.
Je l’accompagne à l’aéroport, nous nous quittons sans un remord,
Les yeux pleins de l’autre, le cœur conquis.

Après une année, pleine d’attentes moroses et de rencontres sauvages,
Elle me fait une place dans sa vie de tous les jours.
Je découvre l’Allemagne, ses douceurs, ses contradictions, ses malheurs…
Je découvre cette femme, ses enfants, ses amis et ses peurs…

Nous ne perdons aucun moment, comme si le dernier le serait pour toujours.
Pour elle, pour nous, je séduis ses gamins, elle en a trois, deux garçons et une fille.
Pour elle, pour nous, je joue à la poupée et aux billes.

Nous montons, pas à pas, dans le ciel, nous épargnant le fiel.
La vie est dure dans l’ex-RDA de ces années quatre-vingt-dix.
Ascension… Je monte sur la scène, pour jouer son roi de cœur.
Je lui écris quelques textes pour ses spectacles de mode.

Je lui assène, abruti, les coups de ma jalousie.
Ce n’est pas facile quand on ne comprend pas tout ce qu’il dit…
Elle pleure, cela me brise le cœur.

Nous voyageons, visitant les mondes, découvrant les gens.
Puis je l’épouse, elle me fait un enfant…
On s’achète une ruine, un moulin à eau, perdu dans le vent.
Je le retape, comme un forcené, pendant quatre ans.

Nous craignons le bonheur qui nous baigne, le succès.
Plus dure sera la chute, tu le sais…
Puis ce fut la catastrophe que je ne veux,
que je ne peux réduire en quelques strophes.

Un soir d’automne, dans la nuit noire, le moulin brûle…
Nous étions au ciné, nous rêvions à « Whale rider ».
Dans la maison, le grand-frère qui hurle…
Dans la maison, c’est notre fils qui meurt…

Déchirure…

Des larmes, des océans de larmes…
Je ne connais de plus intense douleur.
Nous sommes brisés, anéantis.
C’est la fin de nos vies.

Elle, si belle, elle est forte.
Ses enfants lui bâtissent une muraille, une armure.
Moi, je me cogne la tête contre les murs.

Le temps passe, érosion des angles et des pointes.
Il ne faut pas y penser pour que la vie reprenne son sel.
Nous reconstruisons, les gens nous admirent. Nous, nous n’avons rien d’autre…
Je suis toujours amoureux d’elle.

Elle m’aime aussi, même si rien ne sera plus comme avant.
Nous décidons de faire un enfant.
Notre fille arrive au monde comme un soleil.
Radieuse, forte et pourtant si fragile.

Le jour de sa naissance, nous sommes allongés, complètement épuisés.
La belle Charlotte arrête de respirer.
Je remarque, par chance, sa couleur qui vire au sombre, ses mouvements saccadés.
Sans réfléchir, je la prends par les pieds, aspire les fluides de sa gorge, de son nez.
Je souffle la vie dans ses petits poumons, effrayé à l’idée d’une trop forte pression.
Elle respire…

Je lui ai donné la vie, comme sa maman quelques heures auparavant.

Déchirure…

Notre radeau de paille ballote sur le fleuve du temps…
J’aurais tout donné pour pouvoir sauver mon fils ainsi.
J’aurais tout donné, simplement pour être présent, pour l’accompagner en cet instant.
Notre radeau de paille ballote sur le fleuve du temps…

Ces quelques mots, étourdi par la douleur, je lui jette à la face, comme un poing dans une glace.
Et je vois son amour se briser, ses éclats jonchant le sol comme un miroir tombé, chacun d’eux renvoyant mon image.
Je regrette, ces phrases guillotine, de les avoir prononcé, même si ce n’est que la vérité.
Je cherche à reconquérir son amour, en vain et pour toujours.

Déchirure …

Entre temps, c’est Charlotte, mon grand amour, qui faisant fi de la douleur, s’est accaparée mon cœur.
Sur les débris de cette vie, nous construirons une vie nouvelle. Elle, si belle, sera présente dans nos cœurs. Une vie nouvelle pleine d’arcs-en-ciel car les nuages les plus sombres connaissent aussi une…

Déchirure…

Publié par Thierry

Auteur... de blog, oui. De livres, aussi. "Jenseits der Farben" auto-édition en Allemagne, devenu "Au-Delà des Couleurs" spectacle de marionnettes. "Le Rocher" édité en France, devenu spectacle de marionnettes également. Autres publications ? Sur ce blog, sinon deux contes à retrouver dans ces pages dont l'éditeur s'est retrouvé en faillite avant impression : "Le Contraire" et "Tatewin"

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :