The Chief… Part 1

Du 17 02 2015 § 2 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

dessin de tête de chef indien

Il marche, ça fait bien deux heures qu’il marche, la gorge desséchée, les pieds gonflés.
Le soleil a un compte personnel à régler, la poussière également.
« J’vous emmerde ! » hurle-t-il aux éléments.
En réponse, le silence.

Il repense à son départ.
La dispute…
La violence avec laquelle il l’a frappé lorsqu’elle l’a attaquée avec le couteau de cuisine.
Tout ça pour l’empêcher de prendre les cent dollars.
« – Elle fait chier cette conne ! Elle sait bien que le les dois à Eugene Trousseau ! »
Il la revoit sur le pas de la porte, pendant qu’il démarrait son pick-up, en larmes, le nez pissant le sang.

« Égal ! »

Il n’est pas homme à regretter.

Jet de gravier, moteur hurlant, poussière et toujours poussière.

Trois heures à conduire dans la prairie étincelante, à maugréer, à grogner, à maudire.
Et puis, la panne.
Deux coups de pied, ridicules, dans ce tas d’enfer, fumant et puant et il marche.

L’odeur de la sauge, comme un appel.

Il marche, il a la haine, cela fait des années qu’il a la haine.
Haine d’être né rouge dans un monde blanc, comme sur un échiquier dégueulasse où les blancs commencent toujours.
Haine, colère, frustration, écœurement, révolte, des sentiments qui s’accumulent en lui, le bouffant de l’intérieur, comme pour le remplacer. Des extras-humains ayant besoin de s’emparer d’un corps afin de se reproduire.

Un bruit de moteur, il se retourne, le pouce levé comme un appel à l’aide.

Un pick-up rempli de red-necks qui passent en hurlant et lui jettent leurs canettes vides.

Il se précipite sur l’aluminium. Je presse la canette, un goutte de bière, je la jette et je recommence.
Il se dégoûte en pensant à la sueur, à la salive du blanc, à leur couleur de cadavre, mais la soif est la plus forte.

Il marche.

Un cri d’aigle, le Wanbli de son enfance, comme un avertissement.

Il hausse les épaules, il marche.

Il pense à son enfance, heureuse depuis qu’il habitait chez ses grand-parents, deux sioux full blood. Son ultime refuge devant un père, une épave à qui il restait assez de force pour taper et taper encore et encore et toujours.
Il se souvient de cette odeur infecte de l’alcool dans le souffle de la bête.
Il se souvient du jour où ses grand-parents sont venus le chercher à l’hôpital, de ce moment tragique où son grand-père se penchait sur lui pour l’aider à descendre de ce lit bien trop grand, bien trop blanc.
Lui, il avait protégé sa tête avec ses bras, dans un réflexe. Puis, il avait vu une larme dans les yeux de cet homme fait, lui qui ne pleurait plus déjà depuis des années. Il avait vu un sourire douloureux s’épanouir sur ce visage parcheminé et avait baissé les bras, s’était abandonné.

Il marche.

Ça lui est douloureux d’évoquer ces souvenirs, comme de penser à un mort que l’on a tant aimé.

Il marche.
Ça sent la sweet grass, comme une morsure.

Il se souvient, de la sensation de vide quand la peur le quittait dans les bras de Grandpa et de cette ivresse lorsqu’il ressentait la douceur et l’amour emplir ce vide.

Quelqu’un l’aimait ! Il existait !
Il marche.

Grandma pleurait doucement, un doux sourire sur son visage.
Grandpa lui murmurait des mots dans une langue étrange, ces mots avaient de la force, lui donnaient de la vigueur, des mots pouvoir.

Il marche, sans remarquer la larme qui emporte la poussière sur sa joue, comme une peinture sacrée, comme un signe.
La poussière, toujours la poussière.

Il se revoit, dans la cabane en bois, ouvrant la porte en riant, sur le paysage fantastique des Badlands.
Il se revoit, gardien du feu pour Grandpa, amenant les pierres dans la hutte de sudation, fermant la porte, humant le parfum des herbes douces, chantant doucement les chants médecine qui résonnaient clair et puissant dans la nuit noire.
Il se souvient de la pipe, qu’il apportait dans la hutte, elle vibrait comme animée d’une volonté propre.

Il marche, il ne voit pas les bâtiments qui se profilent au loin, Eagle Butte, son but, toute sa vie pour aujourd’hui.

Il revoit les tombes, les cercueils.
Deux trous béants dans la glaise, comme deux bouches immondes et avides qui allaient engloutir ses seuls amours.
Il revoit le policier de la réserve, dévasté et livide, lui annonçant, l’accident mortel.

« – Comment ça c’est passé ?
– Deux ivrognes, ils ont raté le virage. »
Il marche, comme porté par son cri de jadis.

– « Pourquoi ? Wakan Tanka! Pourquoi ? » Le Silence.

Plus jamais une cérémonie, plus que la haine.

Il marche, une main dans sa poche qui presse si fort les hundred box, que ses ongles, pourtant cassés courts, pénètrent dans sa chair.
Il marche et regarde hébété son poing fermé sur le billet vert.
Il pense à cette phrase stupide : « In God we trust. » et part d’un rire cruel.

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2 Commentaires

  1. Odile dit :

    Hormis la scène conjugale.. saignante .. et cognante …

    On dirait que ce Lakota .. va .. à la rencontre de sa mort!
    C’est peut-être curieux .. de ressentir cette sensation … mais c’est la mienne …

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