The Chief… Part 2

Du 17 02 2015 § 3 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

Indiens combattants

Il pense, il marche. Il sue.
Il revoit les Black-hills, pendant le tournage de « Danse avec les loups ».
Là-haut, pas de poussière.

C’était l’année dernière, le casting…
« – Tu sais monter à cheval ? »
Il avait pouffé de rire, c’était bien une question de Wasicu.
« – Tu sais parler le sioux ?
– Non, mais je le comprends !
– OK, signe là ! Tu feras de la figuration, on a besoin d’un paquet de morts. »
Ouais ! Les blancs, c’est pas nouveau.

Il marche.

Penser aux Black-hills, l’ombre des pins dans les collines sacrées de son peuple, les rivières et les lacs, joyaux dans le cœur du monde étanchent sa soif pour un instant.

Il revoit mister Costner, dirigeant le bal, sympathique, un peu absent.
Il avait joué, ironie cruelle, un Pawnee, lui, pur-sang Lakota, tombé pendant l’attaque du village, quelque secondes sur l’écran.

Il marche et il rit, il gueule à qui veut bien l’entendre: « NO! Mister Warhol, you´re wrong ! »

Quelques secondes, avec des kilos de maquillage sur le visage.
Il se rappelle, amer, comment il montrait des centaines de fois la vidéo au ralenti, ce pawnee mourant bravement.
« – Look ! It’s me ! It’s me ! »
Pathétique.
Il sourit, en jouant avec l’idée d’avoir été le témoin de sa propre mort, des centaines de fois.

Il marche.
Il sent l’odeur des bisons, là-bas au nord de la rez, pendant la scène de chasse.
Il aurait pleuré de joie à la vue du troupeau.
Son heure de gloire à lui, son meilleur souvenir, même si la scène où on le voyait abattre un grand mâle, Tatanka, avait été coupée au montage, remplacée par une machine buffalo qui s’écroulait dans la poussière, toujours la poussière.

Ces putains de cent dollars, c’est tout ce qu’il en reste.

Il marche.
Il est arrivé au Mall, le cœur d’Eagle Butte.
Là, il attend, il sait que Eugene ne tardera pas à venir.

Des gosses crasseux le regardent, une fillette lui sourit.
Il sourit en retour, il aime les enfants.

Ces gosses de la réserve qui deviennent trop vite des grands, à attendre leurs parents sur le parking du Mall, dans la chaleur, sous la pluie, la neige, toujours attendre ces gens qui les traînent. De vie à trépas parfois.

Il pense aux gangs, cette nouveauté sur la rez.
Ces jeunes rouges, qui s’habillent et chantent comme des noirs, leurs ghetto-blasters vomissant du rap. Ces jeunes rouges qui voudraient rouler dans les Mercedes et les Ferraris de leurs jeux vidéos, comme des blancs. Noir, rouge, blanc, même jaune, des couleurs, juste des couleurs.

Pas pour son grand-père, pour lui, le noir c’était l’Ouest et sa violence purificatrice.
Le rouge, c’était le Nord et sa promesse de renaissance.
Le jaune, c’ était l’Est et l’accès à la connaissance.
Le blanc, c’était le Sud, le monde des esprits et l’assurance de la plénitude.

« Tunkasila, je pense à toi. »

Il est épuisé et s’assoit à l’ombre bienfaitrice du transformateur.
Ça sent l’urine et la tripe.

Les gangs, qui s’entre-tuent à l’arme automatique, au couteau ou à la batte de base-ball. Pathétique, Cherry Creek contre Thunderbutte.
Tu meurs pour une couleur, celle du bandana cette fois.
Tu meurs pour un regard, pour une bière.

Le rire puissant et incomparable de Eugene le tire de ses pensées.

« – Hi, Gene, j’ai ton argent ! »

Le regard du prédateur se pose sur lui, il sourit.
C’est un bon type quand on lui doit rien.

« – Hi, ça ce fête ! Viens ! On va s’acheter de l’eau de feu ! Comment tu dis déjà ? Mni Wakan ? »

Il fait oui de la tête, soulagé de cette bonne humeur.
Eugene rit de plus belle, satisfait de son mot, satisfait de la peur qu’il inspire. C’est bon pour le fauve, la peur des proies.

Ils montent dans la voiture de Gene et vont s’isoler quelques blocks plus loin.
Une première bouteille et la vie s’égaille, une deuxième bouteille et plus rien n’est pareil.

Il fait nuit, Gene est parti.
Il essaye de se relever et tombe lourdement sur le sol, sentant la poussière, toujours la poussière.
Il est saoul jusqu’à l’anesthésie, plus de douleur, plus de pensées, rire et pleurs.

Il regarde le ciel étoilé, il se roule dans la poussière, toujours la poussière.
Il rit, son rire est comme une menace, comme une injure.
Il hurle, imitant le coyote.
Il est à bout de souffle.

Il se détend.
Il se lève péniblement.
Debout, son crane résonne à exploser.
Il inspire goulûment.

La sauge, l’odeur entêtante et magique de la sauge, comme un cri.

« Je vais aller dormir chez petite sœur, elle est pas loin d’ici. »

Il marche, il danse, il navigue, tirant des bords.
Les rues sombres, les lumières stroboscopiques des écrans de télévisions donnent à la scène une allure fantomatique. Odeur de pizza froide.

Il entend un traditionaliste qui chante son chant de mort.
Il sourit.

Il n’entend pas les airs de rap sur sa gauche.
Pas plus que le sifflement de l’air avant que la batte n’atteigne sa tête.

Il ne remarque pas les coups qui pleuvent, qui le brisent.

Il entend le rire de Eugene.

Il entend le chant au soleil de Grandpa, le tambour de la cérémonie.

Il chante.

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The Chief par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Image Charles Marion Russell – licence :

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3 Commentaires

  1. Edouard dit :

    Quelle sobriété dans ton style! Ecrire simple et très bien n’est pas chose aisée, et c’est la marque de grands écrivains. Maupassant, Duras,etc.
    Et puis des phrases qui m’interpellent par leur originalité, comme par exemple, dans la première partie, « ça sent la sweet grass, comme une morsure… ». Chapeau l’artiste, de Squaw Boy intense.

  2. Odile dit :

    Je n’ai pas été emballée .. par le film « danse avec les Loups « …

    J’aime beaucoup … ta narration de la chronologie de l’événementiel …
    et de mettre en valeur .. des traditions que la jeunesse indienne.. est en train de perdre …

    Le final .. est digne … de Robert Seven Crows -le canadien de mes conteurs améridiens préféré- c’est tout dire !

    sourire
    Bon dimanche
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Je suis honoré sans connaitre cet auteur. J’ai trainé mes guetres sur quelques réserves indiennes, aux States et au Canada et je dois avouer que leur quotidien est encore pire que ce qui est évoqué ici. Dans avec les loups présentait un apport certain par le fait que les acteurs s’y exprimaient en vrai Lakota, pas en indien-lavabo, par contre il reprend les aspects du bon sauvage, ce qui est typiquement américain, c’est ou tout noir, ou tout blanc, enfin rouge à la place de noir dans le cas de figure. Les américains ignorent qu’entre deux extremes il se trouve un milieu.

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