Vous avez dit Messie ? (5)

Du 26 06 2008 § 3 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Ombres dans une église

DEFENSE DE FANSTAMER

Ces deux hommes souriaient continuellement, ce qui leur donnait un air de béatitude sainte. Je me retrouvais donc en milieu familier, la sainteté n’ayant plus de secrets pour moi.
Ils m’énervaient un peu tout de même, car chaque fois que j’ouvrais la bouche, comme pour exprimer la faim de nourritures terrestres qui m’accablait, ils répondaient: « Oui, oui… » et m’entraînaient toujours plus loin de leur poigne ferme.
Finalement, nous étions arrivé à un couloir interminable, fermé par une grille de fer peinte en blanc. Tout était blanc ici, ou bien l’avait été, ce qui me faisait penser à certaines de ces peintures naïves censées représenter le paradis. Décidément, je me sentais presque comme à la maison.
L’un des deux gaillards qui ne m’avaient toujours pas lâché, appuyait sur une sonnette que je ne pouvais entendre et se mettait à discuter le bout de gras, comme si je n’étais pas là.
« Sandrine, cette pouffiasse, est sûrement en train baiser avec cet idiot de Raymond, on est pas prêt de pouvoir faire la pause café. »
A peine ces mots prononcés, sortait de je ne sais où une femme sur le retour, avec de beaux restes et plutôt débraillée. Elle s’escrimait à fermer les boutons de sa blouse en marchant vers la porte. J’avais le temps de deviner sa poitrine généreuse et je partais volontiers dans un doux phantasme pour oublier la faim.
Vacarme de clefs et me voilà retombé dans ce monde.
Je commençais à apprécier cet endroit, un peu surchauffé certes, mais somme toute pas désagréable.
« Je suis désolée, j’étais aux toilettes. »
Les autres pouffaient de rire.
Je lui souriais, séduit par un subtil jeu de lumière qui semblait lui faire une auréole.
Elle me rendait mon sourire, tout en l’accompagnant d’un regard de prédateur évaluant la valeur nutritive de sa proie.
« Oh, mais il est tout mouillé ! Emmenez le aux douches, je vous rejoins avec un pyjama !
– On a pas son dossier, il vient direct de la caserne Monjoie. Ils ont dit qu’ils enverraient une estafette. Le patient s’appelle Jesus Bertrand ! »
Le patient…
J’étais, pardonnez moi ce jeu de mots facile, aux anges. Enfin, ils reconnaissaient ma patience qui était aujourd’hui mise à rude épreuve, j’étais affamé.
Ils me traînaient littéralement jusqu’aux douches.
Je me réjouissais déjà de me trouver seul et nu devant cette femme, quand j’apercevais dans le cadre de la porte, un ombre gigantesque: Raymond.
Il devait atteindre les deux mètres dans la hauteur, un mètre cinquante dans la largeur et semblait vibrer d’une douceur infinie.
Je le regardais, la bouche ouverte, nu comme au premier jour et je voyais dans ses yeux briller l’âme d’un bienheureux, un de ceux qui retenaient mon papa de rayer ce monde de la carte de la création.
Le courant passait.
Raymond m’aidait à enfiler le pyjama et je regrettais profondément, malgré notre amitié soudaine, que ce ne soit pas Sandrine.
Il m’accompagnait jusqu’à ma chambre et me donnait un verre d’eau et quelques pilules, blanches également.
Je lui évoquais que je n’avais rien avalé depuis ce matin et il me donnait une barre de céréales qu’il avait dans la poche.
Je m’allongeais sur le lit, précautionneusement, on ne doit jamais se jeter sur un lit, surtout pas après avoir fréquenté aussi longtemps que moi autant d’institutions qui bien qu’elles offrent le gîte et le couvert, n’ont strictement rien à voir avec l’hôtellerie.
Je m’endormais rapidement, papa soit loué.
Je me réveillais dans un état catastrophique, ma bouche était comme du plâtre, j’avais la migraine et je tenais à peine debout. Je buvais avidement une eau au fort goût de rouille qui s’écoulait chichement du robinet de ma chambre.
Un bruit de serrure m’apprenait que je n’étais pas maître de ma porte.
Raymond entrait dans ce qu’il qualifiait de cellule.
« Jesus, viens ! Tu vas à la salle commune, là tu auras ton repas du soir.
Repas du soir ? J’étais étonné.
Combien de temps avais-je dormi ?
Tu as dormi vingt quatre heures ! » me répondait Raymond, comme s’il lisait mes pensées.
Je ne disais rien et le suivait jusqu’à l’autre extrémité du couloir.
Là, deux portes battantes s’ouvraient sur une grande salle claire et aérée.
Une télévision trônait en altitude et déversait sur nos humbles personnes une publicité pour Monsieur Propre.
Rassemblés autour de grandes tables, étaient assis beaucoup de patients en pyjamas. Une image inoubliable.
J’essayais de tirer une chaise afin de m’asseoir mais celle-ci ne bougeait pas d’un pouce. C’est alors que je remarquais que les meubles étaient fixés au sol.
Je m’asseyais, un peu absent, sur le coin de la table et j’observais les gens.
Mon œil exercé de Messie, me permettait de contempler un spectacle fabuleux, ici, était rassemblés un nombre phénoménal de personnes en ligne directe avec papa.
Ils lui parlaient, tout comme moi.
J´en étais baba.
Je repérais tout de suite, deux personnes, qui malgré le port du pyjama, étaient sourdes à la parole divine.
Je m’approchais d’un de ceux-là, tout en distribuant des regards complices et des sourires joyeux avec mes… Mes collègues ? Mes frères et mes sœurs ?
« – Bonjour, je m’appelle Jesus et toi comment tu t’appelles ?
– Moi, c’est Pascal.
– Pascal ? Je vois tout de suite que tu n’es pas comme les autres. Qu’est-ce que tu fais là ?
Son tour d’horizon avec un regard inquiet me faisait comprendre que je me devais de baisser le ton.
– Chut! Pas si fort !
– OK ! Alors, raconte.
– Je suis un simulateur.
– Un quoi ?
– Je fais le fou.
– Le quoi ?
– Merde ! T’es sourd-dingue ?
– ??? exprimant mon incompréhension, je n’étais ni sourd, ni dingue.
– Dans le civil, je suis SDF, alors à l’approche de l’hiver, je me fais interner volontairement, c’est facile j’étais psychiatre avant mon divorce.
– Aaaahh ! Enchanté, Pascal, moi je suis le Messie. »

Image – Ombres dans une église – Vassil – 09/2007 – Licence :

Public Domain

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3 Commentaires

  1. dédé dit :

    bonjour Thierry,

    Jésus se sent au paradis dans cet établissement tout blanc.
    Entre le simulateur sain et les seins de l’infirmière, le Messie perd ses repères, sans ses saints. Il y a de quoi en perdre la tête, au sein d’un pareil endroit.
    L’auteur, avec adresse, tisse le parcours de ce personnage peu commun, avec beaucoup d’humour.
    Amitié.
    dédé.

  2. tby dit :

    @dédé: Excellent commentaire mon ami du matin. Une petite lecture de ce commentaire et de l’article du GDBLOG et me voilà bien luné pour le reste de la journée.
    Amitié
    Thierry

  3. Odile dit :

    que de seins bols .. dans les pis odes … c’est papal…
    rire

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