
Je descendis de la voiture et secouai Mutti qui ne répondait toujours pas à nos appels. Ce faisant, ses bras s’entrouvrirent et Ute tomba à terre, gisant là sans un mouvement. Une atroce déchirure à la tête dont s’écoulait abondamment le sang.
Mère sembla revenir à nous un instant, elle prit son avant-bras dans sa main et poussa un gémissement. Elle me regarda ensuite droit dans les yeux et me gifla, puis elle ramassa Ute et la berça tendrement, lui chantant cette chanson que nous aimions tant.
« Mama… Ute est morte. »
Ces mots me coûtaient une vie entière. Je crois bien être morte en les prononçant.
« Mutti, ton bras… Tu saignes. »
L’absence de réaction de Mère était terrifiante, aussi ayant besoin de chaleur humaine, je retournais avec les autres qui pleuraient.
Nous restâmes là, je préparai à manger pour mon frère et ma sœur. Maman ne nous voyait pas, ne nous parlait plus et nous pleurions souvent.
Les gens qui passèrent ne nous voyaient pas, ils n’entendaient pas nos pleurs. D’autres se jetèrent sur le cadavre du cheval et commencèrent à le dépecer. Adolf voulut s’interposer et fut giflé.
Mutti ne disait rien, elle berçait toujours le corps sans vie de notre petite sœur.
La nuit arriva et elle éteignit nos pleurs. Mère tournait en rond et chantonnait doucement.
C’est au matin que nous entendîmes les ronflements des moteurs. Comme dans un rêve des machines extraordinaires et puantes passaient auprès de nous, juchés sur les monstres des soldats. Il en passa beaucoup et nous tremblions, réfugiés sous nos couettes.
Plus tard, ce fut de longues colonnes de fantassins qui eux aussi passaient sans nous voir, puis plus rien.
En fin d’après-midi, un camion s’arrêta près de nous. Des soldats en descendirent, ils n’étaient pas des nôtres.
L’un d’eux inspecta la voiture. Il souleva les couettes et nous découvrit, petit paquet de chair tremblante qui attendait la mort. Il nous sourit, posa le doigt sur sa bouche pour nous imposer le silence et laissa retomber la couette protectrice. Il continua de fouiller dans la voiture, sembla prendre quelque chose de lourd puis cria quelques mots dans une langue que nous ne connaissions pas.
Nous entendîmes Mère crier, un hurlement animal et profond, un hurlement de louve. Lievchen allait commencer à pleurer et je lui pressais la main sur la bouche.
Des bruits… Des cris… Le camion se remit en route et le silence nous envahit.
Lorsque le calme fut revenu, je sortis la tête. Je remarquai immédiatement l’absence du grand panier d’osier qui contenait la charcuterie.
J’osai regarder à l’extérieur pour ne voir que les bois et le chemin.
« Adolf ! Viens avec moi ! »
Nous fîmes une exploration des alentours, pas de traces dans la neige. Nous appelâmes notre Mère, doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Lievchen se joignait à nous.
Ce fut elle qui trouva le corps d’Ute qu’on avait jeté dans le fossé comme on jette un jouet brisé.
Les gens de l’étoile rouge nous avait volé notre mère.
Nous ne voulions y croire. Comment croire à l’inacceptable ?
Adolf et ses douze ans, Lievchen et ses six ans, moi et mes neuf ans, trois petites flammes de chandelles abandonnées dans la nuit noire.
Nous creusâmes un trou aussi profond que possible dans la terre gelée, un trou creusé au couteau et nous y déposâmes le corps d’Ute.
« – Tu connais une prière ?
- Non… Enfin oui.
- Lieber Gott, liebe Ute. Nous te laissons la garde d’Ute, notre petite sœur. Nous l’aimons aussi prends en bien soin. »
Chacun de nous déposa un objet précieux, j’y laissais un ruban de satin rouge, Adolf y laissait une pièce de monnaie et Lievchen une grosse perle de bois.
« – Il faut la recouvrir, nous avons besoin de pierres. dit Adolf.
- Des pierres ? Pourquoi ?
- Rappelle-toi le chiot que nous avions enterré dans le jardin, le renard l’avait pris et nous avions pleuré. »
Nous cherchâmes des pierres en vain, si jamais pierres il y eut, elles étaient sous la neige.
Nous recouvrions alors la tombe de branchages.
« Leb wohl (1)! » furent nos derniers mots à l’adresse d’Ute.
Nous passâmes une horrible nuit, entrecoupée de cauchemars et de longs pleurs.
Au petit matin, alors que le froid terrible semblait vouloir geler nos souffles, nous entendions des bruits de moteurs, beaucoup de moteurs.
Croyant que j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps, je parlais… Je parlais comme si les mots qui sortaient de ma bouche ne m’appartenaient pas.

« Adolf, Lievchen, nous rentrons ! Nous allons à la maison ! Prenez chacun une couette et une couverture et mettez les sur vos épaules. Adolf, aide-moi à faire un baluchon, nous prenons tout ce que l’on peut emporter de comestible. Nous le porterons chacun son tour. Tu commences ! »
Des ces yeux qui n’avaient plus de larmes jaillissaient des étincelles de reconnaissance. J’avais prononcé un mot magique : Maison.
Nous nous enfonçâmes dans les bois lorsque surgissait le premier camion, porteur lui aussi d’une vilaine étoile rouge.
Nous marchâmes pendant des heures. Lievchen avait vraiment du mal à progresser dans cette neige profonde. Nous devions pourtant éviter les routes et les chemins.
Alors que nous mangions, elle demandait : « – Lotti ? C’est loin encore la maison ?
Je ne savais que lui répondre ne sachant pas où nous étions.
- C’est loin… Nous y serons dans quelques jours, quelques semaines ?
- Rooo. C’est loin alors…
- Oui, très loin.
- Tu crois que le chat sera encore là ?
- Oui, les chats ne s’en vont jamais.
- Aaaahhh. Je suis contente.Tu crois que Mutti sera là ?
- Je ne sais pas. Mais je sais que c’est là qu’elle viendra quand elle le pourra.
- Aaaahh. Je voudrais déjà être à la maison.
- Moi aussi Lievchen. Repose-toi, nous devons marcher encore beaucoup. »
En début de soirée, nous arrivâmes sur un chemin. On discernait loin une voiture bâchée, un cadavre de cheval sur lequel s’agitaient des formes sombres.
« Des loups ! Nous avons marché en rond ! »
Emplis d’une terreur sacrée, la peur du loup si souvent martelée, nous suivîmes le chemin jusque tard dans la nuit, pour nous enfoncer dans les bois plus loin, très loin des loups et de nos peurs enfantines.
(1) Leb Wohl – Littéralement «Vis bien» – Une forme poétique d’adieu. Cette phrase est aussi bien prononcée lors des enterrements qu’avec les vivants que l’on craint de ne plus voir.
Image – Trois femmes et trois loups – 1900 – Eugène Grasset – licence :

Image – Réfugiés Prusse Orientale – 1945 – Bundesarchiv – licence :
Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

















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Et tu doutes de ton écriture ?
Thierry, je suis tétanisée. Je sais que l’on t’a raconté ces crimes affreux, mais tu as vraiment le don de les narrer…Tout d’un coup j’ai honte…Mon corps glacé comme jamais.
@ Mel : Merci Mel de ce compliment qui me va droit au coeur. Je veux juste évoquer les souffrances du peuple allemand pendant cette guerre de folie dont certains pensent avec raison d’ailleurs qu’il l’avait bien cherché. Par contre les enfants eux n’avaient rien cherché et ils ont payé un lourd tribut pour la folie des adultes. Amitié. Thierry
Tout à fait Thierry. Mais justement tu ne fais pas qu’ »évoquer »…Ton récit est poignant, douloureux, sans tomber dans le misérabilisme. A la lecture nous sommes, nous vivons, avec cette petite famille, nous souffrons avec eux, comme si nous y étions vraiment. Et ressentir tout cela au plus profond de notre être.
Je t’embrasse. Mèl
Ce qui s’est passé là-bas est encore plus terrifiant avec ce climat si rûde!
Les histoires se ressemblent, ici ou là-bas!
Tu les relates avec une telle vérité que je me demande si tu n’y étais pas dans une autre vie.
Châpeau pour le récit!Tu as un don certain!
@ Lucette : Merci Lucette de cette lecture attentive, c’est justement mon propos que de montrer que la souffrance ne connait pas de nationalités. J’y étais surement dans une autre vie, j’ai un souvenir de guerrier, je meurs par un jour ensoleillé d’une blessure au foie. Quelle guerre, quelle bataille, quelle stupidité ? Je ne sais pas, ce souvenir est clair en moi depuis ma plus tendre enfance. Certainement une des raisons qui me motive à décrire les horreurs et l’absurdité de la guerre. Amitié, je t’embrasse. Thierry
C’est terrifiant cette guerre vue par des enfants, allemands effectivement, mais on s’en fiche, ce sont des gosses. Tout court.
Le froid, la mort, la faim, les loups…
Et les soldats qui violent mais qui épargnent, aussi, ces enfants. L’ont-ils tellement fait en vérité?
On a peine à se rappeler que tout ça n’est pourtant pas tellement lointain
Se souvenir, encore et toujours
Amitiés
Pandora
@ Pandora : Oui, on s’en fiche, les enfants sont les premières victimes des guerres dites modernes dont la seule modernité est la capacité à tuer massivement et à considérer les populations civiles comme cibles. Amitié. Thierry
une lecture qui fait mal car même si c’est une fiction, elle a le goût de l’authentique, malheureusement. Et on se retrouve sous la couverture, à trembler. Fait froid!
@ Sandy : Une fiction mais dont tous les personnages peuvent avoir existés et dont chaque événement est la plus stricte des réalités. Amitié. Thierry
Saloperie de guerres. Et sur les charniers, les gravats poussent des fleurs, celles de l’art.
C’est comme le blues: sans l’esclavage des noirs, Elvis & Co nous auraient peut-être gavé de tyroliennes comme des oies qui marchent au pas. (je vais ajouter ceci à mes « pensées d’Ed »)
Bon c’est un peu cynique, mais quelque part c’est vrai.
Chapeau l’artiste.
@ Edouard : Saloperie de guerres, nous sommes bien d’accord. Oui, c’est dans nos plus noirs moments que nous entrevoyons nos plus grandes créations. Comme si nous n’étions pas satisfait de la livraison des instants dramatiques que nous réservent la nature, nous cherchons à produire les notres. Merci mon ami. A bientot. Thierry
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9 ans, tu avais
car il y a une part autobiographique, même si tu es trop jeune pour avoir vécu cette désolation que tu nous racontes fort bien
je continue
@ Sarah : Si j’avais neuf ans en 45, j’ai du donc mourir bien jeune pour pouvoir me réincarner en 1959. Non, pas de part autobiographique mais une part biographique, ce texte m’est venu à l’idée en lisant et écoutant des témoignages réels. On ne vit pas en Allemagne impunément. Dire qu’un vieux con du coin m’évoque le bon vieux temps… Il n’a pas vraiment connu la guerre, la campagne (pas de bombardements), il n’a pas perdu son pays et dans notre région les combats on été réduits à leur plus simple expression, ce coin de l’Allemagne ayant été atteint en dernier par les alliés. (J’habite à proximité de ce fameux point de rencontre entre russes et américains.)
Amitié
Thierry
Je reste sans voix et au bord des larmes..
Belle écriture mon ami, si profonde…
@ Olga : Je suis ému par ton commentaire.
J’ai l’estomac noué…
.-= Jackie(Arc-en-ciel)´s last blog ..Blessures secrètes =-.
je suis médusée .. par cette faculté que tu as .. de faire passer des moments terribles … « en douceur » .. avec le langage des Enfants ..
ça donne un label .. d’authencité .. exceptionnel !
qui nous permet de supporter ces horribles instants .. avec le mental enfantin … inconscient mais conscient .. qui projette les instants douloureux dans leur monde à eux …
@ Odile : Cette faculté de science ? Sourire. J’ai la possibilité de me mettre véritablement en situation, je redeviens enfant, abandonné dans la tourmente de la guerre, je suis cette vieille allemande qui conte ses mésaventures et celles de sa famille. Tout comme pour elle, la douceur provient du baume du Temps.