Tatewin part 6

Du 15 05 2011 § 5 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

Tipi

Si je saute quelques pages, cela n’a pas d’importance ? Je reste dans l’histoire…
Mais si je me relis, je suis là et là. Il y a deux moi ? Je ne comprends pas…

C’est à ce moment précis que la porte s’ouvre sur le parfum de sa mère.
Isa pose le livre comme l’on pose un bonbon volé et ce geste fait sourire maman.
Celle-ci lui fait le signe « faim » souligné par un visage interrogatif.
Isabelle hoche la tête, elle a une énorme faim.
Sa mère prend l’ardoise et écrit.
« Tu veux manger avec nous ou je t’apporte un plateau ? »
Isabelle efface « avec nous ou », pose l’ardoise et fait le signe « lire », rapidement suivi de celui de « soif » et « eau ».
Maman lui montre qu’elle a compris et sort en laissant la porte ouverte.
Isa se lève et va à la fenêtre. Ses yeux voient bien la tempête, la grisaille sur la ville et la pluie mais son cœur voit la prairie, les collines de la grande plaine, Wanagi se dirigeant vers son village, le Pawnee courant vers les Longs-couteaux…
Elle soupire dans son silence et ne désire qu’une chose : retourner dans ce « petit monde » où tout lui paraissait si réel, où elle pouvait entendre.
Elle repense à cette révélation sur l’air, cette certitude qu’elle avait compris quelque chose de très important. Les vibrations, le son…
Sans bien savoir pourquoi, elle se dirige vers son vieil ami, pousse la tenture, ouvre le lourd étui et gratte une corde. De l’autre main elle caresse la caisse.
Les vibrations, l’air, le son…

Elle cherche à s’imprégner comme l’avait fait Wanagi, à s’imprégner du flux tranquille des messages du monde. La vibration sur sa main prend une dimension nouvelle, elle voit poindre une couleur. Elle gratte une autre corde…
Les vibrations, le flot, les informations, les sens, l’air, le son…
Elle remarque alors que quelque chose a changé dans le flux et elle se retourne pour voir sa mère qui se tient dans le cadre de la porte, une larme sur la joue et un sourire sur les lèvres qui exprime un pur bonheur.
Isa se rapproche doucement, lui prend le plateau des mains, le pose délicatement sur le lit et d’une toute petite voix, d’un tout petit souffle d’air prononce un « merci ». Elle enchaîne très rapidement avec le signe « lire », presque autoritaire. Elle dépose un baiser sur le nez de sa mère qui se tient là comme paralysée et la pousse fermement dans le couloir.
Avant qu’elle ne referme la porte, elle lit dans les yeux de maman ce que ses mains lui expriment : « Amour ».
La porte est close et Isabelle est bouleversée mais heureuse et, si de chaudes larmes s’écoulent sur ses joues, ce sont des larmes de bonheur. Elle a le sentiment d’avoir retrouvé une place qu’elle croyait avoir quittée.
Après s’être délicieusement abandonnée à l’émotion, Isa dévore la nourriture posée sur le plateau.
Elle réfléchit et se demande si elle devrait tenter l’aventure, sauter quelques pages pour voir comment l’histoire évolue. Elle est inquiète : « Et si Wanagi avait besoin de moi ? »
Elle se rassure en regardant l’épaisseur du livre, elle était loin d’avoir terminé et le livre s’appelait bien les aventures de Wanagi. Elle espérait de toute façon que cette lecture ne se termine jamais. Elle boit son verre d’eau d’un trait et se décide d’oublier les quatre pages qui suivent.
« Tahca Sapa dit à Wanagi : “Takoja (24), nous ne sommes plus seuls.”
Wanagi relève la tête pour voir le visage d’Isa flottant dans le tipi.
“Tatewin, où étais-tu passée ?” dit-il.
Isabelle regarde intensément le visage du vieil homme qui ressemble à son grand-père.
“Papi ?”
“Tahca Sapa sourit.
“Non, je ne suis pas ton grand-père et oui je le suis aussi. C’est très compliqué et très simple à la fois. Takoja ? Tu veux bien nous laisser ?”
“Oui Tunkasila (25).”
Wanagi quitte le tipi.
“Dis-moi ? Pourquoi vous ne vous appelez pas par vos noms ?” demande Isabelle.
“Tu m’as bien appelé papi, c’est le sens de Tunkasila. Takoja veut dire petit-fils.”
“Ah…”
“Installe-toi confortablement dans ton monde, ce que j’ai à te dire pourrait prendre un moment.”
“Dans mon monde ? Tu sais ?”
“Chut ! Tatewin, écoute-moi, je répondrai à toutes tes questions après. Il y a de cela bien longtemps pour ton temps et quelques hivers pour le mien, je sauvais la vie d’un homme dans la prairie. C’était un Wasicu (26), un Blanc si tu préfères. Cet homme avait quelque chose de remarquable, il appréhendait le monde avec son cœur, tous ses sens allaient droit au cœur. En cela il nous ressemblait beaucoup. Je le soignais et nous devenions amis. Les langages n’étaient pas un obstacle puisque nous communiquions de cœur à cœur. Pendant qu’il se remettait lentement de ses blessures, j’avais un rêve qui me commandait de monter sur la colline pour quêter une vision. Là-haut, après trois jours et quatre nuits de jeûne, les esprits me racontaient une histoire. Ils me confiaient que je devais l’offrir à Ikce Wicasa (27), c’est le nom que nous lui avions donné et qui signifie “homme sauvage”, car pour nous il était comme un frère, un homme qui n’avait pas oublié le lien qui nous unit avec le monde.

———- Notes ———-

24- Takoja, prononcer Tra ko ja – « Petit-enfant au sens de petit-fils, petite-fille »
25- Tunkasila, prononcer Tron ka chi la – « Grand-père, grands-pères »
26- Wasicu, prononcer Oua chi tchu – « Le Blanc » – (en particulier le Français, les premiers Blancs rencontrés par les Sioux)
27- Ikce Wicasa, prononcer Iktche Oui tcha cha – « Homme sauvage, homme véritable »

———- Notes ———-

“soif”

“eau”

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Image – Thierry Benquey – Licence :

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Texte – © 2008 Thierry Benquey – tous droits réservés :

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5 Commentaires

  1. Eh oui, les personnages de conte, de roman, de nouvelles ont toujours besoin des lecteurs pour exister… Cela n’a rien à voir, mais hier soir, j’ai regardé l’excellent « Le Scaphandre et le Papillon », et ton texte m’y fait penser… Un monde intérieur que les livres, mais il y a une dimension que tu sais donner, très belle…

  2. Pat dit :

    Magnifique. Tout en émotion, en sensations et en délicatesse pour mieux dire l’indicible. j’avais la chair de poule en te lisant, tellement l’émotion était forte. La réalité interfère avec le livre, le livre devient la vie ou alors est-ce la vie qui devient rêve…
    le dialogue imaginaire entre Isabelle et Wanagi n’en est plus un.
    En narrateur surdoué, en raconteur né, ce conte « tatewi » est tout simplement magnifique. Et quelle écriture mon ami !
    mention spéciale pour le passage où isabelle reprend son violoncelle. j’avais les larmes aux yeux. J’y étais !
    Amitié.
    PAT

    • tby dit :

      @ Patrick : Merci Pat, encore un commentaire qui coule comme du miel là où j’en avais besoin. Toi comme moi nous savons que faire naitre des émotions intenses chez nos lecteurs est le secret de l’auteur et je dois t’avouer que j’étais moi meme très emu à la rédaction de ce conte. Merci. Amitié. Thierry

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Isa vit une merveilleuse complicité avec Wanagui, le hétos du livre. Elle le rencontre par le biais de la lecture.
    La magie des mots, exploitée avec talent, permet cette poétique rencontre.
    L’auteur est un véritable magicien, pour rendre vivant les acteurs de ce livre, grâce à sa sensibilité et à son imagination.
    Amitié.
    dédé.

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