Tatewin fin

Du 15 05 2011 § 26 Commentaires § Mots-clefs : , , , ,

6 chefs sioux
Ikce Wicasa étant guéri, il repartait. Je ne l’ai revu qu’une fois, bien longtemps après notre première rencontre. C’était une époque terrible pour les miens, nous étions prisonniers au milieu de nos terres dans une prison sans barrières que les Wasicus appelaient une réserve. Ikce Wicasa me racontait avant de repartir pour toujours qu’il avait écrit un livre, comme celui que tenaient les “Robes noires” (28) pendant les services religieux. Il me racontait que ce livre avait un grand pouvoir, un pouvoir sacré. C’est ce livre que tu as dans les mains. »
Un petit cri de surprise d’Isabelle.
« Écoute, Tatewin, écoute. Ce livre est dans votre famille depuis des générations. En lui même il n’est rien, il n’existe que dans le cœur du gardien. Je veux dire par là que la magie du livre est dans son cœur. Celui qui garde le livre en ton temps, c’est ton grand-père. Bientôt, il va devoir raconter l’histoire au prochain gardien et c’est toi qu’il a choisie.”
“Moi ? Mais je ne peux pas écouter une histoire, je n’entends rien…”
“Tu m’entends bien moi ? Et Wanagi ? Et les grillons, l’alouette et le Pawnee ?”
“Tu sais ?”
« Écoute moi petite Isabelle, j’ai été le premier gardien de cette histoire, non ? Laisse-moi finir, s’il te plaît. Si tu nous entends, c’est parce que nous te parlons avec nos cœurs et que tu entends avec le tien. Ton papi saura trouver le chemin qui y mène.
Tu as déjà remarqué que ton père et ta mère avaient lu ce livre. Tu as aussi remarqué qu’ils n’avaient pas lu la même histoire que toi ?”
“Oui. Pour papa ce sont les aventures de Wicincala et pour maman celle de Wicasa.”
“C’est lié à la magie du conte, à la volonté des esprits. Celui qui lit le livre y retrouve une partie de lui, une part de sa vie qu’il ou elle avait reniée, oubliée, bannie. Ton père y a trouvé Wicincala, qui signifie “fillette, petite fille” et avec elle, il a retrouvé sa petite sœur qui était morte peu de temps après la naissance, une grande douleur pour ton père. Avec Wicincala, il a partagé les instants qu’il ne pouvait partager avec sa sœur et depuis, il se sent beaucoup mieux.”
“Oh, que c’est beau…”
“Ta mère y a trouvé Wicasa, ce qui signifie “l’homme” et en lui, elle a retrouvé ton papi avec lequel elle n’avait jamais pu communiquer. Elle avait peur de ce qui émanait de ton grand-père et elle le rejetait pour cette raison. Avec Wicasa, elle a rattrapé toutes les années perdues et maintenant il règne la paix et l’harmonie entre le père et sa fille.
Quant à toi Tatewin, tu as trouvé Wanagi qui signifie “esprit” et celui-ci devait te mener sur le chemin de ton cœur. Il a bien travaillé et il est maintenant retourné là d’où il vient.”
“Wanagi est parti ? Pour toujours ?”
Tahca Sapa sourit.
“Tu ne le trouveras plus dans ce livre, mais si tu cherches bien, si tu cherches au bon endroit…”
“Dans mon cœur ?”
Tahca Sapa rit et Isabelle rit avec lui.
“Tu sais maintenant, tu peux refermer le livre car tu n’y trouveras plus rien.”
En disant cela, il fait un geste qu’Isabelle interprète comme la fin de la discussion, peut-être le fameux “j’ai parlé” des indiens.
“Attends Tunkasila ! J’ai un cadeau pour toi.”
Il hoche la tête et s’installe confortablement. »

Isabelle pose le livre grand ouvert sur son lit. Elle tire la chaise de son bureau et la place au milieu de la pièce. Elle sort son violoncelle de l’étui, s’assied, prend une profonde inspiration et pose l’archet sur les cordes.
Isa voit les couleurs de la symphonie de la douleur et elle joue.
Elle joue comme jamais elle n’avait joué, elle est la musique.
A la fin, elle dépose son instrument en appui sur la chaise et salue son public.
Elle se précipite sur le livre…

« Tahca Sapa semble ailleurs, il a apprécié cette musique de tout son être. Quand il remarque qu’Isabelle le regarde, il lui fait un sourire malicieux et lui adresse le signe “rêve” puis disparaît. Le tipi se volatilise et le paysage semble fondre… »

Isa tient dans ses mains un livre empli de pages blanches.
Elle lève les yeux et voit la porte ouverte.
Dans le couloir papa et maman applaudissent, les yeux pleins de larmes.
Après un long moment d’intense émotion, d’embrassades et de gros câlins, la petite famille se met en route pour aller chez papi.

Pendant le voyage, Isabelle repense à ce livre magique qu’elle tient serré contre son cœur. Elle doit le rendre au gardien.
Qui sera le prochain ? Qui trouvera-t-il en lisant ces pages ? Quelle sera sa peine ?

Arrivé chez les grands-parents, Isa se précipite vers son grand-père et lui remet le livre en lui soufflant à l’oreille : « Merci gardien. »
Papi lui sourit et discrètement lui fait le signe : « J’ai parlé » de Tahca Sapa.
Et tous deux éclatent de rire…

———- Note ———-

28- Robes noires – Les jésuites

———- Note ———-

“rêve”

FIN

Je dédie ce conte à ma petite sœur que nous nommons Isabelle, que ces lignes lui permettent de retrouver la part de son être qui s’est égaré, ainsi qu’à toute personne ayant perdu un bout de son être. Pour toi sœurette, un signe : “aimer”

 

Tatewi, un conte de Thierry Benquey, – © 2008 – Tous droits réservés

Image Library of Congress – Curtis, Edward S., 1868-1952 – licence :

Domaine public

Mais qui est-ce ? de gauche à droite :

Little Plume (Piegan), Buckskin Charley (Ute), Geronimo (Chiricahua Apache), Quanah Parker (Comanche), Hollow Horn Bear (Brulé Sioux) et American Horse (Oglala Sioux)

Texte – © 2008 Thierry Benquey – tous droits réservés :

 CopyrightFrance.com

Bouton de la page d'accueil

Bouton de la page des contes

{lang: 'fr'}

26 Commentaires

  1. lubesac dit :

    J’ai fermé le livre et je ne sais quoi dire….
    Je suis toujours dans cette magie ou Wasicu sait si bien nous mener.
    Je ne sais plus ce qui est réel, ce qui est du rêve, de l’imagination ou tout simplement du coeur.
    Chacun de nous peut remplir les pages blanches du livre avec ce qu’il sent.
    L’essentiel est que tu nous fait réfléchir un peu sur l’important.
    Merci, magique Thierry

    • tby dit :

      @ Lucette : Merci Lucette, je suis bien heureux de ton commentaire qui me confirme que ce conte est une réussite. J’ai des doutes parfois. Amitié
      Thierry

  2. @Thierry: un joli conte qui montre à quel point un livre peut résoudre des angoisses, un livre, l’indispensable, j’aime vraiment toute cette symbolique, c’est le propre du conteur, bravo à toi;

    • tby dit :

      @ Stéphanie. Oui la lecture est indispensable. Elle m’a ouvert bien des horizons et j’ai visité bien des « petits mondes ».
      Merci de ta lecture mon amie
      Thierry

  3. Pat dit :

    Que dire après ce conte magnifique ?
    Qu’écrire après s’être délecté de cette écriture magique que tu as apprivoisée et domptée pour nous conduire sur des chemins que nous ne voudrions jamais quitté ?
    Un profonde humanité nous enveloppe après t’avoir lu et nous éprouvons un sentiment étrange : celui d’être devenu meilleur, d’avoir enfin ouvert les yeux, d’avoir compris beaucoup de choses essentielles.
    « Raconter une histoire » avec noblesse, talent et enchantement n’est pas donné à tout le monde. Enrichir celles et ceux qui lisent ce conte est encore plus rare.
    La virtuosité avec laquelle tu as écris ce conte, la richesse qu’il contient et qui mérite une relecture, la profondeur qu’il recèle et les messages non-dits qu’il contient et qui nous ramène à ceux que nous sommes : toutes ces qualités sont admirables et forcent le respect.
    la fluidité de ton écriture qui ici se déclinent dans les 4 éléments (air, terre, eau et feu) sert une histoire habitée par les légendes amérindiennes que tu connais si bien et dont tu peuples ton conte avec humanité et sensibilité.
    les niveaux de lecture se superposent, se mêlent, se complètent avec une cohérence jubilatoire et la qualité de ce conte lui permet d’atteindre l’infini. Pourquoi l’infini ? J’ai écrit l’infini tout simplement parce que notre lecture n’est jamais achevée même si le mot « fin » tentait de nous faire croire « le contraire ». La lecture continue au delà des mots, la magie se prolonge et celles et ceux que, en lecteurs chanceux, nous croiseront ensuite, découvriront des étoiles dans nos yeux.
    Ton site « esprit de mots » porte bien son nom. te lire nous permet de vivre ce qu’il est arrivé à Isa et à ses parents.
    Humblement, je te remercie.
    Amitié.
    PAT

    • tby dit :

      @ Patrick : Merci Patrick. Tu vois, incité par ton commentaire sur le 6, je lisais celui-ci et la fin, pour m’imprégner de mes mots afin de jauger les tiens. Ce qui fait que nous avons probablement lu le dernier article ensemble, toi dans tes montagnes et moi sous la neige qui recouvre la vallée de la Schlenze dans le Mansfelder Land. Toi et moi nous étions cote à cote, la magie de la lecture. Amitié
      Thierry

  4. gdblog dit :

    du grand .. grand art!
    Un seul mot : Merci!

  5. Gilles Arnaud dit :

    J’ai rêvé d’Amérindiens cette nuit.
    Je me suis endormi en lisant le dernière partie de ce conte. La vague de paix qui a emporté chacun à leur tour les membres de la famille d’Isabelle, a déferlé dans ma chambre. Ton écriture magique est opérative,je confirme.

    Thierry, tu peux nous le dire, c’est toi le nouveau gardien ?

    Amitiés
    Gillou

    • tby dit :

      @ Gilles : Bonjour mon ami. Bienheureux l’auteur qui fait rever ses lecteurs. Si les esprits m’ont bien raconté une histoire pendant ma quete de vision, elle n’était que pour moi, pour ma femme, ma famille et certains de mes amis. De cette petite version de l’histoire je suis le gardien. Sourire et Amitié. Thierry

  6. pandora dit :

    Je suis très émue par ton conte dans lequel chacun peut puiser quelque chose.
    Nous sommes tous/toutes un peu des Isabelle
    Simplement merci ;-)

    • tby dit :

      @ Pandora : Je suis heureux que tu prennes ce conte comme il est, un cadeau pour ceux qui le lisent. Je prends vos merci comme des bijoux dans un calice que je placerai dans mon coeur pour les contempler les jours sans joie. Amitié
      Thierry

  7. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    La magie des mots est utilisée avec finesse et talent.
    Wasicu est un grand sage qui ne manque pas de générosité, dont l’écriture ainsi que l’imagination me laissent admiratif.
    Ce conte est superbe.
    Amitié.
    dédé.

  8. seb dit :

    Thierry,
    Encore une superbe histoire. J’ai adore. Tu as ce don de pouvoir nous emmenener avec toi dans tes histoires. On n’a jamais envie qu’elles se terminent.
    PS. ma p’tite derniere s’appelle Isabelle…
    Kisssssss

    • tby dit :

      @ Seb : Bien content que malgré ton emploi du temps tu ais trouvé le temps de lire ce conte. Sourire. C’est un peu aussi mon problème parfois, je mets tellement de sentiments dans la création de mes personnages que j’ai aussi du mal à les quitter et que j’aimerais assez que les histoires ne se terminent jamais. Tu sais j’ai une théorie : L’univers étant infini, tout y est possible et donc, quelque part, il existe un monde où se trouve une petite Isabelle sourde qui a pour ami un Wanagi qui n’est qu’une part d’elle meme. Amitié
      Thierry

  9. Christian dit :

    Salut, Thierry.
    Quel plaisir pour moi de venir ici à la faveur de ce qui m’apparaît nettement – n’ayons pas peur des mots – comme un pur chef d’oeuvre. J’ai imprimé, lu et relu « Tatewi », gagné par l’émotion, par la finesse, par la beauté inouïe de ce conte. Une grâce infinie, oui, d’une profonde humanité dispensée d’une plume de maître, celle d’un grand auteur et magicien dans l’âme. Je suis abasourdi une fois encore par ton talent, impressionné par cette faculté rare, à mon sens, d’aller au-delà d’une indéniable maîtrise narrative pour savoir si bien tisser – par le symbole puissant, par tout ce qui fait sensibilité devant les plus rudes épreuves – la plus délicate et la plus féconde toile des rêves. Tu as ce grand art des signes qui relient les mondes. Mondes mystérieux et réels à la fois, connus et inconnus, et toujours de si grande force d’esprit et de coeur. « Tatewi » est un fleuron vraiment splendide dans la (déjà) merveilleuse anthologie de tes contes. Eh, en tous points digne d’être largement connu (et édité, pardi!). Je le redis, un pur moment de grâce à la lecture! Merci à toi pour ce bonheur!
    Bien amicalement,
    Christian

  10. Yannick dit :

    Bonjour Thierry, un conte magnifique qui met en avant la lecture et le plaisir qu’elle procure lorsque l’on est enfant. Pour moi, tu risques de hurler, c’était avec david Crockett que je me cachais dans les buissons pour épier le village indien ou pour combattre le grizzly. et j’ai retrouvé de ce plaisir en lisant avec Isabelle et c’est pour moi le plus important.
    la symbolique du conte est magnifique et tout parait plausible tellement c’est intelligemment écrit. a la fin, on comprend tout et la famille est heureuse grace au livre. c’est une idée formidable et tellement bien écrite. j’ai été très attendri par ce conte et j’en lirai bien d’autres…
    encore bravo.
    amitiés
    Thierry

    • tby dit :

      @ Yannick : Merci Yannick, j’ai lu aussi avec plaisir ton article sur Kerouac sur le blog de Pat et tu m’as donné l’envie de le découvrir
      Amitié
      Thierry

  11. Thomas Frédéric dit :

    Bravo Thierry ! C’est un véritable tour de force que de raconter une histoire aussi pleine d’émotions, nous faisant voyager au cœur des âmes. Merveilleuse nouvelle qui représente un très beau conte pour Noël.

  12. BLAS dit :

    je serais plus bref que notre ami pat ,normal c’est un pro lui!
    mais je me suis regalé,j’ai adoré tous ces allers-retours dans le soi disant réel et l’imaginaire, on ne sait plus trop et moi j’aime çà .
    je t’embrasse

  13. Sandy dit :

    Bonjour,

    Suite au lien sur le blog de PAT, je suis venue lire Tatewi d’une traite…

    Bravo pour ce joli conte que je qualifierai d’initiatique, qui entraine son lecteur dans un monde proche et lointain, dans sa rêverie et dans son cœur…

    Et puis, on sent beaucoup de tendresse et de sensibilité entre les lignes…

    Bonnes fêtes!

    Sandy

    • tby dit :

      @ Sandy : Merci de ton passage Sandy et de ton commentaire sur ce conte qui me tient à coeur. Si les contes te plaisent va voir « le contraire » qui est celui que j’avais qualifié d’initiatique. Amitié et bonnes fetes. Thierry

Laisser quelques mots