Je suis ici :

Les textes > Au-delà des couleurs > Extraits des couleurs

Au-delà des couleurs - Ils en parlent - Il en parle - Le spectacle

Au début et le noir.

C’est le soir, il est temps pour Benjamin d’aller se coucher. Sa maman lui dit :

— Allez, Benjamin, laisse tes voitures et va te laver !


Benjamin n’a pas envie de laisser ses voitures, ni d’aller dans la salle de bain, tout seul, pour se laver les dents ; mais il sait qu’après maman, c’est papa qui va lui dire, et papa, quand il le dit, eh bien on a intérêt à faire vite !
Alors, Benjamin se lève et va dans la salle de bain.

« Je suis même pas fatigué », se dit Benjamin.

Rêveur, il laisse couler l’eau chaude, très chaude. De la buée recouvre peu à peu le miroir et Benjamin, entendant du bruit dans le couloir, prend la brosse à dents, le dentifrice et se met au travail.
Après s’être brossé les dents et nettoyé le visage, il s’attarde à regarder son image dans le miroir. Il se fait des grimaces, les plus horribles qu’il puisse imaginer.

Tout à coup, derrière la buée sur le miroir, un magnifique arc-en-ciel apparaît. Benjamin se retourne pour regarder derrière lui : rien. Mais dans le miroir, là, en haut, l’arc-en-ciel est toujours là. Benjamin sourit.
Il entend un rire d’enfant.
Il se retourne de nouveau, rien, personne.
Il commence à avoir un petit peu peur et préfère descendre du tabouret pour aller retrouver papa et maman.

La voix d’enfant l’appelle à présent :
— Benjamin ! Benjamin !
Étonné, il remonte sur le tabouret puis regarde dans la glace. Et à la place de son visage, il voit le visage d’un autre petit garçon qui lui sourit.
— Benjamin ! Benjamin ! dit le garçon du miroir qui se met à rire, d’un beau rire franc qui montre toutes ses dents.
Devant ce beau rire, Benjamin se met à rire lui aussi.
— Comment tu t’appelles ?
— Je m’appelle Lucien, mais je préfère Lulu.
— Qu’est-ce que tu fais dans le miroir ?
— C’est là que j’habite. J’attends mon papa et ma maman.
— Tu es tout seul dans le miroir ?
— Oh non, il y a plein de gens … Tu voudrais pas venir jouer avec moi ?
— Ben, je sais pas comment il faut faire …
— C’est facile, donne-moi la main !

Benjamin tend la main vers le miroir et la pièce devient toute noire…
Surpris, il se retourne et voit la salle de bain, comme s’il regardait à travers une fenêtre.
Il a peur, il fait si sombre ici.
Mais voilà que Lulu se met à courir autour de lui. Une étincelle bleue jaillit à chacun de ses pas. Lulu court tant et si bien que Benjamin baigne dans une mer d’étincelles. Benjamin et Lulu rient. Benjamin, un peu inquiet à cause de l’obscurité, demande à Lulu :

— Pourquoi il fait tout noir ici ?
— Ben, il fait pas noir, regarde !
Les étincelles se dispersent dans ce noir de velours et bientôt, Benjamin peut voir un ciel étoilé, comme par une belle nuit d’été.
— Cours ! lui dit Lulu.
Benjamin court et de ses pas jaillissent aussi des étincelles. Ces petites lumières se répandent dans le ciel comme un voile.
Benjamin a fabriqué la voie lactée, il est très fier.
— C’est nous qui faisons ça, Lulu ?
— Ouais ! C’est comme ça qu’on joue ici. Le ciel étoilé c’est « voir », maintenant on va goûter le noir.
— Goûter le noir ? Beurk !

Lulu sourit, se concentre et voilà une table qui sort de nulle part. Sur la table, un grille-pain et dans ce grille-pain, une tartine. Benjamin se réjouit à l’idée de manger ce pain, puis remarque de la fumée. Il regarde Lulu qui rit doucement.
— Goûte ! lui dit Lucien.
Benjamin prend la tranche grillée et la mord à pleines dents.
— Je connais ce goût-là ! C’est vrai que c’est noir.
— À toi maintenant, Benjamin, fait-nous sentir du noir !
Benjamin réfléchit, en se disant qu’il a de drôles d’idées, le Lulu !
Il pense soudain à quelque chose, et il est même sûr que ça va lui plaire, au Lucien.
Il imagine un gros tracteur et se voit au volant de cet engin.
— Lulu, viens, on va faire un tour !
Lucien monte sur le tracteur et Benjamin démarre. Une grosse fumée noire s’échappe du pot d’échappement et ça sent mauvais. Les deux garçons sont aux anges et tournent en rond avec la machine en se bouchant le nez pour ne pas sentir les gaz.
— Oh, j’ai une idée pour toucher du noir ! dit Benjamin.
Le tracteur disparaît.

Benjamin et Lucien se retrouvent dans un jardin, il y a des arbres et des buissons. Sous les buissons se trouve un beau terreau bien noir et bien humide. Les deux amis s’agenouillent et prennent cette terre à pleines mains. Lulu fait apparaître un seau, Benjamin une pelle. Les voilà redevenus de très petits enfants, et ils jouent avec cette terre généreuse.
Lulu dit à Benjamin :
— Ça sent bon aussi. Tu aurais pu le prendre pour l’odeur du noir.
Benjamin porte une poignée de terre à son nez et irrésistiblement la porte à sa bouche.
— C’est bon aussi !
Ils rient et se jettent des mottes. Lulu se lève et brosse la terre de ses vêtements.
— À moi ! Je vais te faire entendre du noir !

Une maison se forme autour d’eux. Ils sont derrière une grande baie vitrée. Le magnifique ciel étoilé est toujours là. Benjamin est excité, il est impatient de voir ce que Lucien veut dire par « entendre du noir ».
À l’horizon, disparaissent peu à peu les étoiles. Des éclairs laissent entrevoir des nuages qui masquent le ciel. Un vent fort se lève, les étoiles ont complètement disparu. Benjamin, qui a peur, se serre contre Lucien.
Soudain, un éclair flamboyant tombe devant la maison. Le bruit du tonnerre est assourdissant, les murs tremblent. Benjamin crie d’effroi et commence à pleurer. Lucien le prend tendrement dans ses bras et le berce comme le ferait une maman.
— N’aie pas peur, ça va passer, c’est l’orage, lui dit-il doucement à l’oreille.
Les éclairs s’éloignent et sont plus espacés. Le tonnerre est toujours impressionnant mais n’est plus aussi fort. Benjamin ne pleure plus. Lucien lui dépose un baiser sur le front et ouvre la baie vitrée. L’orage est loin et un bon air frais rentre dans la maison. Une merveilleuse odeur de terre mouillée chatouille leurs narines.
— J’aime beaucoup cette odeur, c’est une bonne odeur noire, dit Lulu en souriant. À toi de nous faire visiter une couleur !
— Laquelle ?
— Comme tu veux, comme tu aimes.

 

La couleur jaune.

Lulu s’assoit et autour de lui se matérialise un bac à sable. C’est un beau sable, jaune et chaud. Il le laisse couler entre ses doigts et dit :
— Ça, c’est « toucher » jaune !
Il sourit. Benjamin se jette à côté de lui et roule dans le sable, heureux de ce contact familier. Lulu lui souffle :
— Écoute !
Benjamin entend le chant d’un oiseau. Il voit un canari dans une cage blanche à côté du bac à sable. Il réfléchit pour savoir si c’est « voir » ou bien « entendre » le jaune. Il ne le sait pas, mais c’est égal. Il va faire voir le jaune, lui.
Ils entendent le bruit d’un moteur et voilà une voiture de la Poste qui s’arrête auprès d’eux. En sort un postier en uniforme qui tient un pot de miel et un citron. Il les remet à Lucien et s’en va. Lucien regarde le miel et le citron, cherchant à comprendre, et Benjamin lui dit :
— Choisis lequel tu veux avoir pour le goût, l’autre, c’est pour l’odeur.
Ils rient et Lulu ouvre le pot de miel, y trempe son doigt encore plein de sable et le porte à sa bouche.
— Hummm ! Du miel croquant, c’est la première fois !
Un couteau surgit dans sa main, il coupe le citron en deux et en donne une moitié à Benjamin. Le citron sent tellement fort qu’ils ressentent l’acidité dans leurs bouches. Lucien dit à Benjamin :
— Bravo ! Goûter, sentir et voir en une seule fois, tu es fort ! Laisse-moi réfléchir. Qu’est-ce qu’il nous manque ? Ah, oui, je sais, mais il faut d’abord t’habiller chaudement.

Et puis bleu.

Benjamin prend lui aussi un brin, s’allonge dans la mousse et regarde le ciel à travers les arbres. Pour un peu, il pourrait s’endormir, lui qui a horreur de faire la sieste à la maternelle. Puis il sort de sa rêverie pour remarquer une odeur connue qu’il a sentie pour la première fois l’année dernière.
Ça sent la mer.
Le vent a tourné et il peut entendre les vagues. Son cœur est prêt à exploser de joie et d’excitation. Il se tourne et voit le sable de la plage, ainsi qu’une immensité d’un bleu profond, derrière la lisière du bois. Il se tourne vers Lucien dont le regard plein de tendresse lui lance une invitation. Benjamin lui lance, en retour, un regard plein de gros mercis et nos deux amis courent vers l’eau.
En un instant, ils se retrouvent nus et sautent dans les vagues. L’eau est fraîche et glisse sur leur peau comme de la limonade.
De la limonade ? Oui ! Les petites bulles d’écume s’attardent un instant avant d’éclater. Benjamin admire son nouvel ami.
— C’est bien la mer, Lucien, je n’y aurais pas pensé.
— Oh, j’ai beaucoup de temps, explique Lulu. T’as pas soif ?
— Oh, si, une ÉNORME soif ! répond Benjamin.
Sur la plage se trouve un rocher, gros comme un camion.
Lulu se dirige vers ce rocher et Benjamin aperçoit une source. Un filet d’eau sort d’une fente dans la pierre. Lucien met ses mains en coupe et boit longuement. Benjamin se désaltère à son tour et cette eau de source éteint sa soif. Il a l’impression que c’est pour toujours … L’eau a un léger goût de pierre, aussi agréable que l’odeur des pierres, parfois, après une longue journée de soleil.
— J’ai jamais bu une eau aussi bonne ! déclare Benjamin.
Les enfants s’allongent sur le sable et contemplent le ciel. Ce ciel est d’un bleu intense, un bleu de soleil. Le bruit des vagues les berce. Ils sont heureux d’être ensemble, heureux d’être à la mer, heureux d’être amis.
Au lointain se forme un gigantesque arc-en-ciel. Ses couleurs sont très lumineuses.

Au-delà des couleurs - Ils en parlent - Il en parle - Le spectacle