Tatewin part 3

Du 15 05 2011 § 11 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

Tatewin

La pensée l’effleure un instant, que jamais auparavant elle n’avait prêté attention aux flux d’air qui se produisent dans un appartement, aux odeurs qui les imprègnent, à leurs variations subtiles qui indiquent les mouvements, qui désignent les êtres, toutes ces informations jadis ignorées, atténuées, gommées par l’omniprésence du son. Sa toilette terminée, elle se dirige vers la cuisine.

C’est bien papa qui est très occupé à préparer le petit-déjeuner et qui sursaute brusquement en la voyant.
Elle peut lire la surprise sur son visage, très vite remplacée par un sourire radieux et puis une moue de concentration.
Il cherche rapidement dans le cahier qu’il s’est fait et se retourne avec un air de contentement exagéré pour enfin lui faire le signe « faim » et afficher la plus belle expression interrogative jamais destinée à un malentendant.
Isabelle hoche la tête et prend place. Pendant que son père met la table, elle se saisit de son ardoise et écrit :
« Bonjour papa. Tu l’as lu, le livre ? »
Et elle lui glisse la question sous le nez.
De nouveau un visage interrogatif.
Elle efface sa phrase et écrit de nouveau :
« Celui que maman m’a prêté. »

Un hochement de tête très appuyé, il lui prend l’ardoise des mains et écrit :
« Bonjour ma chérie. J’ai adoré les aventures de Wicincala (8). Je l’ai lu avant que maman ne le restaure. »
Isabelle se fige en lisant l’ardoise. Elle pâlit.
Papa aussi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Bon, que papa ne se rappelle pas n’a rien d’extraordinaire, mais maman ?
Elle est plongée dans ses pensées et tiens encore le croissant en bouche lorsqu’elle ressent une légère pression sur sa main.
C’est son père qui la fixe d’un air soucieux et qui enchaîne avec le signe « ça va » associé à cette expression inimitable qui se doit d’être une interrogation.
Isa lui sourit et lui répond par le même signe. Elle est fière de lui aujourd’hui, il se débrouille particulièrement bien.
Elle se lève et lui envoie un baiser en même temps que le signe « lire ». Elle sait depuis la veille qu’il le reconnaît.
Papa acquiesce puis lève le doigt comme pour lui dire « attends ».
Il écrit sur l’ardoise :
« Tu veux faire un jeu de société après ? »
Isabelle adore jouer avec son père, il est très bon joueur et cela ne le gêne pas de perdre. Quoiqu’elle se pose souvent la question : le fait-il exprès ? Elle réfléchit un instant, tentée par cette proposition mais l’énigme du livre est la plus forte. Elle fait non de la tête.
Son père prend un air de chien battu puis éclate de rire.
Il rajoute sur l’ardoise :
« Ce soir nous dînons chez papi. »
Isa trépigne de joie, elle avait oublié et elle adore son grand-père. Le vieil homme est le seul qui soit resté le même, pas un instant il n’avait changé d’attitude envers elle. Avec lui, pas besoin de grand discours pour savoir qu’on est sur la même longueur d’onde, un regard suffit.
Isabelle prend son bol de chocolat encore fumant, un nouveau croissant et file dans sa chambre.

Là, elle voit le livre toujours à sa place mais qui semble vibrer d’une nouvelle énergie. Le « petit monde » a pris une autre dimension, il contient maintenant une énigme.
Isa s’installe confortablement sur le lit, inspire profondément en se saisissant des « Aventures de Wanagi » pour vérifier qu’il avait toujours la même odeur et reprend sa lecture là où elle s’était arrêtée.

« Wanagi se dirige vers le tipi (9) de sa mère lorsqu’il croise son père. Celui-ci lui fait un signe de la main et le fixe intensément. Ils restent un long moment sans mot dire, lisant l’autre. Le visage grave de Cetan Luta (10) s’éclaire d’un sourire. Il a lu la détermination dans le cœur de son fils et il l’encourage maintenant d’une tape sur l’épaule. Toujours sans un mot, il lui montre le tipi du bout des lèvres. Wanagi entre dans la tente et se saisit d’une peau de bison ainsi que de son éventail de plumes d’aigle. Il rencontre sa mère qui revient du ruisseau avec de l’eau. Il remarque une larme qui coule sur sa joue lorsqu’elle lui prend le visage entre les mains. Elle s’ouvre à lui comme on ouvre un livre et Wanagi voit en elle l’inquiétude qu’elle se fait pour celui qui sera toujours son petit. Il la gratifie d’un sourire et la prend dans ses bras, s’imprégnant de son parfum. C’est cette odeur qu’il emportera avec lui sur la colline… »

C’est à ce moment que maman entre dans la chambre et que son parfum emplit la pièce. Isabelle a tout à coup beaucoup de mal à distinguer le « petit monde » du grand et pendant que sa mère lui dépose un baiser sur les joues, elle se prend à penser :
« J’aimerais bien vivre là-bas, ils peuvent s’aimer avec si peu de bruit… »

Maman pose sa tête à côté de celle d’Isabelle et semble lire en même temps qu’elle. Isa se demande si elle peut voir qu’il s’agit de Wanagi et pas de comment déjà ? Wicasa.
Elle n’y tient plus et referme le livre, brisant ainsi la magie de l’instant, pour prendre l’ardoise de sa chambre.
Devant le noir et le blanc, elle ne sait plus très bien quelle question elle doit poser, comment la formuler. Sur une ardoise, pas question de faire dans la longueur et pourtant les questions qui tourbillonnent en elle l’exigent.
Maman se saisit de l’ardoise.
« Lis et demande à papi. »
Isabelle lui lance un regard d’incompréhension mais sa mère lui dépose un baiser sur le front et sort de la pièce.
Lis et demande à papi… Mais que voulait-elle dire par là ? En une journée, une seule, ce n’était plus Isabelle qui était différente mais toute la maisonnée.
Isa se réjouit de l’apparition de ce mystère et espère pouvoir en saisir, malgré le silence, toutes les nuances lorsqu’il serait dévoilé.
Elle reprend sa lecture.

« Wanagi marche dans la prairie comme le lui a appris son grand-père, Tahca Sapa (11). Le meilleur scout (12) de la tribu, un homme qui malgré son grand âge était toujours capable de lire les pistes les plus anciennes, un montreur de chemins, un goûteur de mystères. Wanagi a le plus grand respect pour lui. Le soleil est au zénith et la chaleur étouffante. Au loin, on peut voir un amoncellement de nuages qui annoncent l’orage. Wanagi presse le pas, il craint l’oiseau-tonnerre et sa puissance dévastatrice. Il ne veut pas avoir à s’allonger sur le sol en priant comme lui a montré son grand-père, pas ici au milieu de nulle part, à la merci des scouts ennemis. Non, s’il doit montrer son respect au Wakinyan (13), c’est sur la colline sacrée, cette colline où, de mémoire d’homme, on pratique la quête de vision. Soudain Wanagi se fige. Les grillons ne chantent plus… Un silence absolu règne sur la prairie. »

En lisant ces mots, Isabelle se retrouve enfermée dans son propre silence, tout aussi brutalement que Wanagi. Elle lève la tête, inquiète, regarde autour d’elle. Rien. Et pourtant, il lui semble qu’il manque quelque chose…
Elle se concentre, elle sait qu’elle sait, que cela va lui revenir…
Elle replonge dans le livre et remonte de quelques lignes.

———- Notes ———-

8- Wicincala, prononcer Oui tchin tcha la – « fille, fillette »
9- Tipi, la tente des peuples des plaines – « ils habitent »
10- Cetan Luta, prononcer Tchetan Louta – « faucon rouge » – (luta est le rouge)
11- Tahca Sapa, prononcer Trar tcha Sapa – « Daim noir » – (sapa est le noir)
12- Scout, l’appellation nord-américaine pour l’éclaireur, le pisteur
13- Wakinyan, prononcer Oua ki yan – « Celui qui est ailé » – l’oiseau-tonnerre

———- Notes ———-

«faim»

«ça va»

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Texte – © 2008 Thierry Benquey – tous droits réservés :

 CopyrightFrance.com

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11 Commentaires

  1. gdblog dit :

    une histoire qui s’annonce terriblement triste ?
    très belle écriture et on attend la suite, ..
    bravo

  2. tby dit :

    @gdblog: Merci l’ami. La tristesse du début est le maximum de tristesse autorisée. Merci pour le compliment. Thierry

  3. pandora dit :

    On dirait que le fantastique se met maintenant de la partie ;-)
    J’aime beaucoup les petites vidéos en LSF aussi
    Bonne journée ;-)

  4. tby dit :

    @pandora: BOnjour Pandora, les petites vidéos LSF ont été pour moi comme un révélation, je cherchais des photos des signes pour illustrer mes articles mais les vidéos parlent beaucoup plus et j’aime aussi découvrir ces signes.
    Pour le fantastique, comme il s’agit d’un conte, il devrait prendre une part plus qu’importante dans les prochains épisodes
    AMitié
    Thierry

  5. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    L’enfant développe mieux, la perception des mouvements et des déplacements d’air.
    La description d’une personne sourde, est relatée avec un réalisme poignant, comme si l’auteur subissait l’handicap.
    Je m’imagine l’écrivain, faisant abstraction aux sons qui l’entourent, pour donner à sa plume, toute cette délicatesse et cette poésie dans les mots.
    Je vois l’image d’un clavier silencieux, dont les touches s’enfoncent miraculeusement, en marquant la page, sans aucun bruit, comme si l’ouïe se retrouvait plongée dans une nuit éternelle.
    Amitié.
    dédé.

  6. Gilles Arnaud dit :

    Une nouvelle pour les gourmets.
    Beau mélange lexical pour marquer la confusion du réel et de l’imaginaire.

    Je reviens après un rdv…

  7. tby dit :

    @dédé: Merci Dédé, tu vois je n’aurais jamais pensé qu’en me lisant on pouvait m’imaginer derrière les mots, cette pensée nouvelle me trouble un peu. Amitié
    Thierry

  8. tby dit :

    @Gilles Arnaud: Merci Gillou. Thierry

  9. Pat dit :

    Salut Thierry !
    Belle 3ème partie et j’apprécie les efforts du narrateur pour nous donner à voir le monde du silence. D’ailleurs la lecture en règle générale est toujours un moment de silence, une conversation entre ce que l’on lit et la voix que l’on entend. La mise en abime sur la lecture et le refuge imaginaire dans la lecture pour ton héroïne est judicieuse.
    Et en grand conteur que tu es, le fantastique s’immisce peu à peu et nous plongeons dans le mystère à venir avec un grand plaisir et…une âme d’enfant.
    Amitié.
    PAT

  10. lubesac dit :

    La paix semble revenir dans cette âme d’enfant par son évasion en lecture.
    Le monde imaginaire vient remplacer ce réel pas très drôle.
    Intrigant ce mystère des 3 noms!

  11. tby dit :

    @lubesac: Déjà au troisième Lucette. Monde imaginaire dis tu ? Mais quel est le monde du reve, celui où nous évoluons dans de grosses bagnoles puantes (pourrait etre le reve de la petite Momo) où celui dans lequel nous revons ???
    L’auteur en moi et l’admirateur des peuples premiers comme on dit maintenant ne peut que se poser cette question.
    Amitié
    Thierry

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