Wolfskinder. Part 1

Du 07 04 2009 § 20 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Armoiries Prusse Orientale

Noël 1944 près de Tilsit, Ostpreußen (1).

« À table ! »

À ce cri, nous courûmes vers la cuisine.

« Fermez les yeux ! Hans mon grand, prends le bébé s’il-te-plaît. »

Les yeux presque fermés, je discernai Hans se dirigeant vers Ute, soufflant son désaccord du haut de ses seize ans.

« Ouvrez les yeux ! »

Nos yeux s’ouvrirent sur un repas pantagruélique, préparé avec amour et arrangé harmonieusement. Mère avait dressé le service en porcelaine de Dresde, avec ses roses si délicatement peintes, si colorées, presque parfumées et ses bords dorés de l’opulence. La Trottel (2), cette oie idiote et méchante, trônait maintenant sagement découpée au centre de la table. Son fumet délicieux me faisait venir l’eau à la bouche. Le blanc du saucier contrastait agréablement avec le liquide lourd et brun qui allait bientôt nous faire oublier les fleurs de givre de nos chambres à coucher. Les Klöße (3) fumants qui semblaient rire, l’odeur forte du chou rouge, j’étais ivre d’abondance.

« Approchez ! Tenez-vous les mains, nous allons prier. »

Maman s’agenouilla pour se mettre à notre hauteur, nous formions un cercle de prière, les petites mains dans les moyennes qui allaient se perdre dans les grandes.

Hans, Ute, Mutti (4), Adolf, Lievchen et moi, un petit cercle, de grands cœurs et de belles âmes, belles à faire pâlir les anges.

« Lieber Gott (5). Nous te remercions pour ce repas que nous allons prendre ensemble, nous te remercions pour l’amour qui baigne cette famille. Nous prions pour que tu protèges Vati (6) de la haine du Russe sur le front. Nous prions enfin pour Alfred et Frieda qui sont auprès de toi et qui partagent certainement notre joie en ce soir de Noël. Amen ! »

Amen, ce mot ouvrit le bal.
Hans jeta presque Ute dans les bras de Mère et se précipita vers sa place favorite. Mutti riait devant ce chaos, Ute poussait de petits cris de plaisir. J’aidais Lievchen à monter sur sa chaise et prenait Ute pour l’installer dans son siège pour bébés. Adolf sautait sur place, effectuant une danse indienne ponctuée de joyeux cris de guerre. Une taloche mettait fin à la cérémonie de Winnetou (7).

Mère nous servit enfin ces mets ardemment désirés et nous margeâmes dans un presque silence, respectueux de ce repas hors du commun.

Peu de temps après, maman et Hans se disputèrent pendant que nous humions les oranges qui se trouvaient sous le sapin.

« – Je pars pour Tilsit demain matin !
– Non ! Je te l’interdis !
– Tu ne peux rien m’interdire, je me suis porté volontaire pour la Volkssturm (8). Nous partons demain. Je préfère me battre comme Vati plutôt que de creuser des fossés anti-chars avec les H.J (9).
– Maudits soient ceux qui me prennent mon homme et mes enfants !
Mère éclata en sanglot, Hans la prit tendrement dans ses bras.
– Ce sont les russes qui sont maudits, je dois défendre la patrie, notre Führer a besoin de moi, le peuple a besoin de moi. Je reviendrai quand nous les aurons anéanti. Souviens-toi Mutti, les armes secrètes nous apporterons la victoire finale. »

Hans croyait encore. Notre foi en ce bohémien, comme disait le Père, avait déjà pris ses premières rides lorsque l’année dernière les bombes étaient tombées sur Tilsit la belle. Tilsit qui ne ressemblait plus à rien, un souvenir de ville. En Octobre, elle avait été déclarée «ville du front» et nous avions vu passer les réfugiés. Nous avons pleuré avec eux et distribué de la nourriture. Ils sont partis plus loin, nous répétant sans cesse : « Fuyez ! Le russe arrive ! »

Le russe…

Une image terrifiante qui dépassait en horreur tout ce que les contes des frères Grimm avaient pu décrire ou imaginer. Ils tuaient pour le plaisir, n’épargnant personne, jetant les bébés contre les murs. Ils prenaient un malin plaisir à étriper les enfants au couteau. Ils violaient les femmes, décapitaient les hommes, personne n’était à l’abri de leur haine sauvage. Ils ne respectaient rien, pas même les églises…

Le 13 janvier 1945 au matin.

Bien avant l’aube, nous fûmes réveillés par un grondement sourd et ininterrompu.
Au Nord, à l’Est, une lueur malsaine éclairait les nuages. L’ogre s’était réveillé…
Mère se leva pour allumer le feu dans la cuisine. Elle semblait fatiguée, rompue.
Au lever du jour, alors que nous prenions notre bouillie de flocons d’avoine, l’oncle de Vati, notre facteur arrivait à bout de souffle. Son visage était blême et il criait presque.

« – Les russes ! Ils attaquent, ils sont des millions… Il faut fuir ! FUIR ! Ne prenez que le strict minimum, que ce que vous pouvez porter.
– Mais où ?
– Königsberg (10) ! De là vous pouvez embarquer pour l’Ouest. La Kriegsmarine (11)… »

Il partit brusquement sans finir sa phrase, oubliant sa casquette, les yeux hagards, injectés de sang et la coiffure folle. Sur son bras, nous avions remarqué le brassard de la Volkssturm et sur sa hanche, le métal sombre et mauvais d’une arme.

Réfugiés, partout les mêmes

« Les enfants ! Le russe… »

Ce mot nous figea comme l’eau des cascades parfois se fige par grand froid.
Lievchen hurla de terreur ce qui rompit le sortilège.

« – Adolf ! Tu vas atteler les chevaux. Lievchen ! Arrête de pleurer ! Tu t’occupes d’Ute. Lottchen, tu prends les couettes et les couvertures et tu les mets dans la voiture. Nous partons !
– Mais Vati ? Hans ?
– Ils nous retrouveront plus tard. Dépêche toi ! »

La maison se transforma en ruche. Mère dirigeait le bal comme un chef d’orchestre, donnant des ordres tout en amassant de la nourriture dans des paniers d’osier. J’entassai des vêtements dans des draps que nous fermions par un nœud.
Nous fûmes bientôt prêts.
Nous grimpâmes dans la voiture bâchée et Mère prit les rênes. Elle arrêta l’attelage devant le cimetière.

« – Mutti ! Où vas-tu ?
– Je vais dire au revoir à Frieda et Alfred. Vous voulez venir ? »

Adolf resta près des chevaux, il n’avait jamais aimé les visites au cimetière. Il faut dire que malgré les arbres, les fleurs en saison, la jolie décoration hivernale, faite de branche de sapin qui recouvraient la terre, il était bien triste de se trouver devant la minuscule tombe de Frieda et celle un peu plus grande d’Alfred.
Nous priâmes et promîmes de revenir bientôt. Je laissai ma poupée préférée sur la tombe de ma sœur pour sceller ce pacte.

Le titre : Wolfskinder – Les enfants loups.

(1) Ostpreußen – Prusse orientale.
(2) Trottel – L’idiot, ici l’idiote.
(3) Klöße – Farine de pommes de terre crues et cuites, présentés en boule, accompagnement obligé de l’oie ou du canard de Noël.
(4) Mutti – Diminutif affectueux de Mutter, la mère.
(5) Lieber Gott. Pour moi intraduisible en français, sinon : “Dieu que j’aime.”
(6) Vati – Diminutif affectueux de Vater, le père.
(7) Winnetou – Héros amérindien de Karl May.
(8) Volkssturm – «La tempête du peuple» ou «L’assaut du peuple» – Complément de l’armée, composé des hommes trop vieux ou trop jeunes pour celle-ci.
(9) Hitlerjugend – Les jeunesses Hitlériennes.
(10) Königsberg – Capitale de l’Ostpreußen. Cette région a été totalement amputée à l’Allemagne après la guerre. Elle a été séparée entre la Lituanie, la Russie et la Pologne. Königsberg est Kaliningrad, le port militaire russe de la Baltique. Son fils le plus célèbre est Emmanuel Kant.
(11) Kriegsmarine – Marine de guerre.

Image – Armoiries de la Prusse Orientale – licence :

Domaine public

Image – Réfugiés Prusse Orientale – 1945 – Bundesarchiv – licence :

Creative commons bysa

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

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20 Commentaires

  1. Wolfskinder. Part 1 dit :

    […] Lire la suite sur : Le blog de Thierry Benquey Url de l’article : Wolfskinder. Part 1. […]

  2. Anama dit :

    tous ces mots me sont familiers dans mon Alsace natale, tu penses bien !!! (rires)….
    Des familles entières réduites au deuil, aux souffrances à cause des guerres meurtrières…Que dire Lieber gott ! Quand on pense qu’elles continuent et qu’elles tuent chaque jour !
    A suivre mon ami……

    Je t’embrasse
    Saù

    • tby dit :

      @ Sam : Oui Sam, la guerre est la pire stupidité jamais inventée par l’homme. Je ne sais pas si un jour il y a eu une guerre, une seule pendant laquelle ne sont morts que les soldats ou les coupables. Amitié et je t’embrasse. Thierry

  3. Mèl dit :

    Tu as su évoquer la période de l’ambiance de cette année 1944 avec ce texte splendide de vérité. Se mettre dans un contexte que l’on n’a pas vécu est un art.
    Ton écriture se vit. Comme si l’on y était. Je t’embrasse Thierry.

    • tby dit :

      @ Mel : Mais j’y étais… Par procuration. J’ai déjà parler avec beaucoup de gens qui étaient enfants à cette époque et se sont retrouvés sur la route, sous les bombes et sans espoir de jamais revoir leur foyer. Merci du compliment. Amitié. Je t’embrasse.

  4. gdblog dit :

    encore un texte poignant et brillant … la guerre est un fléau que je n’arriverai jamais à comprendre, je dois être trop « tendre ». Si je suis obligé d’en vivre une un jour « dans le feu de l’action » je serai très probablement un des premiers à y laisser ma vie.

    • tby dit :

      @ Gdblog : Bonjour mon ami, on ne peut pas comprendre la guerre, on la subit, on la fait, on peut analyser sans fin le pourquoi et le comment mais comme rien ne la justifie, on ne peut la comprendre. Si parfois j’ai l’impression d’en avoir plus d’une à mon actif, autres vies ?, je pense comme toi que j’aurai bien du mal à y faire ma place et à y survivre. Enfin, qui sait ?… Une des particularités de l’etre humain c’est de se découvrir de nouvelles ressources dans de nouvelles situations. Amitié. Thierry

  5. Sandy dit :

    brrr, on sent déjà le souffle des russes qui arrivent.
    Le truc terrible avec la guerre, c’est qu’elle retire même l’humanité aux personnes…on ne voit plus que des proies et des prédateurs… horrible.

    vivement la suite!

  6. lubesac dit :

    Comme c’est étrange Thierry!
    Tu me ramènes tant d’années en arrière.Décembre 44! J’ai dû avoir aussi l’oie de Noël élevée avec grand soin pour l’occasion!avec sans doute les haricots verts en bocaux que nous faisions l’été et des pommes de terre en purée peut-être! L’orange nous la trouvions dans nos souliers le matin de Noël, l’unique orange à laquelle nous avions droit!

    Pour la suite, je me souviens vaguement d’un départ sur les routes!Un paysan nous a donné son cheval (son ami de toujours), une voiture à plateaux et il a dit à mon père : »Filez tous! Les Allemands arrivent. Ils veulent se venger et brûler le village « Lui restait avec quelques vieux pour s’occuper des bêtes, surtout traire les vaches pour qu’elles ne souffrent pas!
    Je me souviens des matelas étendus sur l’herbe dans un pré!Des draps faisaient une tente de fortune!
    Je me souviens aussi, dans un village de gens qui nous avaient offert le repas et au moment de reprendre la route ils nous préviennent : »Les Allemands sont allés plus vite que vous! Ils sont là où vous vouliez aller. »
    Demi-tour! Pas le choix
    Finalement les allemands ne sont pas venus, bombardés par les Anglais!Le village a été épargné plus que de justesse.
    Merci père Hubert! Tu n’avais pas d’enfants mais tu es devenu notre grand père! (mes grand-parents je ne les ai pas connus, décédés peu avant ma naissance!)

    Quel retour en arrière tu m’as fait faire Thierry

    D’un bord ou de l’autre les guerres sont vécues pareilles par les gens qui n’en ont pas voulu!

    • tby dit :

      @ Lucette : Bonsoir mon amie, tes souvenirs recoupent ceux de ma mère sur les routes de Normandie, ils sont allés plus loin eux, dans la Nièvre et ils ont connu les mitraillages de l’aviation allemande. Elle c’est Le Havre qui a été bombardé, par les anglais aussi, mais cette ville, la vieille ville a été rasée. Que les adultes fassent la guerre on peut le comprendre mais qu’ils la fassent subir aux enfants est totalement inacceptable. Amitié. Thierry

  7. edouard dit :

    Se replonger dans l’histoire et y inscrire du fictif, voilà ce dont je suis bien incapable. Je ne puis me replonger que dans mon histoire perso, et dans l’abstrait le plus souvent, ou dans un univers déjanté, notamment en prose. Non que je sois égocentrique, mais mon style ne conviendrait pas à ce genre de narration.

    • tby dit :

      @ Edouard : L’égocentrisme, ce mot nous le laisserons aux juges. Moi j’admire ton style, le reste m’importe peu. Amitié. Thierry

  8. Wasicu sur Blogasty dit :

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  9. Seb dit :

    BOn je vais essayer d’imprimer tout ca et je vais le lire sur papier! Ca fait trop sur ecran sinon! Je vais prendre mon temps et je repasserai te causer un peu! Donc t’inquiete…
    Kisssssss

    • tby dit :

      @ Seb : Coucou Juliett. Je ne te promets pas du plaisir à la lecture, sauf si tu regardes l’aspect littéraire pour lequel je crois m’etre donné du mal. Bon courage. Bises et amitié. Thierry

  10. olga dit :

    Les images son terribles, elles résonnent devant mes yeux….

  11. dede dit :

    Bonjour Thierry,

    L’arrivée des russes dans la Prusse Orientale fut terriblement sanguinaire.
    Avec un talent inégalé, le narrateur a su plonger le lecteur, au sein de cette ambiance de panique et de peur.
    Les évènements que relate le texte sont remarquables d’authenticité.
    Les scènes sont vivantes et troublantes par leur réalisme.
    Ecrire est un art. L’auteur le pratique avec une maîtrise époustouflante.
    Amitié.
    dédé.
    .-= dede´s last blog ..LE SANG DES CHAINES =-.

  12. Odile dit :

    Coucou,

    enfin me voici .. àmême .. de pouvoir déposer ..mon empreinte..
    ce premier épisode de s Enfants Loups .. je l’ai lu moultes fois …
    j’en avais entendu parler ..mais ne m’étais jamais auparavant plus interéssé que cela ..
    en fait grâce j’ai envie de savoir qui ils sont…
    alors en route … pour l’exode .. de cette petite famille
    sourire
    bon après’m
    je t’embrasse
    odile

    • tby dit :

      @ Odile : Bonjour M’dame. Je découvre 18 commentaires sur mon blog, tous de toi et je me réjouis. Oui, les enfants loups et leurs terribles destins. Ils n’étaient pas qu’allemands et pas que de cette guerre.

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