J’ai vu

J’ai vu…

La fête de la vie et celle de la mort, toutes deux s’éclaboussant d’enfantillages à l’embouchure d’une rivière d’Alaska.
Les pêcheurs à la ligne, non pas à la ligne mais l’autre, d’une rive à l’autre qui s’ébrouaient, exultant à la moindre prise, le regard envahi de lumière en montrant celle-ci.
Un saumon rouge et puissant, plein de vie encore, qui vainement cherchait à respirer notre élément.
Les bélugas participaient à l’ambiance, leurs ombres pâles éclairant les eaux sombres du fjord comme des lampions dans la nuit.
Tu pouvais sentir leur joie, celle de la proie facile, de l’abondance.

Les saumons ont fort à faire en cette saison, lorsqu’ils remontent par millions pour frayer, un chemin vers les rus de la naissance.

Les saumons…
Ces poissons magnifiques et généreux qui teintaient la rivière du rouge de leurs corps et de leur sang aussi.
L’œil n’était pas assez sage, pas assez grand, pas assez vif pour saisir l’ampleur de la migration.
J’imaginais les grizzlis, plus haut dans la montagne, attendant les premiers arrivants, se disputant les meilleures places.

Une fête, je te dis.
Celle des autochtones, sans plumes, sans cuir mais avec la peau, rouge également, avec les jeans et les base-caps. Eux qui ont droit aux nasses et aux filets, qui fument le poisson comme toi le calumet.
La pêche traditionnelle qui fait rougir le blanc de jalousie, lui qui doit relâcher le poisson prit par la queue. La queue, oui ! Ils sont tellement nombreux que les multiples hameçons mordent mieux que les saumons.

Puis, peu à peu, le soleil rougit lui aussi, d’excitation comme tout le monde, je présume. Il descend et le rouge se fond doucement avec les couleurs de la nuit.
Nous rentrons. Avec un saumon…
Sa peau arrachée, ses viscères ôtés, sa tête tranchée, il fit bonne figure sur la braise, rouge encore, de notre feu de camp.
Il a réjouit nos papilles, comblé nos estomacs, prolongé nos vies du don de la sienne.
Un don, tu doutes ?

Une autre fois, je te raconterai ce que j’ai vu dans une hutte de sudation Ojibway, où le saumon avait sa place et tu comprendras pourquoi je ne doute pas.

Nous n’avons pas offert ses restes à la Terre, comme nous faisons parfois avec une offrande de tabac. Non, nous avons pris la route jusqu’à ces monstres inesthétiques et verts qui protègent nos déchets des puissants Grizzlis. Lesquels ont la fâcheuse habitude, vous en conviendrez, de goûter du touriste après s’être ouvert l’appétit avec une peau d’écailles.

 » – Il était bon ton Français ?
– Ah non, moi j’ai eu une Allemande. « 

La nuit tombée, pleins de saumon, «satt» comme finement ils disent, «full» pour les autres, pleins de la force qui se trouve dans les océans, dans les vagues, dans les montagnes et les lacs, nous rentrions dans nos tentes, parlant du carnage rouge, de la fête de la vie et de la mort.
Les enfants, magnifiques comme toujours, étaient tristes pour les poissons, bien qu’ils n’en laissèrent pas une miette.
Nous avons parlé et ri.
Dans la nuit, les hurlements des loups nous rapprochèrent tendrement.
Nous nous sommes aimé et puis avons dormi.

Au matin, je grattais le givre qui s’était déposé sur la tente en cette nuit de fin d’Août près d’Anchorage.
Je pensais à l’étrangeté du monde, à sa beauté aussi.
Peu après, nous mangions la banique comme nous avions appris à la faire chez les Montagnais et nous levions le camp, laissant la rivière, les pêcheurs, les sauvages brisés, les saumons et le soleil rougir à loisir.

À bientôt.
Thierry

Satt – mot allemand signifiant “saturé”, utilisé aussi pour évoquer l’extinction de la faim.

Banique – Pain indien fait de farine et de levain que l’on fait frire dans une matière grasse.
Nous l’avons adopté afin de nous épargner ce que les américains appellent “pain.”

Montagnais – Nom français d’un peuple indigène du Québec. Ils se nomment les Innus, ce qui signifie “Les êtres humains” et leur territoire est le Nitassinan.

Photographie : « A school of sockeye salmon heading upstream to spawn and a single arctic char stuck near a rock » – Droits : Domaine Public – Source : Wikimédia

Publié par Thierry

Auteur... de blog, oui. De livres, aussi. "Jenseits der Farben" auto-édition en Allemagne, devenu "Au-Delà des Couleurs" spectacle de marionnettes. "Le Rocher" édité en France, devenu spectacle de marionnettes également. Autres publications ? Sur ce blog, sinon deux contes à retrouver dans ces pages dont l'éditeur s'est retrouvé en faillite avant impression : "Le Contraire" et "Tatewin"

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