Algérie ou le rêve des autres

Algérie. Algérie. Algérie.

Souvenirs empruntés, rêves détruits, traumatismes empaquetés puis transportés pour suinter encore et toujours.

Douleurs, plaisirs, couleurs, noirceur, bruits, silence, guerre, paix, paradis, enfer, honte, fierté, amour et haine.
Algérie des contraires.

Il y a un demi-siècle entrait en vigueur un cessez-le-feu signé à Évian, signe du destin ou clin d’œil de l’histoire, une ville d’eau. On aurait pu négocier à Bordeaux ou encore dans le Calvados… Pudeur nécessaire à l’égard de nos frères musulmans ?

Cessez-le-feu qu’aurait certainement ignoré mon grand-père qui trouva la mort sous le fer d’une hache, sans coup de feu justement. Il n’aurait pas été seul, la grande masse des égorgés, des torturés, des tombés de l’hélicoptère se serait tournée vers ses blessures, indifférente.

Un terme bien militaire qui résonne, résonnait dans les Aurès.

Militaire, feu, cessez-le napalm, cessez la tuerie. Ce fut une guerre ? On pourrait le croire, le craindre, on en est convaincu.

Convaincu… Les morts furent les vaincus, les cons étaient les autres.

L’Algérie est pour moi ce pays interdit, interdit de souvenance. J’étais petit, bien petit quand on signait ces accords.

De son pays, mon père n’en parlait que rarement.

Il évoquait un paradis, un paradis perdu.

Mais qui était la conne qui avait mangé la pomme ?

Il parlait l’italien parce que les prisonniers de guerre, une autre, avaient été répartis dans les fermes et que les ritals, ils avaient Lucien à la bonne. Il parlait l’arabe parce qu’il avait grandi dans ce pays, parce que la séparation, l’Apartheid ne concernait que vaguement les enfants. Après tout, c’était des histoires de citoyens ou pas. À cette époque là, mon papa ne l’était pas.

Il parlait de la ferme et du désert. Il parlait de son enfance et puis après, le grand silence.

À un tel point que je ne connaissais pas le prénom de mon arrière-grand-père. Perte de la mémoire, pas la leur, la mienne. Moi aussi et puis mes frères et mes sœurs, ça nous faisait mal ce mur, ce trou noir de la mémoire, là où nous n’aurions jamais notre place.

À la place justement, on entendait parler des Bougnouls… Jamais je ne remercierai assez ma mère qui répondait : « Les Bougnouls, ça n’existe pas ! Il n’y pas de pays qui s’appelle la Bougnoulie. » Je souris à ce souvenir, papa était bien forcé d’en convenir.

Je me remplissais des souvenirs des autres, complétés par quelques uns des miens. Comme la première fois où j’ai vu un homme pleurer. Pas n’importe quel homme, mon parrain Jean-Claude, le frère de ma mère pour qui Algérie était un département français, point. Il était parti parce qu’on l’avait appelé. Il pleurait sa guerre des Aurès, les horreurs et les potes déchiquetés. Il évoquait des trucs terribles pour les enfants que nous étions. Nous écoutions à la sauvette : les gorges tranchées, les couilles dans la bouche, les corvées de bois.

Déjà cela nous hérissait le poil de frayeur mais nous n’en estimerions le poids que plus tard, bien plus tard, lorsque nous serions assez grand pour en voir des images, pour recueillir des témoignages dans nos yeux effarés.

Personne ne ramassait du bois pendant ces corvées…

Une guerre pleine de crimes aux criminels impunis.

Une grosse saloperie pleine de victimes assassinées. Sur les quais de Paris, dans le secret de la nuit, un 17 octobre 1961. Dans les bleds où les adversaires massacraient femmes, enfants, vieillards pour faire peur, pour terroriser l’autre, parfois par dépit, frustration de l’absence de combat, n’appelant que la vengeance stupide et aveugle.

Sur la route de Tiaret, un jour terrible de novembre 1956, quand Gaston Benquey, les époux Saurel, René Cuzange, à l’époque maire de Prévost-Paradol, furent assassinés par un commando de l’ALN. Des victimes indigènes de cet attentat odieux, personne n’a conservé le nom, je m’en excuse auprès de leurs familles, car les musulmans qui se trouvaient avec les colons furent également abattus à coup de hache.

Algérie…

Des souvenirs empruntés. Un trou dans la mémoire. Un gâchis abominable, cette bonne viande algérienne, vivante et saine, passée à la moulinette, transformée en une purée hachée et sanguinolente puis jetée à terre.

On a broyé des vies, de l’Homme, pour rien, comme d’habitude. L’Algérie et la France ne s’en sont toujours pas remises.

Chez moi, pas de haine, pas même transmise ou inoculée. Juste un trou que je tente de combler pour plâtrer mes origines. C’est pas facile, les documents sont loin, voire inaccessibles.

Depuis trois jours seulement, je sais qui fut le premier Benquey en Algérie. Il s’appelait Jean, était tailleur de pierre et s’est marié le 2 janvier 1892 à Relizane avec Bernarde Maillol. Il était né à Noaillan en Gironde, ses parents n’étaient pas présents, mais ils avaient envoyé de Reignac, toujours en Gironde, leur consentement. Elle était née à Beaupuy du Tarn et Garonne, son père était présent mais sa mère donna son consentement par écrit, elle était demeurée à Beaupuy.

Jean a une belle signature ferme et enjolivée, une signature de grosse main d’artisan qui peut travailler dans la finesse du grain de la pierre. Bernarde a une signature solide qui conserve encore un peu de l’enfance, lisible et sans fioritures. Je crois qu’ils étaient mes arrière-grands-parents, les dates sont plausibles.

Je suis ému en découvrant ces parcelles de mémoire.

J’attends avec une impatience mêlée d’appréhension la numérisation de l’écho de Tiaret de ce jour terrible de 1956, me contentant de ce numéro du samedi 18 mars 1922 annonçant les fiançailles de Gaston Benquey et de la charmante Suzanne Cuzange. Papi et mamie. Sourire tendre.

Algérie…

J’y suis un étranger comme ces énièmes générations d’immigrés et comme eux je n’en parle pas la langue. Je n’y ai plus de famille. Les tombes de mes aïeux ayant été abandonnées, je n’y ai pour ainsi dire plus de racines. Je n’en ai que des souvenirs empruntés, la nostalgie d’un paradis perdu que je n’ai pas connu. Me reste une curiosité insatiable et le sentiment diffus que mon travail de mémoire pourrait servir à d’autres, aider peut-être ? Qui sait ?

J’aimerais un jour aller là-bas, regarder les pierres pour tenter d’y reconnaitre celles que Jean a travaillé, pour sentir le pays comme eux l’ont senti, pour y lécher le soleil et les cailloux, y trouver des pistes depuis longtemps disparues, celles qui mènent à moi. Une Algérie à moi et à tous les autres.

Image La Maurétanie Césarienne – Du temps où Alger s’appelait Icosium – Licence :

Publié par Thierry

Auteur... de blog, oui. De livres, aussi. "Jenseits der Farben" auto-édition en Allemagne, devenu "Au-Delà des Couleurs" spectacle de marionnettes. "Le Rocher" édité en France, devenu spectacle de marionnettes également. Autres publications ? Sur ce blog, sinon deux contes à retrouver dans ces pages dont l'éditeur s'est retrouvé en faillite avant impression : "Le Contraire" et "Tatewin"

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