Tatewin

Du 15 05 2011 § 11 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

Cello

Le titre Tatewin signifie : La femme (ou la fille) vent. C’est un nom lakota, c’est le nom de la fille d’un de mes amis, Eugene Blue Arm qui vivait dans la réserve sioux de la Cheyenne River dans le Sud-Dakota. Prononcer « Tra tè ou in ».

Vous trouverez parfois des liens dans ce conte qui vous enverront vers un wiki digne d’être connu et dont je vous conseille le clic. C’est le cas du mot « Amour » à la fin de cette première partie.

 

Musique !

La lumière se fait dans la salle, étrangement tout reste silencieux.
Il semblerait que le temps se soit figé en ces lieux.
Isabelle heurte légèrement le violoncelle de son archet.
Un bruit incongru mais bienvenu qui brise la longue vibration qui restait dans les cœurs.
Les gens se lèvent, certains regardent alentour comme s’ils venaient de s’éveiller et c’est une tempête qui naît sous nos yeux, un ouragan d’applaudissements et de cris de joie.
Isabelle dépose son instrument avec précaution et salue la foule, une moue indescriptible sur le visage.
Sa maman monte sur scène et la prend par la main. Elle se sent mieux ainsi, réconfortée, protégée. Tous ces adultes qui vibrent, qui l’adulent, tout cela lui fait un peu peur. Elle préférerait reprendre la musique et jouir de leur silence.

Isabelle a neuf ans et c’est un génie.

À la maison.

« Chéri ? Isa ne va pas bien du tout ! Elle se plaint sans arrêt des oreilles et elle a de la fièvre. Les compresses d’oignons ne la soulagent plus. Il faut faire quelque chose ! »
« Mince, toujours pareil et un dimanche bien sûr ! Bon, on va à l’hôpital ! »

Quelques minutes plus tard, aux urgences.

« Oh, vous avez bien fait de nous l’amener. C’est une otite double carabinée. Il va nous falloir faire des paracentèses d’urgence pour éviter que ses tympans n’éclatent. »
« Des para quoi ? »
« Nous allons lui percer les tympans proprement afin que le pus s’évacue. De cette manière, nous évitons qu’ils se déchirent et les douleurs dues à la press… »
« Mais elle ne va pas devenir sourde ? »
« Non ! Au contraire ! Si les tympans éclataient sous la pression, il est probable qu’elle le devienne. Nous la placerons ensuite sous antibiotiques. Je vous conseille de nous la laisser pour cette nuit. »
« Bien, oui… La laisser, oui… »
« Voyez avec la réception pour les formalités ! »

À la clinique.

Isabelle s’est réfugiée au plus profond de son être, cet endroit magique où les sons ont des couleurs. Afin de faire la nique à la douleur, Isa cherche à la composer car celle-ci aussi joue avec la palette du peintre. Elle voit les rouges flamboyants des intensités, discerne le bleu profond de la permanence, les jaunes et les orangés de la montée en puissance…

Le lundi en fin d’après-midi.

« Allo ? Je suis bien en relation avec la clinique Devricourt ? Bonjour, je suis la maman de la petite Isabelle Neveu. Elle a été admise hier soir en urgence pour une otite double et je voulais savoir si je pouvais passer la prendre ? »
« Alors ? »
« Elle se renseigne… »
« Je descends pour préparer la voitu… »
« Attends ! Oui ? Pardon ? Aggravé ? Elle doit rester… Peut-on la visiter ? Oui, merci, nous arrivons ! »
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« Elle a dit que le médecin voulait nous voir, qu’il n’était pas question qu’elle sorte aujourd’hui. Des complications… »

Dans la chambre 326.

Isabelle a créé une composition dont elle est particulièrement fière, son chef-d’œuvre. C’est complètement différent de tout ce qu’elle a joué ou composé, quelque chose d’une force absolue. Elle a sublimé la douleur, elle la domine même, celle-ci l’implorant de lui rendre sa place.
« J’ai hâte de pouvoir le jouer pour papa et maman. »

Cinq jours plus tard.

« Madame Neveu, Monsieur. Prenez place. »
« Alors Docteur qu’est-ce qu’il se passe ? »
« Nous avons les résultats des analyses, c’est un pneumocoque particulièrement virulent et résistant à tous les antibiotiques. »
« Et ? »
« Je voulais vous voir afin d’obtenir l’autorisation d’utiliser un nouveau médicament, un antibiotique à large spectre qui vient de sortir mais qui n’est pas encore autorisé en France. »
« Pardon ? Vous voulez utiliser notre fille comme cobaye ? »
« Pas du tout, ce produit est déjà sur le marché aux États-Unis et il a été testé dans les règles de l’art. C’est la seule chance que nous avons pour stopper l’infection. »
« Mais d’où sortent-elles d’abord ces super bactéries ? »
« Là n’est pas le problème, Madame Neveu. Il se trouve dans les oreilles de votre fille et si nous n’agissons pas rapidement, les dégâts seront irréversibles. Il est peut-être déjà trop tard… »
« Trop tard ? Trop tard ? Je vais te montrer, moi ! Nous allons prendre un avocat. Je suis certain que c’est ici qu’elle a attrapé ça ! C’est bien connu que c’est à l’hôpital qu’on attrape les pires maladies. »
« Calmez-vous Monsieur Neveu, vous ferez comme bon vous semble lorsque vous quitterez ce bureau. Si vous acceptez pour le traitement, veuillez signer là ! Dans le cas contraire, je vous recommande la prière… »

Dans la chambre 326.

Isabelle s’est recroquevillée. Elle pense être couchée en position fœtale et pourtant elle est allongée sur le dos. Elle ne peut plus travailler, la douleur est estompée par un médicament puissant et ses couleurs sont ternes et maussades.

Deux mois plus tard.

Isabelle est enfin à la maison.
Derrière elle se trouve un gros nuage noir de douleur et de déchirement. Elle préfère ne pas y penser.
Aujourd’hui, elle a décidé qu’elle ne parlerait plus.
Pourquoi parler lorsque l’on n’entend pas le son de sa voix. Lorsque l’on ne perçoit pas la réponse des autres.
Les visages angoissés, les sourires crispés de ses parents n’arrangent rien.
Isabelle se sent seule.
Elle pleure. Elle s’efforce de le faire sans bruit mais elle ne sait pas si c’est réussi.
Elle étreint sa poupée de chiffon, celle qui l’accompagne depuis sa naissance et elle se laisse aller, enfermée dans le silence.
De temps à autre le regard embué de larmes, elle pose les yeux sur celui qui était jusque-là son meilleur ami, son violoncelle.
Il semble que lui aussi se soit enfermé dans un mutisme boudeur.

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Image – MichaelMaggs – 2008 – licence :

Licence Creative commons bysa

Texte – © 2008 Thierry Benquey – tous droits réservés :

 CopyrightFrance.com

Amour

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11 Commentaires

  1. Patrick dit :

    Bonjour Thierry et ravi de te lire à nouveau ! J’espère que ton périple à Lubbeck aura été satisfaisant.
    Cette nouvelle commence bien et j’aime l’émotion, la sensibilité et la pudeur qui s’en dégagent. Nous nous attachons aux personnages tout de suite et nous sommes emportés par ce drame qui se dessine. Multiplier les lieux est judicieux pour renforcer la dramatique de ta nouvelle et le titre, intriguant et magique, nous promet de beaux moments de lecture.
    Amitié.
    PAT

  2. J’aime beaucoup ce prémisse d’histoires sur fond de génie musicale. Le passage du chef-d’oeuvre silencieux est réussi… Je vais revenir (mais tu sais que je reviens souvent, n’est-ce pas?)

  3. tby dit :

    @stephanie gaou: Et tu feras bien. Je t’embrasse. Thierry

  4. tby dit :

    @Patrick: Merci Patrick, c’est toujours un intense plaisir que de prendre connaissance de tes commentaires. Lübeck n’a pas été à la hauteur de mes espérances mais chaque fois, j’apprends beaucoup sur ce qu’est l’existence précaire d’un auteur publiant un livre à compte d’auteur.
    Sourire
    Thierry

  5. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Musicienne de génie, la petite Isa me fait penser au grand Beethoven qui avait des problèmes d’oreilles.
    L’histoire débute tragiquement pour cette petite fille douée.
    L’auteur est un véritable oto-rhino-laryngologiste….mais l’écriture demeure son domaine le plus pointu.
    Amitié.
    dédé.

  6. tby dit :

    @dédé: Bonjour Dédé du matin. Hihi, j’ai probablement aiguisé ma plume. Amitié
    Thierry

  7. lubesac dit :

    Mais elle est terrible cette histoire!
    Par contre le monde intérieur créé par la petite Isa qui joue sa musique en couleurs c’est merveilleux.
    La force est dans la brièveté des parties du récit. Le monde intérieur d’Isa en ressort davantage. C’est l’important

  8. Thomas Frédéric dit :

    Bonjour Thierry.
    C’est avec un réel plaisir que j’ai lu ton article présentant Tatewi sur Intermittent’Sign N°144.
    Je reconnais bien là, l’esprit altruiste et empreint de gratitude de Noémie.
    Bravo !
    Amitiés.

    • tby dit :

      @ Frédéric : Bonjour ami, oui Noémie fait partie de ces gens qui partagent, comme on partageait le pain, le sel et l’eau, en deux mots : La vie. Amitié. Thierry

  9. Odile dit :

    Moment dramatique.. que celui .. où tombe.. un tel verdict!
    Or et génial .. que l’écriture soit l’instument de musique .. de l’histoire ..qui permet de ressentir la progression de l’émotionnel de la Petite Isabelle …

    • Thierry Benquey dit :

      @ Odile : J’éprouvais le besoin, toi qui connais un peu mon histoire, d’affirmer, peut-être plus pour moi que pour les autres, que la perte, aussi immense soit-elle, n’est pas la fin mais le début de… À chacun de juger le début de quoi. Thierry

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