Tatewin part 4

Du 15 05 2011 § 11 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

Alauda arvensis
« Non, s’il doit montrer son respect au Wakinyan, c’est sur la colline sacrée, cette colline où de mémoire d’homme on pratique la quête de vision. Soudain Wanagi se fige. Les grillons ne chantent plus… Un silence absolu règne sur la prairie. »

Isabelle fond en larmes, des larmes de bonheur. Elle sait maintenant.
Elle entend les grillons avant qu’il n’en soit question. Tout à l’heure aussi… Elle entendait les grillons quand Wanagi marchait dans la prairie et puis elle ressent ce silence comme lui, un silence qui fige…
Elle est bouleversée et pose le livre pour aller chercher un mouchoir.
Elle reprend ensuite sa lecture.

« Wanagi se jette à terre. Elle vibre. Des chevaux au loin, beaucoup de chevaux. Des chevaux ferrés ! Les Longs-couteaux ! Il rampe, se collant à la terre comme s’il était un brin d’herbe et se dirige vers un bosquet de cottonwoods (14) qui marquent un creek (15) asséché. Une alouette s’élève dans le ciel en maudissant celui qui la dérange. Wanagi la comprend, les alouettes parlent son langage. Elle dit… »
Isabelle est transportée, son cœur est prêt d’exploser. Elle entend l’oiseau, elle l’entend !
L’alouette dit : « Maudit sois-tu toi qui vas marcher sur mes petits ! Que tes enfants mangent de la fiente et que tes parents te conchient ! »
À peine étonnée de comprendre l’animal, Isa se replonge dans la lecture.

« Wanagi la comprend, elle dit : “Maudit sois-tu toi qui vas marcher sur mes petits ! Que tes enfants mangent de la fiente et que tes parents te conchient !”
Il a à peine rejoint les arbres qu’il aperçoit un Pawnee (16), le scout des Blancs. Celui-ci hume l’air comme s’il avait senti quelque chose. Wanagi se fait plus petit.
“Que font-ils par ici, les Longs-couteaux et mon peuple sont en paix, mais les Cheyennes (17) nous ont raconté quelle valeur avait la paix pour ces monstres. Veulent-ils attaquer le village ? Quoi qu’il en soit, ils me barrent la route de la colline. Je vais rentrer !”
C’est alors que Wanagi voit une longue colonne de chariots escortée par des cavaliers qui lui coupe le chemin du retour. C’est la cavalerie qui escorte un convoi de colons dans ces contrées sauvages. Wanagi peut voir des femmes et des enfants, du bétail aussi, tous marchant vers les collines sacrées de son peuple. Il attendra, il sait que les siens ont certainement repéré les Blancs depuis longtemps. L’orage se rapproche, on entend le tonnerre. Wanagi voit la colonne de chariots se mettre en cercle et des feux qui s’allument. Il va devoir passer la nuit dans le bosquet… »

Isabelle tourne la page et tombe sur une carte des lieux. Elle voit distinctement le camp des soldats, le cercle des chariots et le bosquet de Wanagi au milieu. Elle voit aussi que le creek s’enfonce entre les collines et elle sait que Wanagi pourrait emprunter ce chemin pour rejoindre les siens ou pour rejoindre la place qu’il avait choisie pour sa quête. Elle souhaite de tout son cœur que cela soit possible, que Wanagi explore les lieux et trouve cette voie.
Elle reprend sa lecture.

« Wanagi est en prière. Il appelle les esprits et leur demande de l’aide.
“Ô mes grands-parents (18), vous qui avez créé ce monde, vous qui avez créé mon peuple, vous qui avez créé les Blancs, aidez-moi à parvenir jusqu’aux collines afin que je puisse y pratiquer ma quête, selon notre tradition et selon vos lois !”
À peine avait-il prononcé ces mots que Wanagi distingue le visage d’une jeune fille dans les feuilles. Elle a l’air aussi surpris que lui. Elle fait de lents mouvements de va-et-vient avec la tête, comme si elle suivait un insecte des yeux. Wanagi lui demande : qui es-tu ? »

Isabelle entend distinctement ces mots : « qui es-tu ? » et elle pousse un petit cri en refermant le livre. Son cœur bat à tout rompre. Elle boit un peu de son chocolat qui est froid maintenant. Elle a un peu peur, une petite, toute petite peur mais son excitation est la plus forte et elle ouvre le livre à nouveau.

« Elle fait de lents mouvements de va-et-vient avec la tête, comme si elle suivait un insecte des yeux. Wanagi lui demande : “qui es-tu ?” L’apparition pousse un cri de surprise et disparaît subitement. Notre ami est déconcerté, que devait-il comprendre, quelle interprétation devait-il donner à cette vision ? Soudain, le visage est de nouveau là et lui sourit. Cette fois, c’est Wanagi qui pousse une exclamation de surprise… »

Je suis dans le livre…
Je suis dans le livre…

« Wanagi est très courageux mais là son courage flanche et il aimerait beaucoup se retrouver à l’instant avec son père et sa mère. Il sait que les visions peuvent prendre des formes étranges, voire terrifiantes mais il ne s’est pas attendu à cela. Il aurait préféré voir un squelette, un monstre, un fantôme plutôt que ce visage de fillette qui lui sourit.
“Qui es-tu ?” lance-t-il en posant la main sur une pierre, prêt à déjouer toute tentative agressive.
Le visage s’assombrit et disparaît. »

Isabelle est triste tout à coup et referme le livre.
Doit-elle parler à ce Wanagi ? Elle qui refuse de parler depuis si longtemps. En serait-elle encore capable ?
Son problème remonte à sa petite enfance. Elle avait rencontré une lointaine cousine de son père qui était sourde. Celle-ci lui avait adressé la parole et Isa n’avait rien compris. Pire, elle avait été terrorisée par le son de cette voix forte et ces mots qui semblaient familiers mais qui étaient déformés. Papa lui avait longuement expliqué que Jeanine avait réappris à parler et que si les sons pouvaient paraître incompréhensibles au premier abord, au bout d’un moment on pouvait très bien la comprendre et qu’il était très agréable de discuter avec sa cousine.
Isabelle ne voulait pas qu’on puisse l’entendre parler comme ça, elle avait honte et ne voulait pour rien au monde faire peur aux enfants. Le langage silencieux des signes lui convenait très bien et elle le trouvait d’une beauté étrange et secrète.

« Le visage s’assombrit et disparaît. Wanagi sent les poils de ses bras se hérisser. Il pense que c’est sûrement une farce de l’araignée (19) ou du coyote (20). Il pense qu’il est la victime d’un esprit mauvais. L’orage passe au loin et il aimerait crier, l’appeler à l’aide, celui-ci étant le seul qui pouvait vaincre les forces du mal.
Notre ami regarde dans l’arbre et ne distingue rien. Peut-être que l’esprit s’est lassé ? Aussi décide-t-il d’explorer prudemment les environs.
Soudain il entend derrière lui comme si quelqu’un toussait discrètement.
Wanagi se retourne lentement, très lentement car il craint que l’apparition ne soit de nouveau visible.
À sa grande déception, c’est bien elle qui émet ce bruit. Un instant, il est tenté de prendre la fuite. On ne peut pas combattre les esprits. Mais il pense à son père qui n’a peur de rien et il fait face.
La fillette laisse voir maintenant des bras et des mains et elle s’agite. Elle ouvre la bouche aussi comme si elle parlait mais aucun son ne provient d’elle.
Notre jeune guerrier se concentre sur les signes qu’elle lui adresse.
Rien. Il ne comprend rien.
Si le langage des signes ne lui est pas inconnu, toutes les tribus des plaines l’utilisent, les signes de la fillette lui sont étrangers.
“Je ne comprends pas ! Va-t-en !”
Le visage exprime alors la colère et la fille l’associe distinctement à un signe. Ses traits se sont colorés, elle rougit.
Wanagi se rend compte en remarquant cette rougeur, combien elle était pâle auparavant.
Il pense alors : “Elle doit être morte depuis longtemps pour être si pâle.”
L’inconnue affiche alors une expression de pure surprise rapidement suivie du signe que le jeune garçon avait associé à la colère.

———- Notes ———-

14- Cottonwood – Un peuplier répandu dans les plaines
15- Creek – Un ruisseau souvent asséché l’été
16- Pawnee – un peuple ennemi des Sioux, souvent utilisés comme éclaireurs pour l’armée
17- Cheyennes – un peuple ami des Sioux
18- Grands-parents – Wanagi utilise ce mot dans sa prière pour invoquer les esprits. Ceux-ci, ayant créé le monde, sont donc les parents, grands-parents de ceux qui y habitent. La terre est appelée par exemple « Grand-mère. »
19- L’araignée – appelée Inktomi, prononcer Iktomi, est un esprit malin
20- Le coyote – compagnon et victime de l’araignée

———- Notes ———-

chevaux

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Image T.Voekler 2008 – licence :

Licence Creative commons bysa

Texte – © 2008 Thierry Benquey – tous droits réservés :

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11 Commentaires

  1. pandora dit :

    J’aime vraiment beaucoup :-)

  2. tby dit :

    @pandoraMerci Pandora, cela me touche
    Thierry

  3. superbe, j’ai déjà rêvé ça ! Isa au pays des merveilles…de l’autre côté du miroir !

  4. tby dit :

    @Véronique Grausseau: Merci mon amie. Thierry

  5. @Thierry: un plaisir bien + grand à s’installer dans son canapé près du feu pour lire ce conte et cette mise en abyme très intéressante. Il y a de la tristesse mais pas seulement, une vraie humanité, tes personnages sont très bien « plantés » si l’on peut dire. J’aime l’affection que tu portes à ton personnage principal, la petite fille. Et cette amusante pénétration de la petite fille dans le livre. Tu décris très bien l’absence de sons, puis la présence… J’aime beaucoup, vraiment.
    Je t’embrasse
    Stéphanie

  6. tby dit :

    @stephanie gaou: Merci Stephanie. Je t’embrasse egalement. Thierry

  7. Patrick dit :

    J’aime beaucoup « tatewi » et je retrouve avec un plaisir le grand conteur que tu es. cette nouvelle se joue sur deux niveaux : l’aventure d’isabelle et le livre qu’elle lit. les deux se mêlent, se complètent est le résultat, ce mélange d’aventure, de magie et de mystère, très prenant et poétique.
    Et les liens que tu as mis vers les vidéos sont très bien venus et nous sensibilisent à cet « autre langage ».
    Amitié.
    PAT

  8. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    L’auteur a mis toute sa sensibilité dans ce récit.
    Isabelle, sous le charme des mots, se retrouve à l’intérieur du livre.
    Le lecteur est absorbé par sa lecture, si bien qu’il est absent de la réalité. La magie des mots le transporte totalement sous son emprise. Il est ailleur…très loin, plongé dans le livre.
    Amitié.
    dédé.

  9. tby dit :

    @dédé: Un mot, merci.
    Amitié
    Thierry

  10. lubesac dit :

    Tu es un merveilleux conteur Thierry.
    On est à la fois la petite fille et on est dans le livre.
    La progression jusqu’à la chute, j’ai adoré.

  11. tby dit :

    @lubesac: Merci Lucette, je sais apprécié ce compliment parce que je sais qu’en toi bat encore un coeur d’enfant.
    Amitié
    Thierry

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