Vous avez dit Messie ? (9)

Du 27 06 2008 § 4 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Crucifix, Kongo peoples, Democratic Republic of the Congo, 17th century, Copper alloy

DEFENSE D’AIMER L’HUMANITE

J’étais brisé.
Je ne retournerai jamais sur bords du canal, trop de souvenirs, trop d’émotions.
Papa me foutait la paix, respectant ma douleur.

J’errais un temps dans la ville, dormant dans les gares, sous les ponts, rencontrant plein de gens dans la souffrance, comme moi, dans l’abandon.
Combien d’existences ruinées, de calvaires journaliers.
De voir ces êtres fatigués porter leur croix tous les jours, m’emplissait de compassion, moi qui n’avait porté la mienne qu’une journée.
J’en glissais deux mots à papa. Il m’assurait de sa compréhension, m’envoyait des images toutes chaudes de ma Ginette, sans corps, mais aussi sans malheurs, toujours amoureuse et belle, si belle.

J’avais du mal à me remettre au travail. Oh, j’accomplissais bien un petit miracle ici et là, pas grand chose, soigner des petits bobos, allumer des sourires à valeur d’éternité sur le visage des enfants. Mais je n’avais pas le cœur à l’ouvrage.

J’errais, j’errais, j’errais.
Peu à peu, je soupçonnais que cette errance était un plan particulièrement bien ficelé de mon père.
En effet, pendant ce vagabondage, je prenais le temps de m’imprégner, de me saturer de misère, comme qui dirait, de prendre sur ma couenne une partie des péchés des autres.
Ces pensées m’énervaient quelque peu, mais dans ma fibre, je suis Messie, j’y peux rien, j’ai été créé comme ça.
Plongé dans mes pensées, je ne remarquais pas vraiment que j’avais soudain, une faim énorme de présence humaine.
Je ne savais pas où j’étais et il faisait nuit.
J’entendais un fond sonore de musique très agréable, rien à voir avec la musique ringarde de papa et je me dirigeais vers la source de ces sons aux saveurs africaines.
J’arrivais devant un gymnase, lumières partout, des gens partout aussi et ils rigolaient bien.
J’entrais.

Ils faisaient la fiesta, au milieu d’un chaos de lits pliants, de vaisselle sales et de rires d’enfants. Je me sentais comme Robinson Crusoé ayant atteint son île après le naufrage.

« – Salut ! T’as faim ?
– Oui ! Soif aussi !
– Mets-toi où tu pourras, je t’apporte un peu de tout. Ah, comment tu t’appelles?
– Jesus et toi ?
– Moi, c’est Moussa ! »

Comme Robinson, mieux que lui, je venais de découvrir une centaine de Vendredis.

« – Moussa ? hélais-je, repu.
– Oui, patron ? et il partait d’un rire colossal qui me donnait l’impression que les murs du gymnase tremblaient.
– Qu’est-ce que vous faites ici, dans un Gymnase ?
– Qui, nous ? Ben, on est des sans-papiers, sans-logements, sans-argent mais on est célèbres. Alors la mairie d’ici, qui n’est pas de la couleur de la préfecture, nous héberge. On attend de voir comment ça évolue.
– Et toi, qu’est-ce que tu fais dans ce gymnase ?
– Moi ? je réfléchissais à une réponse censée, lorsque je m’entendais dire: Je cherche l’humanité. »
Moussa me regardait droit dans les yeux et si j’en avais cru l’église, il y a pas si longtemps, je n’aurais rien vu dedans. J’y voyais au contraire, une âme magnifique, résignée et sincère.
Il me prenait la main, qu’il serrait longuement, comme ça, sans rien dire.
Puis, il murmurait : « Merci, sois le bienvenu. »
Des larmes affluaient dans mes yeux, au point de troubler ma vue.
Je m’asseyais ne sachant que dire, que faire, empli d’un sentiment bouleversant, un amour gigantesque violait mon cœur et se répandait sur ces gens.

Le silence régnait, ils se tournaient tous vers moi, les yeux pleins de joie.
La magie de cet instant pouvait emplir plusieurs vies, guérir les déments.
J’assistais, >span lang= »en »>live, à un miracle qui n’était pas de mon fait.

Nous pleurions tous ensembles, baignés d’amour.

Puis, un enfant se mettait à rire, comme un chant d’oiseau.
Et la fiesta reprenait son rythme, ses couleurs, sa chaleur.
J’étais transmuté, une subtile alchimie avait fait de moi un quidam et d’eux des Messies.

Je me levais, serrais des mains, chaudes, noires, blanches, bronzées.
Les couleurs étaient saveurs, épices.
Mon exaltation était à son comble et je soignais les malades sans pudeur.

« – Jesus ?
– Oui ?
– Tu veux pas venir par ici ?
– Je viens. »
Moussa tenait dans la main un hamster, cette petite créature avait atteint la limite de ses jours. Une enfant au regard attristé se tenait à coté de lui.
« – Tu voudrais pas faire quelque chose pour cette petite bête ?
– Mais si, bien sûr ! »
Je ressuscitais à l’instant l’animal.
Le visage et les bises de la petite fille me transfiguraient. Je vivais une communion.
Moussa était déjà reparti vaquer à ses occupations.
Quand soudain, des coups de sifflets stridents, des cris et des bruits de botte me tiraient de mon extase.

Image – Crucifix, Kongo peoples, Democratic Republic of the Congo, 17th century, Copper alloy – Ji-Elle – 21/09/2008 – Licence :

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4 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Jésus erre au milieu des sans logis. Il se rapproche du peuple et des sans-papiers.
    Le texte prend une tournure malheureusement d’actualité.
    Le lecteur ne peut rester insensible à l’émotion qui l’étreint, lorsque l’auteur le plonge au sein de cette misère actuelle.
    Thierry…. le Messie des mots , a réussi à émouvoir ses lecteurs. Le miracle a réussi.
    Merci Jésus.
    Amitié.
    dédé.

  2. tby dit :

    @dédé: Merci Dédé de ce commentaire chaleureux et humain
    Amitié
    Thierry

  3. Odile dit :

    quelle symbolique ..
    je suis émue à la lecture … comme si j’y étais …

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