Tatewin part 5

Du 15 05 2011 § 12 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

Sioux
Il rit en silence, elle lui rappelle tant sa meilleure amie.
L’autre est outrée et Wanagi pourrait presque toucher sa frustration.
Il a du mal à se contenir d’éclater de rire lorsqu’il entend :
“Roooo ! Tu es trop bête ! Je m’appelle Isabelle et je peux t’aider.”
Et la vision s’estompe. »

Isa a fermé le livre.
Elle regarde autour d’elle, cherchant quelque chose de familier, d’intime qui pourrait remettre de l’ordre dans son univers.
Elle a parlé, crié presque. Elle a entendu le son de sa voix comme avant, comme avant la musique de la douleur. Elle avait presque oublié. On peut oublier si vite…

Elle pose le livre et prononce doucement : « Isabelle. »
Elle n’entend pas mais elle ressent la vibration dans sa gorge, l’air qui sort doucement de ses poumons.
Elle ouvre la porte de sa chambre et vérifie que personne n’est dans le couloir.
Elle la referme et prononce une nouvelle fois son nom en essayant de contrôler le flux d’air et sa puissance. Les vibrations se font plus fortes dans sa gorge.
Isa ouvre le livre au hasard et prononce son nom.

« Wanagi et le Pawnee se figent. Le couteau du second reste suspendu dans les airs. À quelques centimètres d’eux flotte le visage d’une Isabelle rayonnante. Le Pawnee pousse un cri de terreur et s’enfuit en courant. Wanagi se relève, il dit : “Merci Tatewin (21), tu viens de me sauver la vie !” et lui sourit. »

Elle referme le livre, pensive.
Comment m’a-t-il appelée ? Tratèoui, Tatewin, comme c’est joli…

Isabelle ressent une envie plus que pressante. Elle dépose « Les aventures de Wanagi » délicatement sur la table de nuit. Très délicatement, comme si elle voulait éviter tout mouvement brusque qui aurait eu des conséquences sur le déroulement de l’histoire.
Elle se réjouit de cette pause qu’elle se promet courte.
C’est une Isa radieuse qui sautille vers les toilettes.
Tatewin. Tatewin se répète-t-elle sans cesse.
En revenant vers sa chambre, elle ressent un petit pincement à l’estomac. La faim.
Elle ne veut pas aller dans la cuisine, pas maintenant, elle veut parler avec Wanagi, lui indiquer la voie du creek et surtout savoir pourquoi il la nomme ainsi.
Elle rentre alors et referme la porte le plus doucement qu’elle le peut.
Et elle reprend sa lecture.

« Et la vision s’estompe.
Wanagi est stupéfait. L’esprit parle… Mais pourquoi n’a-t-elle pas commencé par là ? C’est une fille, elles sont toujours un peu compliquées.
“Hihihihi”
Un petit rire attire son attention et il remarque que la fillette est de nouveau là.
“Je m’appelle Isabelle.”
“Iza èl ?”
Ce nom est très difficile à prononcer pour notre ami.
Il réfléchit et dit :
“Chaque fois que tu apparais ou disparais, il y a un petit courant d’air qui fait bouger le feuillage. Je t’appellerai Tatewin !”
“Qu’est-ce que cela veut dire ?” demande Isa.
“La fille-vent” répond Wanagi. »

Isabelle pose le livre sur ses genoux sans le refermer. Elle pense à ce nom, Tatewin, « la fille-vent ». Pour elle l’association est claire, elle qui peut maintenant reconnaître si c’est papa ou maman qui ferme la porte d’entrée. Quelque part en son cœur, elle sait qu’elle vient de réaliser quelque chose d’important, elle ne saurait préciser, peut-être quelque chose en relation avec l’air, avec les vibrations de l’air ?
Elle reprend sa lecture.
« Wanagi voit le visage de Tatewin s’estomper mais sans disparaître. Il ne distingue plus qu’un halo clair dans les feuilles mais il ressent comme une profonde sensation de paix qui en émane. Notre ami est troublé et réconforté par ce sentiment, troublé parce que sa situation actuelle est loin de refléter la paix et réconforté parce que celle-ci a remplacé la douleur et le mal-être qui suintaient de l’apparition.
“Tu as dit que tu pouvais m’aider ?” dit-il.
“Pardon ?”
“Est-ce que tu n’as pas dit que tu pouvais m’aider ?”
“Oh, bien sûr. J’avais oublié. Wanagi, tu peux sortir de ton bosquet sans éveiller l’attention des soldats. Tu dois te glisser dans le lit du creek et ramper vers le sud. Après quelque temps, il s’enfonce profondément entre les collines et en le suivant assez longtemps, tu peux prendre le chemin qui te mènera au lieu de ta quête en toute sécurité.”
“J’ai eu assez de visions pour aujourd’hui ! Je voudrais rentrer au village.”
“Prends le même chemin mais suis le creek jusqu’à ce qu’il affleure dans la plaine, alors tu peux te rendre au village.”
“Merci Tatewin. Tu sais… Je crois que je commence à t’apprécier. Je voudrais parler de toi avec mon grand-père, c’est un homme sage et il a beaucoup d’expérience. Peut-être pourra-t-il m’aider à interpréter le sens que je dois donner à ton apparition.”
Wanagi se met en route, épousant le relief du terrain et sans un bruit. »

Isabelle a le sentiment de s’élever dans les airs et elle ne distingue plus qu’un petit point qui rampe sur le sol. C’est la même sensation que celle que l’on éprouve parfois dans les ascenseurs. Elle voit les feux du camp des soldats, ceux du cercle des chariots mais ne voit aucune lueur en provenance des tipis (22). Sont-ils partis ?
Isa se rend compte qu’elle avait continué à lire sans vraiment être là. Wanagi est presque arrivé à l’endroit où le creek affleure dans la plaine. Elle se concentre à nouveau sur la lecture.

« Wanagi est tendu. Il a le sentiment que quelqu’un l’observe.
Il s’arrête un instant pour s’emplir de toutes les informations qui lui parviennent, C’est comme s’il se baignait dans un fleuve, les odeurs, les vibrations, les bruits, tout glisse sur sa peau comme une eau tranquille. Charge au scout d’ouvrir ses sens afin d’analyser toutes ces données. L’une d’entre elles qui est très discrète, très difficile à découvrir dans le flot, occupe maintenant tous ses sens. Wanagi a senti une odeur de sueur humaine. À l’instant où il cherche à s’emparer de son couteau, retentit un grand cri et un Pawnee se jette sur lui. Un bref corps à corps s’engage mais l’adversaire est un homme fait et c’est un jeu pour lui que de maîtriser notre ami. Un sourire mauvais se dessine sur son visage et il lève son arme en prononçant “Serpent” (23) dans sa langue. Le jeune Sioux entonne son chant de mort quand soudain un “Isabelle” clair et puissant résonne dans le creek. Wanagi et le Pawnee se figent. Le couteau du second reste suspendu dans les airs. À quelques centimètres d’eux flotte le visage d’une Isabelle rayonnante. Le Pawnee pousse un cri de terreur et s’enfuit en courant. Wanagi se relève, il dit : “Merci Tatewin, tu viens de me sauver la vie !” et lui sourit. »
Isabelle vient de refermer le livre, étonnée de s’y retrouver deux fois.

———- Notes ———-

21- Tatewin, prononcer Tra tè oui – « La femme-vent, la fille-vent »
22- Isabelle ne voit pas de feux dans le village de Wanagi car on éteignait les foyers en présence de l’ennemi, de danger.
23- Serpent – Le terme sioux est tiré du langage d’un peuple ennemi des Sioux qui les appelait : Nadowessioux, qui signifie « petites vipères »

———- Notes ———-

colère

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Image – Karl Bodmer – 1840/43 – licence :

Domaine public

Texte – © 2008 Thierry Benquey – tous droits réservés :

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12 Commentaires

  1. @Thierry: cette approche entre 2 êtres (lequel des 2 est le plus réel finalement?) est bien jolie… la fille-vent, celle qui fait des courants d’air, oui, je continue à beaucoup aimer, tu es un conteur de talent… mais je n’en doutais pas, héhé… BiZZZ

  2. tby dit :

    @stephanie gaou: Oui, lequel est plus réel ? Peut etre ne sont-ils qu’un personnage, la suite nous le dira…
    Sourire
    Thierry

  3. Patrick dit :

    Tu te plais à mêler les deux personnages et j’aime le mélange entre la vie réelle et le monde imaginaire, ce désir que nous avons tous eu un jour d’interférer dans ce que nous lisions, de modifier le cours du récit.
    Avec sensibilité et délicatesse, tu évoques la peur de parler, de briser le monde du silence qui ici est un refuge, comme le livre l’est également.
    Le livre rejoint la vie et aide à mieux la vivre ou du moins à mieux la supporter.
    Et bravo pour cette connaissance des cultures amérindiennes à travers les aventures de Wanagi…mais peut-être n’est ce pas Wanagi…
    Amitié.
    PAT

  4. tby dit :

    @Patrick: Merci Patrick pour ton passage et le dépot de ces commentaires que j’attends toujours avec plaisir. C’est la première fois que j’ai autant de mal à rédiger un texte qui parait tous jours. Je crois que c’est lié au fait que la comédienne Noémie Churlet m’a fait l’honneur de me lire et que j’ai peur d’écrire des idioties. Pffff, que cela a été dur à faire sortir ces quelques mots. C’est juste la réalité.
    Amitié, je sais que toi tu me comprendras.
    THierry

  5. gdblog dit :

    joli le mélange des mondes!! Avec en plus la redécouverte du langage …
    Vraiment de belles idées et bien mises en forme

  6. tby dit :

    @gdblog: Merci pour ce commentaire mon ami qui me va droit au coeur.
    Thierry

  7. pandora dit :

    Voici donc la fille-vent qui réapprend à jouer avec le vent en adressant à cet indien des vibrations sonores qu’elle ne peut plus entendre.
    Un joli conte, et c’est vrai que nous avons tous rêvé, enfants, de pouvoir un jour entrer dans le livre de notre histoire ;-)
    Bonne journée

  8. lubesac dit :

    Wicasa! çà me rappelle quelqu’un! …sourires!

    J’aime ce monde du merveilleux où le lecteur rentre dans un personnage du livre.
    Il va permettre à Isa de se réveiller et d’accepter son nouveau monde.
    Comment dire tout le pouvoir salvateur de la lecture!
    Bien sûr sans les Amérindiens, pas possible!

  9. tby dit :

    @pandora: Merci Pandora. J’ai envie d’en faire le plus beau conte de tous les temps mais je crois bien que ce soit prétentieux (rire) alors je me contenterai d’en faire le plus beau de mes contes.
    Amitié
    Thierry

  10. tby dit :

    @lubesac: Il faut bien que je leur rende un peu de ce qu’il m’ont donné. Sourire. Amitié
    Thierry

  11. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    La fille-vent nous transporte dans ce conte, avec délicatesse. Elle nous ouvre les feuilles du livre, où nous la rejoignons par la magie des mots.
    Amitié.
    dédé.

  12. tby dit :

    @dédé: Bonjour Dédé du matin que la journée te soit profitable et bonne. Amitié
    Thierry

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