Tatewin part 2

Du 15 05 2011 § 13 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

copy; 2009 Ansatassia Elias

Après quelque temps.

« Qu’est-ce qu’elle dit ? »
« Que tu es drôle quand tu utilises les signes ! »
« Ah oui, c’est sûr que je ne suis pas doué ! »
Papa essaye à nouveau, le visage rougi par l’effort, une petite pointe de langue qui sort entre ses lèvres. Il ne regarde que ses mains et Isabelle éclate de rire. Ce rire silencieux qui glace Maman à chaque fois.
Elle a du mal à retenir ses larmes lorsqu’elle voit sa fille rire ainsi et pourtant ce soir, elle rit aussi. Il faut dire que Pierre est vraiment ridicule dans ses tentatives de communication.
Isabelle est heureuse, son cœur bat à en exploser. Ce soir, grâce à son père, elle a le sentiment d’avoir réussi à communiquer avec sa mère, une communion de rires.
Maman qui ne rit plus depuis si longtemps. Maman qui se donne tant de peine pour s’exprimer en signes. Elle a abandonné son travail pour apprendre. Elle qui aime tant restaurer les livres.
Isabelle se sent responsable. N’est-ce pas de sa faute si sa mère ne peut plus travailler ?
La petite embrasse tendrement son papa et fait le signe « lire » à sa mère.
« Lire ! Elle a dit lire ! »
La fierté sur le visage de son père, un large sourire et ses yeux qui brillent.
Isabelle sourit et hoche la tête. Elle a compris qu’il a correctement interprété le signe et qu’il en est très fier. Elle partage sa joie.
Celui-ci lui sourit en retour et se pavane comme un coq. Il prend soin d’articuler « lire » en exagérant énormément et lui montre la direction de sa chambre d’un mouvement du menton.
La petite se retire, impatiente d’ouvrir ce vieux bouquin que sa mère lui a prêté.

Le livre.

Isabelle prend le livre posé sur la table de nuit et le porte à son cœur. Elle s’est découvert une passion, un nouveau monde, la lecture.
Elle respire avec plaisir le cuir de la couverture. Ses sens se sont développés depuis qu’elle a perdu celui de l’ouïe.
Le toucher en particulier et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’elle ouvre le livre, enivrée par les odeurs et la texture délicate du papier.
En s’allongeant sur le lit, son regard se pose sur le violoncelle mal caché par la tenture. Il lui est difficile de voir son vieil ami maintenant. Un regard, et la musique de la douleur revient en force dans son esprit, ses couleurs resplendissantes comme jamais, sa puissance toujours intacte.
Quelque chose la gêne soudain sur sa joue. D’un vif mouvement de la main elle cherche à repousser cet intrus qu’elle croit être une mouche.
C’est une larme qu’elle a recueillie sur sa peau.

Isabelle voudrait crier sa colère et son désespoir mais sa gorge ne laisse plus passer aucun son, plus aucune couleur. Elle se lève alors et masque l’instrument en espérant que cela serait définitif.
Elle pense sérieusement à demander à ses parents qu’ils la débarrassent de ce fardeau d’un temps disparu pour toujours.
La colère s’efface à l’instant où ses yeux se posent de nouveau sur le livre qui semble l’appeler sur le lit.
C’est comme une mise en scène, ce petit objet sombre sur la couverture claire.

Elle s’allonge et se promet de ne plus se mettre en colère pour si peu. Elle tourne les premières pages, avide de commencer son voyage.
Le petit mot de maman tombe sur le lit.

« Ma chérie. Ton amour tout neuf pour la lecture et pour les livres me comble de joie. Tu sais combien j’aime travailler à restaurer ces “petits mondes”, leur rendre une nouvelle jeunesse. Je viens de finir celui-ci et je suis persuadée qu’il va te plaire. Prends-en bien soin, malgré toutes mes recherches, je n’ai pu en trouver un autre exemplaire. Peut-être est-il unique ? Même la maison d’édition semble ne jamais avoir existé. Tu peux le conserver pendant deux semaines, après il me faudra le rendre à son propriétaire. Je t’aime. Ta maman. »

Isabelle reprend le précieux « petit monde ».

« Les aventures de Wanagi (1) »

par Monsieur Tehila (2)

1874

Aux éditions Tontonsni (3)

17, rue des Alouettes

Grande Prairie

Il est deux heures du matin lorsqu’Isabelle, épuisée, s’endort le nez sur le livre. Ses rêves sont pleins de Sioux, de Crows (4), de Longs-couteaux (5), de trafiquants d’armes et d’alcool frelaté et surtout plein d’un certain Wanagi, un jeune indien de neuf ans.
Celui-ci contre l’avis de tous, veut aller jeûner sur une colline afin d’obtenir une vision du Grand Esprit.
Au matin, Isa découvre le livre soigneusement rangé sur la table de nuit et doté d’un marque-page en forme de plume d’aigle. Maman est certainement passée par là.
Un bref coup d’œil par la fenêtre lui indique que ce dimanche pourrait bien être propice à la lecture. Les nuages gris et lourds qui défilent comme des mustangs (6) en fuite déversent des trombes d’eau sur la ville.
Elle s’étire, se lève et pensive se dirige vers la salle de bain.

Sur le miroir, son post-it du matin.
« Papa fait son jogging et ramène des croissants. Je suis partie pour un court instant à l’atelier. Alors comment trouves-tu les aventures de Wicasa (7) ? Je t’aime. Maman. »

Wicasa ?

Isabelle est tellement surprise à la lecture de ce petit mot qu’elle se précipite dans sa chambre pour vérifier. Elle ouvre le livre, feuillette les pages liminaires et relit la page du faux-titre.

« Les aventures de Wanagi. »

Maman se serait trompée ? Aurait-elle oublié ? Cela ne lui ressemble pas…
Isa retourne à sa toilette profondément troublée.
C’est le souffle d’air de la porte d’entrée se refermant violemment qui l’arrache à ses doutes. Caractéristique « papa qui rentre à la maison ».

——– Notes ——–

1- Wanagi, prononcer Oua na ri – « Ce qui est esprit »
2- Tehila, prononcer Tè ri la – le verbe aimer
3- Tontonsni, prononcer Ton ton chni – « sans forme, incorporel » – (sni est la négation)
4- Crows – Les corbeaux, ennemis des Sioux
5- Longs-couteaux – Les soldats blancs, fait référence aux sabres de la cavalerie US
6- Mustangs – Les chevaux sauvages américains
7- Wicasa, prononcer Oui Tcha cha – « homme »

——– Notes ——–

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Image – © 2009 Anastassia Elias – Tous droits réservés

Texte – © 2008 Thierry Benquey – tous droits réservés :

 CopyrightFrance.com

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13 Commentaires

  1. Patrick dit :

    Cette nouvelle est d’une beauté et d’une sensibilité déchirante. Je retrouve avec plaisir et bonheur cette pudeur, cette écriture toute en nuances pour dire ce qu’il est difficile d’écrire. Se servir des mots pour évoquer le monde du silence est un exercice difficile. la première partie de ta nouvelle était basée surtout sur des dialogues et avec intelligence préparait, pour mieux la mettre en relief, cette deuxième partie axée sur l’intériorité, le monologue intérieur par ton emploi du style indirect libre.
    Cette nouvelle est bouleversante et j’attends la suite.
    merci.
    Amitié.
    PAT

  2. Thomas Frédéric dit :

    Ce texte est très touchant. C’est non sans une certaine émotion, que je l’ai lu et non sans une certaine impatiente, que je désire retrouver la petite Isabelle, fille du silence après avoir été celle des sons.
    Cordialement.

  3. lita.s dit :

    la suite, la suite, monzami !!!
    plein de zibous
    miguelita

  4. tby dit :

    @Patrick: Merci. Ce mot qui peut en contenir beaucoup d’autres est la seule réponse à ton commentaire qui me touche.
    Amitié
    Thierry

  5. tby dit :

    @Thomas Frédéric: Merci Thomas, je suis touché que tu sois touché. Sourire. Amitié. Thierry

  6. tby dit :

    @lita.s: Content que tu sois de passage ma zamie. La suite demain et puis après, certainement lundi, je bosses ce week end, je vends mon livre et mon CD à Halle an der Saale.
    Je t’embrasse
    Thierry

  7. pandora dit :

    Ce texte me touche beaucoup parce qu’il est bien écrit mais aussi parce qu’une de mes soeurs est aveugle. Un monde à elle, bien différent du mien, et une cécité qui n’est apparue complète que quadn elle avait 15 ans…
    J’attends la suite avec impatience.
    Bonne journée ;-)
    Pandora

  8. tby dit :

    @pandora: Merci pandora, la suite maintenant. Pour le monde bien différent, je n’en suis pas sur, une perception du monde bien différente j’en suis persuadé. En fait je crois que ceux qui n’ont pas de handicap réduisent le monde à bien peu de choses, histoire de se faciliter la vie certainement. Heureusement, il y a quelques éveillés…
    Amitié
    Thierry

  9. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Cette description de la surdité est une véritable poésie. Toute la sensibilité de l’auteur, se dévoile dans les mots.
    Depuis son handicap, la petite Isabelle s’intériorise davantage, même dans les silences de ses rires.
    Le livre prend une importance primordiale, pour remplacer l’instrument de musique.
    Le lecteur ne peut pas rester insensible, devant ce texte qui déploie tant d’émotion.
    Amitié.
    dédé.

  10. tby dit :

    @dédé: Merci Dédé. Ce texte me procure à la fois bien du plaisir et bien des difficultés. Dans une auto censure, je cherche la pudeur et la sensibilité pour évoquer cette surdité. Je cherche à perdre mon sens de l’ouie afin d’avoir une idée vague de ce que peut etre ce monde du silence et cela n’est pas facile car j’entends depuis près de cinquante ans
    Amitié
    Thierry

  11. Gilles Arnaud dit :

    Est-ce que ce petit livre sans éditeur existe vraiment ?

    Je continue la lecture. A tout à l’heure.

  12. tby dit :

    @Gilles Arnaud: Exister, voilà un mot difficile, les philosophes ont beaucoup de mal avec ce mot là. Disons que c’est comme l’histoire sans fin ou Jumandji (orthographe incertaine), ce livre existe lorsqu’on peut l’ouvrir. Comme tous les livres d’ailleurs non ?
    Amitié
    Thierry

  13. lubesac dit :

    Au fond de la détresse, il y a toujours une lueur. Ici c’est la lecture et heureusement Isa savait déjà lire.
    Par les mots écrits elle va pouvoir communiquer.
    Ce monde de l’enfermement qu’est celui des sourds au début est terrible.Le ressenti de cette petite, tu sais très bien nous le faire partager, Thierry

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