
DEFENSE DE PARLER AVEC DIEU
Je quittais le bureau du Docteur Massu, un brin enthousiaste. Inapte, il avait dit
inapte !
J’allais me retourner pour demander au Docteur où se trouvait son collègue, lorsque je remarquais, sur la porte d’en face, l’inscription: Section Psy. Docteur Bigeard. Je frappais délicatement à la porte, plein d’espoir.
« Entrez ! »
Le Docteur Bigeard était un homme maigre et chauve, son profil rappelait vaguement celui d’un oiseau de proie.
« Asseyez-vous, Jesus ! »
D’entendre mon prénom m’étais très agréable, beaucoup plus que le formel «Soldat Bertrand».
Je m’asseyais, confiant, à peine dérangé par l’humidité et l’odeur de mes vêtements.
« Jesus, vous allez me faire ces quelques tests devant vous, vous avez quinze minutes ! Je vais me restaurer pendant ce temps ! »
Je m’amusais à l’idée de voir les restaurateurs à l’ouvrage sur le Docteur Bigeard, peut-être accompliraient-ils un miracle. Je souriais.
« Jesus, s’il-vous-plaît, arrêtez de sourire béatement et mettez vous au travail ! »
Je m’exécutais.
Mon estomac commençait à réclamer et je sortais mon petit lacet de cuir, prévu à cet effet, que je suçais lentement pour calmer la faim.
Les tests et le lacet me faisaient oublier ce trou béant qu’était devenu mon ventre. Quel délassement, seul dans ce bureau, de remplir ces cases, vrai, faux, A, B, C, faire des croix, un comble pour un messie. Je me devais de répondre à des questions, de dire dans quel sens tournait la roue C, alors qu’on me révélait le sens de la roue A. Mais je préférais reconnaître des lettres dans un fouillis de tâches de couleur. Au bout de dix minutes, j’avais fini de remplir les tests et je regardais, nonchalamment, sur le bureau du Docteur Bigeard. J’y découvrais un dossier intitulé «Jesus Bertrand» et lisais un rapport plat sur ma vie au sein des différentes institutions.
J’y apprenais que les catholiques voyaient en moi un cas irrécupérable. La République, un garçon plein d’imagination mais qu’on devait surveiller de près du fait de sa fantaisie délirante. Il y était question de petits miracles pour faire rigoler les copains qui aux yeux de l’administration se devaient d’être un grand pouvoir de suggestion, allié à une mégalomanie dangereuse. J’étais vraiment surpris que la République puisse voir en moi quelqu’un de dangereux. Je m’arrêtais là, la porte de la pièce s’ouvrant sur le regard froid du Docteur Bigeard.
Il jetait un coup d’œil négligent au fruit de mon travail. Il mâchait encore un je ne sais quoi qui me faisait monter l’eau à la bouche.
Attente…
« Bon ! » dit-il.
Cette fois, me souvenant du Colonel Chartrain, je ne disais rien.
« Jesus, vous allez me raconter votre vie, un résumé et je vous poserais des questions. »
J’étais soulagé de la tournure que prenaient les événements et je racontais donc ma vie, sans évoquer pour autant la miracologie et commençais par le commencement.
« – Aimeriez vous rencontrer votre mère ?
- Euh… Euh… Non, pas vraiment, j’aurai aimé qu’elle me garde avec elle !
- Êtes-vous en colère quand vous pensez à elle ?
- Non, mon Docteur !
- Docteur suffira !
- Non, Docteur !
- Souffrez-vous de l’absence d’un père ?
J’étais à deux doigts de lui apprendre que j’en avais une dizaine de père, lorsque bêtement, je lui répondais:
- Bah, je ne le vois jamais, mais on parle ensemble tous les jours.
Une légère crispation faciale aurait dû m’avertir.
- Ah bon ! Et qu’est-ce que vous vous raconter ?
Je ne sais pas mentir, c’est ma nature de Messie qui veut ça.
- Oh, il me dit ce que je dois faire, des trucs comme racheter les péchés des autres, mourir sur la croix, lesquels de mes amis vont me trahir.
- Très intéressant. Continuez !
- Cette fois, je suis un peu inquiet, parce qu’il ne m’a pas encore révélé comment je mourrais pour prendre sur moi les péchés des autres.
Il se statufiait trois secondes et derrière ces yeux froids, je devinais une âme glaciale, mais un véritable souci d’aider ses contemporains.
- Mais encore ?
- Euh… Bah, je sais pas moi… Des fois, il me dispute, comme l’autre fois où j’avais ranimé la malaria de Monsieur Germain qui en mourut deux semaines plus tard.
- Monsieur Germain ? Mmmh… »
Ce Mmmh n’était pas pour me plaire, j’avais le sentiment tout à coup d’en avoir trop dit.
« – Vous avez eu peur, tout à l’heure avec le Colonel ?
- Un peu, mais j’étais terrorisé à l’idée de rencontrer le Sergent Germain !
- Aaaaahh, je comprends.
Cette compréhension me faisait chaud au cœur et je croyais que le Docteur Bigeard savait tout de cette affaire.
- Je…
- Oh, Jesus, nous en avons fini, j’en sais assez, merci. »
J’étais très étonné et surtout déçu. Trouver quelqu’un qui vous comprenne en tant que Messie relevait du domaine de l’impossible. Ici, dans ce bureau, j’en avais trouvé un et voilà qu’il ne voulait plus rien savoir, j’en étais abasourdi.
Je voyais sa main s’élever dans les airs, d’une façon magistrale, presque romaine et s’abattre lourdement, cramponnant un tampon sur lequel en lettres rouges était inscrit: INAPTE.
Mon cœur était léger et je ne remarquais pas vraiment, cette main s’élever de nouveau dans les airs, toujours aussi magistrale, cramponnant cette fois un tampon sur lequel était inscrit en capitales noires: INTERNEMENT.
Ces deux mots commençaient bizarrement comme la phrase de la croix de la colline des crânes : INRI, ce qui aurait dû éveiller mes soupçons.
« – Voilà, mon cher Jesus, attendez dans le couloir, deux soldats viendront vous prendre.
- Merci, Docteur ! »
Il me regardait de ses yeux froids.
Je sortais du bureau et attendais sagement dans le couloir, un petit pincement au cœur, je ne savais trop pourquoi.
Les deux soldats me prenaient gentiment mais fermement par les bras et me conduisaient vers une ambulance de l’armée.
Après un certain temps de voyage, le camion s’arrêtait dans une cour et je voyais deux hommes en blanc qui m’attendaient en souriant.
Je souriais en retour quittant un monde kaki pour un monde blanc.
Image – Violette (Viola tricolor) – KoS – 21/04/2009 – Licence :















Bonjour Thierry,
D’après le rapport du docteur Bigeard, l’inaptitude psychologique du « Messie » devient officielle, non seulement pour l’armée, mais pour toute la société.
Celui-ci se retrouve entre les blouses blanches de l’asile.
L’auteur, géniteur de Jésus, nous emporte dans cette histoire, comme si par miracle, il avait un pouvoir surnaturel sur ses lecteurs.
Amitié.
dédé.
@dédé: Sourire
Merci Dédé. On y prend gout ?
Amitié
Thierry
Un Jésus qui se fait passer pour dingue, avec une araignée dans le plafond….un mygalomane..:-)
.-= Edouard son dernierblog ..ET DIEU CREA… =-.
@ Edouard : Excellent le mygalomane.
Il y a des mondes .. où tout le monde ne puit pénétrer .. les barres hier invisibles se franchissent ..entre deux garde .. fou …
sourire