Wolfskinder. Fin

Du 19 06 2009 § 32 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Bouleaux et pins

Nous apprîmes le russe et je comprenais enfin les mots qui s’étaient gravés dans ma mémoire en cette journée funeste. Ce chauffeur soviétique hurlait : « Mon fils ! Il pourrait être mon fils ! Pardon ! Pardon ! »

Je ne saurai jamais le nom de cet homme, aussi je l’ai nommé Serguei, idiotement comme si tous les russes qui faisaient preuve de compassion envers leurs semblables s’appelaient Serguei. Le mien s’appelle Youri, mon bon russe à moi, nous sommes mariés depuis longtemps, aussi lorsque son armée rouge quittait notre pays, il était resté en Allemagne et nous vivons près de Dresde. Je le soupçonne d’être un espion mais nous n’en parlons pas. En effet, comment cet officier apprécié par sa hiérarchie avait bien pu se libérer de ses obligations militaires pour rester avec sa femme ? Il a ses secrets et j’ai les miens. Comme mes deux Serguei qui sont mes fougueux amants imaginaires lorsque Youri part longtemps pour son travail.

On nous a montré sans pudeur les films sur la libération des camps de la mort. Nous les avons regardé sans pudeur également. Nous avons vu tellement de morts… Les films de propagande aussi. Nous avons appris à respecter à sa juste valeur le sacrifice que l’Union Soviétique avait accompli pour nous libérer des barbares nazis.

Après deux ans, nous fûmes convoqués au parloir sans que l’on prenne la peine de nous indiquer le pourquoi. Dans un coin de la pièce se tenait un unijambiste qui s’appuyait sur ses béquilles. Il fumait une de ces cigarettes russes. Lorsque qu’il ouvrit la bouche et prononça : « Lotti, Lievchen, c’est moi Adolf. » Je crus tomber sans connaissance. Livia se jeta vers lui, manquant de le faire tomber dans sa fougue. La joie de nos retrouvailles prit brutalement fin lorsqu’il nous apprit qu’il était dans un autre orphelinat. Il nous promit de venir nous visiter. Il nous promit que nous serions de nouveau une famille quand il serait assez vieux pour quitter l’institution et capable de s’occuper de nous.

Après six ans dans cet orphelinat, ils nous convoquèrent une nouvelle fois au parloir. Nous pensions revoir Adolf qui venait rarement. Il était bien là, sur son visage s’affichait un sourire radieux. Assis sur un banc, la tête basse, un homme d’une maigreur terrifiante semblait dormir. Lorsque nous nous approchâmes et qu’il ouvrit les yeux, je reconnus Vati et son sourire éveilla en moi la plus délicieuse des tempêtes. Sa voix était toujours aussi douce mais il semblait qu’il avait du mal à respirer. Livia qui ne le reconnaissait pas, restait un peu à l’écart. Nous parlâmes longuement et il nous apprit que l’on était sans nouvelles de Mutti et d’Hans. Il nous apprit que notre place était ici, que nous devions oublier le village et la maison. Que celle-ci était maintenant occupée par des russes en territoire russe et que nous ne pourrions jamais y retourner. Surtout y retourner pourquoi faire nous disait-il. Il nous disait sans cesse comme il était fier de ce que nous avions fait, comme il était heureux de nous voir si grands, comme nous étions de belles jeunes filles maintenant, que nous allions de nouveau vivre ensemble. Vati était là et pourtant… Il était absent. Dans ses yeux, je croyais deviner le village et maman, je croyais y voir aussi la toundra et le froid, la faim et la souffrance.

Le bonheur de notre vie de famille retrouvée fut de courte durée. Livia fut celle qui s’y sentait le mieux, je pense qu’elle était heureuse d’avoir retrouvé un semblant, un mirage de la vie d’avant. Elle s’y accrochait avec une énergie remarquable. Adolf et moi étions conscient de la chance que nous offrait la vie de nous refaire des racines. Mais Vati qui avait toujours été autoritaire, était bien incapable de s’adapter à ces enfants d’acier que la guerre lui avait laissé. La captivité l’avait tellement affaibli qu’il ne pouvait pas travailler, aussi il sombra dans l’alcool et mourut quatre ans plus tard de la tuberculose. Il fut enterré, nous avons pleuré, surtout Livia.

Adolf souffrait maintenant du diabète, maladie qui lui coûta sa dernière jambe et la vie quelques temps après pendant un coma prolongé. La vodka et cette maladie ne font pas bon ménage et depuis Serguei, nous avions prit tous trois goût à ce breuvage.

Lievchen partit faire ses études à Berlin. Elle y rencontra un étudiant français et quitta le pays par voie de mariage. Nous nous écrivons régulièrement, la relation qui s’est forgé entre nous est indestructible même si nous n’évoquons jamais l’ancien temps. Pourquoi faire ? il revient de toute façon sans cesse, nous poursuit dans nos cauchemars et hante nos pensées.

Pourtant, depuis que Youri est à la retraite…
Depuis que le mur est tombé et qu’il nous est possible de voyager…

Je ressens le profond désir de retourner dans notre village près de Tilsit. Je voudrais voir la maison et ses nouveaux occupants. Aller me recueillir sur les tombes d’Alfred et de Frieda. En un sens, elles sont aussi celle de Mutti, d’Hans, d’Ute, d’Adolf et de Vati.
Youri me dit que ce n’est pas une bonne idée que de remuer ces vieux souvenirs mais je lui réponds qu’en moi, ils sont encore tous très vivants. Je ne lui dit pas qu’une fois encore dans ma vie, je voudrais respirer l’air de mon pays, que je voudrais voir les visages de mes morts dans les bouleaux, les sapins ou les trembles. Ces visages dont j’ai oublié la forme… Je n’ai qu’une photo de Papa ou il ressemble à un fantôme et une d’Adolf sur son lit de mort… Je crois que c’est mon enfance volée que je voudrais retrouver en ces lieux qui connaissent à nouveau la paix, revoir cette campagne et ces bois sans cadavres, sans incendies, sans militaires. Tout comme lorsque j’étais petite. Aller porter des fleurs au cimetière pour Oma Ackermann et lui demander de ne plus me visiter les nuits, avec ses orbites noires et son sourire éternel.

Afin de faire la paix avec Dieu qui nous a oublié. Afin de faire la paix avec l’enfant-loup.

Image – Paysage de Sologne : fenasses, pins sylvestre, bouleaux – 2007 – Lharsayn – licence :

Licence GNU

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

 CopyrightFrance.com

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32 Commentaires

  1. Wasicu sur Blogasty dit :

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  2. lubesac dit :

    Je reste sans paroles à la fin de cette histoire terrible comme tant d’autres.
    Tu nous as fait partager l’épopée de ces enfants-loups.Il est terrible de penser qu’il y eut bien d’autres de ces enfants errants, livrés à eux-mêmes à la suite de ces guerres.
    Thierry , tu es un conteur passionnant et tu nous emmènes faire de grands voyages avec ta prose.
    Tout ce que j’espère pour toi c’est que tes histoires prennent jour et soient lues
    pa

  3. lubesac dit :

    (suite) par beaucoup.

    Tu as un réel talent d’écrivain! Tu as toute mon admiration
    Je t’embrasse
    Lucette

    • tby dit :

      @ Lubesac : Merci Lcette, tu es la première à commenter ce texte qui a eu tant de mal à voir le jour. Il m’a été difficile de passer ces quelques mois en Prusse Orientale avec toutes ces horreurs et toute cette froideur, en compagnie de Lotte, Adolf et Livia. Ton compliment de conclusion m’honore et me touche. J’admire aussi ton optimisme et ton amour de l’humanité qui sont inébranlables. Je t’embrasse et te remercie. Amitié. Thierry

  4. gdblog dit :

    C’est vraiment extraordinaire la façon dont tu arrives à nous faire entrer dans ces vies, on y est et quand l’histoire se termine, on y reste … l’histoire s’inscrit dans nos souvenirs avec ses images « simplement » décrites par des mots.
    Merci

    • tby dit :

      @ Gdblog : Merci pour ce beau compliment mon ami. Je me donne du mal pour qu’il en soit ainsi. Je suis heureux quand l’écriture fait naitre des images, cela me confirme que j’ai réussi à communiquer de coeur à coeur. Amitié. THierry

  5. gdblog dit :

    Et aussi, un peu dans le même esprit que « Pat de Bigorre », tu dénonces si superbement et si tristement des situations si tragiques et ridicules que toute guerre engendre …
    Amitiés,

    ps : comment se porte Batou ;-) ?

    • tby dit :

      @ Gdblog : Quand deux hommes s’affrontent, ce n’est idéal ni beau ni bien mais ils ont des raisons pour cela. Lorsque deux nations s’affrontent, ce sont les hommes qui meurent et eux bien souvent sans aucunes raisons. La guerre est une abomination. Batou va bientot se réveiller de son hibernation, je viens de finir les Wolfskinder, un texte très difficile à la rédaction et j’ai en projet un « Tu m’inspires » avec les photographies d’Artann. Ensuite je me repenche sur le cas Batou. AMitié. THierry

  6. pandora dit :

    Argh, excuse moi Thierry, je croyais que le billet précédent finissait l’histoire, je n’avais pas vu le lire la suite..
    Ce dernier billet étant très sombre, je crois que j’aurais préféré m’arrêter au précédent qui, plus ouvert je trouve, laissait davantage d’espoir pour ces enfants de s’être reconstruits…
    Mais ça n’enlève rien à ton talent de conteur, c’est juste que je trouve cette dernière partie particulièrement terrible…
    Amitiés
    Pandora

    • tby dit :

      @ Pandora : Je me suis posé la question si je devais continuer et puis c’est mon hommage personnel à une personne que j’ai rencontré dans la vie réelle et qui a connu ces souffrances. Il est fort possible qu’à quelques détails près, ce texte soit le passé d’une personne ayant existé, malheureusement. Je me suis inspiré de témoignages dont certains sont bien pires que les horreurs que j’ai osé imaginer. Merci pour le compliment qui me va droit au coeur.
      Amitié. Thierry

  7. sarah frane dit :

    ces enfants d’acier, comme tu le dis

    la guerre les avait forgés ainsi

    je pense que cette histoire est vraie, tu t’es trop mis dedans

    et j’espère que ces personnes, amis ou famille, pourront retrouver ces lieux chargés de leur passé

    un très bel écrit, dur, mais raconté avec tes tripes, et ça j’aime !

    amitiés

    • tby dit :

      @ Sarah : Comme déjà évoqué cette histoire n’est pas réelle mais tout ce qui s’y passe l’a été d’une manière ou d’une autre. Je voulais faire connaitre cet aspect de l’Allemagne nazie ignoré en France. Ma grand-mère qui haissait les allemands aurait peut-etre légérement modéré son jugement si elle avait connu les détails. Les nazis sont haissables, pas les allemands, ils ont payé un prix extraordinairement lourd pour avoir soutenu un dictateur extraordinairement cruel. Les victimes civiles des bombardements aériens sont estimées à un demi million de personnes, des enfants, des vieux, des femmes, ceux dont la mort n’avait de sens que pour eux, pas pour la victoire. Il y a eu des millions de réfugiés qui n’avaient pas l’espoir de retour, leur pays ayant été annexé par la Pologne, la Tchéquoslovaquie ou la Russie. Ils ont payé.
      Merci beaucoup pour ta lecture. Je t’embrasse. Thierry

  8. olga dit :

    Bon, je viens de passer et repasser dans ma tête toutes ces visions, jamais les enfants ni même les hommes, ne devraient souffrir, et porter le poids des guerres et des erreurs des grands …
    Merci Tu un écrivain remarquable…
    Je t’embrasse
    Olga

  9. olga dit :

    Je viens de lire ce que tu réponds à Sara, je suis d’accord avec toi, car les premiers hommes à « habiter », j’allais dire remplir, les camps de concentrations, furent les opposants au régime nazi, quand ils ne trouvaient pas la mort, au tout début de son « règne », hitler lors de la nuit des long couteaux où bon nombre de ses opposants trouvèrent l

  10. olga dit :

    mince, mauvaise manipulation !!
    la mort disais-je. Sans compter ses hommes et ses femmes, Allemands qui sont restés anonymes et aidèrent Juifs et Roms ou Tziganes à rester vivants. En France comme en Allemagne, il y eut des horreurs et de grands courages…
    Mais ne pas oublier, le nazisme… et ses horreurs, jamais…

    • tby dit :

      @ Olga : Oui, ne pas oublier malgré toutes les horreurs plus actuelles et toutes aussi vides de sens. Pourquoi chercher toujours et encore à tuer et à mourir plus vite. La porte de la mort n’est pourtant jamais close. Oui, de grands courages, mon voisin, un ptit meunier de rien, son père a pris le risque d’héberger un juif pendant toute la durée de la guerre. Pourtant tous ses voisins étaient tous au parti et d’une violence sciemment calculée. Il faut dire qu’ici c’est Mansfeld la rouge, les mines de cuivre étaient un nid de communistes, ce qui explique qu’ils se devaient d’etre particulièrement brutaux. Ce meunier donc, il n’a pas jugé utile de s’en vanter et ne fait pas partie des justes parmi les justes. Il trouvait cela tout naturel, simplement…
      Amitié
      Thierry

  11. olga dit :

    Je ne sais pas mon ami, je ne sais, est-ce dans la nature humaine de se déchirer?? de s’entretuer? Les plus forts, rognant, usant l’âme des petits ? Je ne vois plus briller la flamme, la belle flamme de l’humanité… Oui ce petit meunier, est très grand Monsieur. Qu’il soit déclaré juste parmi les justes ou pas, c’est un homme avec un grand H. Simplement oui…
    Paix
    Olga

  12. Pat dit :

    Salut Thierry !
    Nouvelle après nouvelle, ton talent d’écrivain nous confirme, si besoin était, cet incroyable don de conteur que tu possèdes et qui te permet de nous entraîner dans des univers et des époques différentes, univers et époques dans lesquels tu te fonds avec une facilité déconcertante. Avec ce verbe puissant et généreux pour dénoncer les injustices, les absurdités et les oppressions (mais les unes découlent toujours des autres…).
    « Wolfkinder » est de cette trempe là.
    L’Histoire se construit avec les histoires de tout un chacun. C’est cet amoncellement de destinées qui s’entrecroisent, s’affrontent, se déchirent et s’aiment, oui, c’est cet amoncellement qui donne chair à l’Histoire. Et les « petits », le peuple, les victimes sont rarement sorties de l’ombre pour capter la lumière. Je me contrefous par exemple de savoir sous quels empereurs « la muraille de Chine » a été construite. Je préfère imaginer la vie des milliers de personnes qui l’ont érigé, s’y sont usées, tuées et dont on ne parlera jamais.
    Heureusement, l’écrivain Thierry Benquey est là pour déchirer le voile, nous montrer l’envers du décor et distiller dans nos consciences ces questions que nous ne nous poserions pas forcément. Avec empathie, humanisme, colère, générosité et sensibilité, tu appuies là où ça fait mal et tu grattes le vernis policé qui dissimule tant bien que mal la vérité.
    Ta prouesse est de ne jamais sombrer dans le manichéisme et de nous amener à réfléchir, à sortir des ornières du « politiquement correct ». Tu parviens également toujours à abolir le temps, en ancrant tes textes dans une époque donnée, nous permettant ainsi de nous glisser dans un monde, une culture que nous ne connaissons pas. Mais les résonances, les thèmes abordés sont intemporels et actuels. L’Histoire n’étant qu’un éternel recommencement.
    Pour étayer mon propos, je songe plus particulièrement à certaines de tes nouvelles qui s’articulent autour de cette thématique :« Petru Winidyu », « L’affranchi », « Auguste Trebuchon », « La Fayette » « Hazârajat ou le pays des larmes », « Prise de tête », « Quelque part au Moyen-Orient », « Au Caire, temps maussade », « Guernica-Lumo » et « Southwest township ».

    « Wolfkinder » s’inscrit dans cette lignée de nouvelles fortes.
    Elle a cette densité émotionnelle qui vous bouleverse et vous prend aux tripes.

    J’ai lu « Wolfkinder » d’une traite et dans son intégralité. Pour des raisons que je t’ai déjà expliquées, je préfère lire les nouvelles une fois qu’elles sont terminées.
    T’écrire que j’ai pris une claque est un doux euphémisme.
    Tant au niveau de l’intrigue, de la thématique abordée que du style. J’ai particulièrement apprécié ce travail stylistique que tu as accompli et dont je te félicite : ce travail sur les temps verbaux (le passé simple et l’imparfait donnent une belle couleur à l’ensemble et sont particulièrement adaptés à la narration. Ces temps inscrivent un texte dans la durée et ce parti pris narratologique est une belle prouesse. Car l’ambiance d’une nouvelle change quand tu emploies le présent ou les temps du passé…Même chose si le narrateur est « je » ou si le narrateur est « omniscient » (style indirect libre, emploi du « il », distanciation avec le personnage…l’éternel et crucial qui « raconte »…).
    Le fonds soutien toujours la forme et la forme soutient toujours le fonds. Ecrire consiste toujours à trouver le juste équilibre entre les deux. Le style est aussi important que le sujet sur lequel on écrit. Dans « Wolkinder », tu as combiné les deux avec justesse. Les temps utilisés renforcent cette froideur, cette pesanteur, cette tragédie et les douleurs terribles qui l’accompagnent. Le style, par instants d’une grande sécheresse pour démontrer la vérité nue, cette force des images qui se suffisent à elles-mêmes, du visuel pour évoquer le non-dit plutôt que de forcer le traît à coup de grandes phrases pompeuses, oui, ton style colle au sujet, le sert et les leitmotivs sont d’une grande force. Je songe notamment aux loups que les enfants entendent tout le long de leurs errances, de ses brisures qui les forcent à vouloir reconstituer l’équilibre perdu en reconstituant maladroitement la cellule parentale (je pense notamment à la place de Adolf).
    « “Adolf ?”
    “Oui Lievchen ?”
    “On joue que tu es papa ?”
    Une lueur d’une intense fierté s’alluma dans ses yeux.
    “Oui ma fille. Lottchen, tu veux bien enlever les chaussures de ta petite soeur ?” »

    Cette nouvelle a une force incroyable qui ne peut laisser personne insensible.
    L’Histoire rattrape ces histoires individuelles et l’angle choisi, le regard des enfants, accentue cette tragédie, cette injustice, ces destins sacrifiés et broyés.
    Cette odyssée, superbe d’injustice, de noirceur et de souffrances, magnifie l’innocence détruite par la mort, la guerre, les bombes et la connerie humaine. Tu restitues la fuite de la foule face à l’avancée des russes, cet instinct pour survivre coûte que coûte, avec un sens du réalisme impressionnant que tes phrases nous font éprouver dans notre chair. Car nous y sommes, nous lecteurs, au milieu de cette foule ! Et nous avons peur…Grâce à ton talent, nous y sommes !

    La scène avec Sergueï est bouleversante et l’humanité qui s’en dégage apporte une espérance réconfortante aux reflets chaleureux. La fin de ce passage, concise et lapidaire, est encore ancrée dans mon cerveau :
    « Qu’il était bon de rire à nouveau, cette soirée avec Serguei fut un second réveillon.
    Nous dormîmes serrés les uns contre les autres, les allemands et le russe, profitant de la même chaleur, celle de la Vodka mais aussi et surtout celle de notre humanité.
    Au matin, Serguei était parti. Sur la table trônait sa besace, sur nos corps sa couverture.
    Il nous avait laissé sa Vodka, ce qui je l’apprendrai plus tard, avait sûrement été un grand sacrifice. »

    « Wolfkinder », les enfants loups. Sujet fort et hélas qui se répète toujours.
    Je cite ce passage remarquable, cette harmonie judicieuse entre les temps – l’imparfait et le passé simple, puis le futur et le présent – pour dire l’indébilité, l’irrémédiable, les dégâts irréparables.
    « Lievchen et moi, on nous appelait les Wolfskinder, comme beaucoup d’autres qui comme nous venaient d’Ostpreußen ou des Sudètes. Nous n’avions pas besoin de parler pour nous reconnaître, un regard suffisait. Tout comme nous, lorsque l’on regardait dans leurs yeux, on y voyait les loups, nos frères. Tout comme ces bêtes, nous avions vécu, survécu sans intervention humaine, sans aide, sans protection, livrés à nous-même, élaborant nos propres codes, nos propres règles. Tout comme eux, nous resterons confinés dans les bois des contes et légendes parce que tout comme eux, nous inspirons la peur, la peur d’un monde à l’agonie. »

    D’ailleurs, tu utiliseras le présent et le conditionnel jusqu’à la fin de ta nouvelle pour dire l’impossibilité d’oublier, la difficulté à se reconstruire, envers et contre tout.
    Le paradis perdu, cette vie non choisie, la douleur de ce qu’elle aurait pu être si la folie des hommes ne s’en était pas mêlée, cette tonalité entre nostalgie de ce que l’on a pas connu et mélancolie qui serre le cœur, renforcent la tristesse que l’on éprouve en lisant.
    Car ces douleurs-là ne meurent jamais.
    Je te cite à nouveau :
    « Je ressens le profond désir de retourner dans notre village près de Tilsit. Je voudrais voir la maison et ses nouveaux occupants. Aller me recueillir sur les tombes d’Alfred et de Frieda. En un sens, elles sont aussi celle de Mutti, d’Hans, d’Ute, d’Adolf et de Vati.
    Youri me dit que ce n’est pas une bonne idée que de remuer ces vieux souvenirs mais je lui réponds qu’en moi, ils sont encore tous très vivants. Je ne lui dis pas qu’une fois encore dans ma vie, je voudrais respirer l’air de mon pays, que je voudrais voir les visages de mes morts dans les bouleaux, les sapins ou les trembles. Ces visages dont j’ai oublié la forme… »

    Tu l’auras compris Thierry, « Wolfkinder » est une nouvelle que j’ai appréciée et que j’ai lue et relue.
    Tu as bien fait d’attendre pour la terminer et le temps consacré à te battre avec elle en valait la peine.
    L’ambiance, le style, le rythme, les thèmes abordées contribuent à marquer durablement celui qui la lit. Et à l’amener à se questionner, à apprendre à lire entre les lignes de l’Histoire officielle que l’on nous présente.
    Dans cette oeuvre riche et féconde que tu construis, « Wolfkinder » est une de mes nouvelles préférées.
    Je suis sorti de cette lecture abasourdi et bouleversé.
    J’ai accaparé l’espace des commentaires et je m’en excuse…
    Mais j’ai déployé des efforts considérables pour être le plus bref possible.
    Si j’y suis parvenu, tant mieux, sinon tant pis…
    Merci encore pour cette brillante et émouvante nouvelle.
    Encore bravo.
    Au plaisir de te lire,
    Amitié,
    PAT

    • tby dit :

      @ Pat : Merci de tout coeur Patrick pour ce long commentaire à la fois précis, détaillé et enthousiaste. J’ai effectivement éprouvé une grande difficulté à écrire ce texte, l’histoire me poursuivait jusque tard dans la nuit, comme si je devais apporter ce témoignage. En effet, comme je le répondais à Lucette, si cette histoire est de pure invention, les événements qui la jalonnent sont le reflet de témoignages réels racontés par des allemands de ma connaissance, vu à la télé ou lu sur internet. Par exemple, le salut et le sourire du pilote russe, la scène se passait en vérité à Berlin, le pilote était américain et l’allemand, un adolescent qui servait une batterie anti-aérienne. C’est la force de cette vérité qui m’a été difficile a porter et a retransmettre.
      L’utilisation des temps fut aussi une grande épreuve et je regardais souvent la forme que prenait un verbe à la première ou troisième personne du singulier ou du pluriel au passé qui n’a de simple que le nom. Je me relisais très souvent afin de juger de la cohésion de l’ensemble. J’étais angoissé à l’idée de faillir sur le plan technique ce qui aurait gaché la lecture.
      Je suis rassuré maintenant, grace à toi et à ton commentaire et je t’en remercie. Au plaisir de te lire.
      Amitié
      Thierry

  13. Sandy dit :

    pas facile de commenter après tout le monde, alors que je n’ai pas mieux à dire!!!
    En deux mots (et je serai plus concise que Pat, rires!!!), j’ai beaucoup apprécié cette nouvelle, son thème, son rythme et la destinée des personnages. On aimerait beaucoup que cela ne soit qu’une histoire sortie de ton esprit mais ton récit prend des allures de témoignage réaliste et c’est aussi ce qui fait la force de ton écriture. De plus, tu as eu de belles trouvailles en tournures de phrases, très bien vues et très explicites.
    La dernière partie du texte est vraiment très importante et clos le récit en beauté. Les enfants-loups ont grandi, oui, mais ils sont restés si fortement marqués par les tragédies vécues…

    Amitiés,
    Sandy (qui a réussi à faire court, rires!!!)
    .-= Sandy´s last blog ..Les Impromptus Littéraires et "la bête". =-.

    • tby dit :

      @ Sandy : Merci Sandrine pour ta lecture attentive et les compliments inclus dans ce commentaire. Tu vois, je crois que si un etre humain est capable d’inventer de telles horreurs à partir de son imagination, c’est qu’il est forcement capable de les accomplir ou tout au moins qu’il envisage que leur accomplissement est du domaine du possible. Aussi, je suis bien content de m’etre inspiré de faits réels, je me rachète ainsi une conscience à peu de frais. Amitié et sourire. THierry

  14. Edouard dit :

    Encore une réussite de bout en bout.
    Tu as de quoi être fier, mais c’est sans doute pas ton genre.

    • tby dit :

      @ Edouard : Merci de ta lecture Eddy, la fierté vient avec vos commentaires, je doute toujours auparavant. Si je suis fier parfois, je n’en fais jamais étalage, c’est un sentiment qui ne concerne que moi. Amitié. Thierry

  15. yannick dit :

    bonjour thierry, je ne connaissais pas l’histoire des enfants-loups allemands et maintenant, grace à ton talent, il m’a été donné de partager un peu leurs terribles souffrances. ce récit est bouleversant et l’on comprend l’envie de retourner au pays qu’éprouve l’héroïne.
    on s’interroge aussi avec l’héroïne sur le fait de ne pas évoquer le passé avec son mari. comment dire l’indicible? c’est la même question qui a taraudé les survivants des camps me semble-t-il. et surtout comment vivre après de telles horreurs.
    tu poses la question avec brio en nous contant ces vies gâchées par la bêtise humaine.
    ton humanisme et ton talent d’écrivain transpirent dans ce dur récit.
    en espérant que les éditeurs s’en rendent compte vite, je te dis à bientôt mon ami.
    amitié

    Yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Salut Yannick, merci de ton passage. Tu as raison, on peut comparer ces horreurs avec celles des camps au niveau de l’horreur. Je suis dans un cyber-café avec clavier français et j’ai bien du mal à pianoter, aussi j’abrège. Amitié. Thierry

  16. Jackie dit :

    Je termine ma lecture , les larmes coulent sur mes joues… Beaucoup d’émotions Thierry. Beaucoup.
    Amitiés.
    .-= Jackie´s last blog ..Blessures secrètes =-.

    • tby dit :

      @ Jackie : Merci Jackie pour ton passage et ton témoignage d’émotion. Je reviens après une longue absence et de lire tes commentaires me fait un bien fou. Amitié. Thierry

  17. Jackie dit :

    C’est bon de t’entendre à nouveau Thierry. J’espère que tu vas bien ?
    Bisous.
    Amitié.
    .-= Jackie´s last blog ..Peigne à myrtilles =-.

    • tby dit :

      @ Jackie : Bonjour mon amie, je suis entre le bien et le mal, ma vie se trouve sur le fil et je n’ai pas encore la possibilité de choisir de quel coté. Pour finir, je vais plutot bien et je t’embrasse. Amitié Thierry

  18. Odile dit :

    J’ai une fois .. en corps .. et en cor .. beaucoup aimé …
    Etonnant … non ?
    sourire
    comme pour tes autres écrits … cela pourrait faire un joli sujet de film … le réalisateur n’aura pas à se fouler .. toutes les vues .. sont écrites ..

    merci beaucoup ..

    tu sais .. je me dis que j’ai vraiment de la chance … d’être ta Pote …
    sourire des yeux…
    je t’embrasse
    odile

    • tby dit :

      @ Odile : Sourire. Je travaille avec des images dans ma tête que je tente de reconstituer en mots, ceci explique cela, je crois. Je t’embrasse et grand merci. Thierry

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