Wolfskinder. Part 8

Du 19 06 2009 § 11 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Soldats russes

L’après-midi se passa dans le silence, Lievchen et moi visitâmes les maisons restantes, pendant qu’Adolf allait à la mairie. Notre butin fut maigre, quelques conserves ici ou là. Nous avions malgré tout de quoi manger à notre faim pour des semaines.
Le soir venu, nous mangeâmes la soupe des voisins qui était excellente.
Adolf n’avait rien trouvé d’utile, juste un baudrier contenant un pistolet sans munitions. Il le portera dorénavant comme un symbole de son statut de chef. Il nous raconta comment il avait ri en voyant un portrait du Führer (1) sur lequel quelqu’un avait déposé un étron gigantesque. Il ne nous dira pas les cadavres gelés de la cour, pas ce soir là, mais une nuit, alors qu’il parlait en dormant, évoquant le nom de l’oncle de Vati.
Ces horreurs qui s’accumulaient silencieusement en nous ne nous accablaient pas, pas en ces temps de l’urgence. Ayant connu la faim dans les bois, nous ne pensions qu’à manger.
Le temps passait…

Le chat était revenu, les chats reviennent toujours. Les souris aussi, attirées par les maigres restes de nos repas et la chaleur providentielle de notre habitation. Chat et souris recréaient un semblant de normalité dans notre monde.
Les jours s’allongeaient pour notre plus grand plaisir car nos bougies n’étaient plus qu’un lointain souvenir.
La neige commença à fondre, nous annonçant le retour d’une terrible saison, le printemps. Ma saison préférée autrefois lorsque j’étais petite, avec ses belles fleurs, sa chaleur, ses vibrations, ses vies nouvelles.
Pour nous elle annonçait la pénurie, nous ne pouvions manger de fleurs, la chaleur signifiait pourriture et odeurs terrifiantes. Les vies nouvelles qui venaient jusqu’à nous étaient des mouches et des moustiques. La chaleur amenait aussi des souvenirs avec elle, de beaux souvenirs, des parfums que l’on croyait avoir oublié, celui de Mutti, des sons comme le rire d’Hans, la voix de Vati. De beaux souvenirs qui devenaient très douloureux dans notre dénuement, notre solitude.

Un matin alors que la faim se faisait cruellement sentir et que notre seule nourriture était la choucroute précautionneusement rationnée, Adolf sortit juste derrière le chat.
Nous entendîmes un cri et un juron, puis plus rien.
Quelques heures plus tard, notre Winnetou revint en nous déclarant qu’il avait pris un lapin. Je remarquais les griffures sur ses mains mais ne dit rien. Tellement de choses perdent leur importance lorsque l’on se bat pour sa survie. Je faisais cuire l’animal.
Livia s’inquiétait de l’absence du chat.
Je la rassurai : « les chats reviennent toujours. »
Celui-ci ne nous quitterait plus jamais…
Pendant que nous mangions, Adolf euphorisé par la nourriture, déclara que ça avait vraiment le goût du lapin.
Lievchen cracha la viande et eut des nausées.
Elle ne parlera plus avec nous jusqu’à ce jour terrifiant où les russes revinrent au village.
Elle ne parla plus qu’aux morts, à Alfred et Frieda, Utchen et Omi, auxquels à mon grand désarroi, elle rajoutait désormais Mutti, Vatti et Hans.

Par une belle journée de printemps, de celle qui peuvent t’exaspérer tellement la nature semble se moquer de tes malheurs, alors que je préparais une soupe d’orties avec nos dernières pommes de terre, nous entendîmes un bruit de moteur.
Adolf se rua à l’extérieur en nous ordonnant de nous cacher.
Au bout d’un moment des cris et des coups de feu résonnèrent.
La porte s’ouvrit à la volée et Winnetou se précipita dans la maison en pleurant.
« Les russes ! Ils me tirent dessus. Ils me tirent dessus ! »
Je lui désignais sans un mot le baudrier et il le jeta au loin.
« Venez ! »
Nous sortîmes par le jardin, nous faisant le plus petit possible.
Des cris brisaient le silence devenu si familier de notre village, les hurlements des moteurs, les bruits de lourdes bottes et ces mots dans cette langue qui pouvait être si belle lorsqu’elle était chantée.
Nous courûmes dans les jardins jusqu’à la rue principale.
Nous étions à bout de souffle et terrorisé.
Un camion surgit dans notre champ de vision, il portait la vilaine étoile rouge sur son capot.
Derrière nous, nous entendions des bruits de branches brisées, des appels. Notre entendement, notre raison disparurent et dans un réflexe d’animal pris au piège, Adolf voulut franchir la route…

Ce fut à cet instant qu’une jeep faucha mon frère.

Le cri de Livia hurlant son nom me figea, tout comme la scène qui se déroulait sous mes yeux.
Le conducteur, le visage décomposé, descendit de son véhicule. Il traîna Adolf d’en dessous, le prit dans ses bras, l’embrassa et pleura en hurlant des mots qui se gravèrent en moi pour toujours.
De grosses mains calleuses nous saisirent et nous fûmes jetées dans un camion. Livia et moi tentions de toutes nos forces de rejoindre notre frère mais deux soldats nous retenaient, le visage peiné, nous soufflant des mots étranges et doux.
Nous vîmes encore les russes mettre Adolf sur une civière et partir à toute allure avec lui. Le reste est encore un trou noir dans ma mémoire. Ai-je perdu connaissance ?
Mes souvenirs reprennent dans un bâtiment de Tilsit.
Une femme habillée en soldat nous apporta des assiettes fumantes d’où provenait une délicieuse odeur de chou. Nous mangeâmes comme des fauves, trempant le pain blanc dans la soupe comme s’il était le corps du christ.
Un homme entra dans la pièce, son uniforme impeccable, sa prestance, tout en lui nous imposait le respect. Il attendit que nous eûmes fini notre repas puis nous adressa la parole en russe. Voyant que nous ne comprenions pas, il ricana et enchaîna dans un allemand parfait.
« Vous allez avoir tout le temps pour apprendre cette belle langue. Nous allons vous envoyer dans un orphelinat en Allemagne. Le youpin est bien content de vous apprendre que la guerre est finie, votre Führer s’est comporté en lâche, il a préféré mettre fin à ses jours plutôt que de se comporter en homme. Vous n’avez pas besoin d’avoir peur. NOUS ! Nous ne gazons pas les enfants. Dorénavant, vous mangerez tous les jours. Remerciez le petit père des peuples, le camarade Joseph Staline. »
Ses mots coulaient sur nous comme l’eau du ruisseau sur la pierre, ils n’avaient aucun sens et il en viendrait beaucoup d’autres. Il nous désigna le portrait d’un homme que je reconnaissais être celui de la statue de la photographie de Serguei.
Il s’en alla…
Quelques temps plus tard. Nous étions dans un orphelinat. Ici régnait une discipline toute prussienne mais l’âme russe était omniprésente.
C’est là que j’ai appris à l’apprécier, à l’aimer.
Lievchen et moi, on nous appelait les Wolfskinder (2), comme beaucoup d’autres qui comme nous venaient d’Ostpreußen ou des Sudètes. Nous n’avions pas besoin de parler pour nous reconnaître, un regard suffisait. Tout comme nous, lorsque l’on regardait dans leurs yeux, on y voyait les loups, nos frères. Tout comme ces bêtes, nous avions vécu, survécu sans intervention humaine, sans aide, sans protection, livrés à nous-même, élaborant nos propres codes, nos propres règles. Tout comme eux, nous resterons confinés dans les bois des contes et légendes parce que tout comme eux, nous inspirons la peur, la peur d’un monde à l’agonie.

(1) Führerschein (le permis de conduire), c’était un mot tabou. On parlait de Fahrerlaubnis qui est la traduction de permis de conduire, Erlaubnis étant la permission, l’autorisation et Fahr conduire (verbe fahren)
(2) Wolfskinder – Les enfants loups, terme employé pour ces enfants de la guerre mais aussi pour les enfants sauvages. Ceux-ci sont allemand, il y en eu aussi des russes, à vrai dire partout où les lignes de front étaient enfoncées et la progression des ennemis fut très rapide.

Image – Red Army soldiers entering Bucharest in August 1944 – 1944 – Photos collection online de la Roumanie communiste – licence :

Domaine public

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

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11 Commentaires

  1. Wasicu sur Blogasty dit :

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  2. pandora dit :

    Merci beaucoup pour ton histoire de laquelle je ressors avec une petite larme à l’oeil pour ces pauvres gosses.
    Je suis contente de pouvoir te relire.
    Merci pour cette histoire qui encore une fois se mêle à l’Histoire et me fait apprendre tout un tas de choses intéressantes.
    Tu as un réel talent de conteur
    Amitiés
    Pandora

    • tby dit :

      @ Pandora : Et moi je ne suis pas mécontent d’avoir survécu à cette crise. Il est étrange que tu commentes ici comme si l’histoire était déjà finie. Remarque c’est vrai qu’elle est terminée pour les enfants, mais il y a encore un épisode. Merci de ta lecture. Amitié. THierry

  3. Wolfskinder. Part 9 dit :

    […] Lire la suite sur : Le blog de Thierry Benquey Url de l’article : Wolfskinder. Part 9. […]

  4. sarah frane dit :

    c’est trop dur

    je ne sais si je vais lire jusqu’à la fin

    tu as le don de faire tellement ressentir

    que j’ai l’impression d’être dans l’histoire, incapable d’aider,

    oh le gosse, le chat, l’orphelinat

    je sais que tout cela a existé

    mais tu fais passer d’une façon particulière, si forte

    tu écris bien

    • tby dit :

      @ Sarah : Je te remercie infiniment pour ce compliment. Ce texte m’a été très difficile à rédiger et ce commentaire est mon salaire. Amitié. Thierry

  5. olga dit :

    ce n’est pas la fin, mais une fin en soit…
    Les enfants retrouvant un rien de survie, mais à quel prix …

  6. Sandy dit :

    dur mais j’apprends des élèments d’histoire que j’ignorais! je lis la suite de ce pas…
    .-= Sandy´s last blog ..Les Impromptus Littéraires et "la bête". =-.

  7. Jackie dit :

    Ils me fascinent ces enfants loups, leur courage, leur ingéniosité, il représentent l’instinct de survie avec un grand I.
    .-= Jackie´s last blog ..Blessures secrètes =-.

  8. Odile dit :

    quel destin … pour ces Enfants .. j’aime beaucoup ce mélange de moments forts contrastés … qui donne l’envergure des émotions intégrale ..
    c’est vraiment poignant …

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