Strandgut

Strandgutmännchen am Kalfamer

Je viens de finir le livre «Les Exilés» D’Erich Maria Remarque en V.O.

Vous connaissez certainement Remarque, peut-être sans le savoir, c’est l’auteur de «À l’Ouest, Rien De Nouveau.»
Livre remarquable pour lequel il sera nominé en 1931 pour le prix Nobel de la paix et tout aussi flatteur, inscrit sur la «liste noire» des livres interdits du 16 mai 1933 à Berlin.

Remarque, de son vrai nom Erich Paul Remark, est né le 22 juin 1898 à Osnabrück et mort le 25 septembre 1970 à Locarno, Suisse.

Il fait partie de ces auteurs magnifiques qui ont été marqués par la «Der des der», comme Giono et Céline pour ceux que je connais mieux, l’horreur des tranchées leur ayant conféré une profondeur et une humanité d’une force inouïe.

Revenons à l’ouvrage qui m’intéresse.

Son titre allemand est “Liebe Deinen Nächsten”, (Aime Ton Prochain), un titre qui pourrait faire croire au lecteur qu’il a affaire à un sermon rébarbatif sur cette notion toute chrétienne mais qui souligne l’impossibilité, toute politique elle, d’aimer son prochain lorsque la proximité a été transformée en distance.

Personnellement, je lui préfère le titre américain : “Flotsam”, Strandgut dans la langue de Goethe (littéralement : biens de plage) et qui n’a pas d’équivalent dans celle de Voltaire.
Il s’agit des objets déposés sur la plage par les vents, les marées et les courants. Ils ont perdu leur vocation originale, ils sont déformés, abîmés, usés et ont été rejetés soit par l’homme, soit par la nature.
Celui qui les trouvera, pourra les laisser sur la plage, les jeter dans une poubelle «Vacances propres», ou bien il leur donnera une seconde chance en les intégrant dans sa vie.

Le titre français donne un aperçu général de la situation, l’allemand expose plutôt son origine tout en entrant dans les détails et l’américain évoque le résultat. N’est-ce pas fascinant ? C’est important un titre.

Le livre, écrit en 1938, traite des réfugiés des années trente, ils sont juifs, demi-juifs ou politiquement incorrects et se sont vu déchus de leur nationalité pour certains, expulsés ou ayant fui l’Allemagne, sans-papiers pour la plupart.
Le problème évidemment c’est que personne n’en veut, ils ne sont pas les victimes d’un régime abominable aux yeux de leurs contemporains, contrairement à ces russes blancs rescapés de la révolution russe à qui on donna des papiers et des autorisations de séjour, les accueillir ne rentre pas dans le cadre d’une prise de position politique à l’intention de leurs persécuteurs, ils sont simplement de trop, voire dangereux, probablement sales, dans tous les cas indésirables.

En accompagnant Kern le demi-juif, Ruth la juive et Steiner le rouge, nous allons passer illégalement les frontières, de nuit bien entendu, avec nos maigres effets personnels lorsque l’on en possède encore. Nous allons visiter la Tchécoslovaquie, l’Autriche, la Suisse, la France au hasard des refoulements, des contraintes. Rencontrer la haine, le mépris mais aussi l’humain et le beau parce que simple. Nous allons visiter les geôles, les tribunaux, les bas-fonds. Nous allons nous trouver face à la Loi. Nous allons goûter de la puissance et de l’inflexibilité de la machine, de son illogique logique.

Peut-on vivre en n’ayant pour pays que la frontière ?

Remarque apporte une réponse négative à cette question. Ces repoussés devront se transformer ou mourir, Strandgut, ils devront se montrer tout aussi têtus et inflexibles que la machine, se fondre dans les capitales, dans la foule c’est le plus sûr endroit, s’incruster comme les pires des parasites.
L’auteur explore les frontières des possibles, ceux que l’on peut supporter, endurer, avant de sombrer. Il connaît bien le sujet, sa villa de Locarno fut un lieu d’accueil et d’asile pour beaucoup de ces «Cadavres en vacances» comme les surnomment un des héros. On y retrouva même, en mai 1933, le cadavre d’un journaliste juif assassiné : Felix Manuel Mendelssohn, probablement victime des nazis. Il y a des époques où il ne fait pas bon être journaliste, la nôtre en fait partie.

Je ne peux que vous conseiller la lecture de ce livre vibrant d’humanité et vous y découvrirez peut-être comme moi sa brûlante actualité. Rien n’a changé, si : les qualificatifs, mais les hommes, les femmes et les enfants sont les mêmes, les polices et les lois aussi. Les frontières sont différentes mais restent des lieux de non-vie et de non-droit, elles se trouvent parfois au cœur du pays, des halls d’aéroports, des centres de rétention administrative ou des camps sauvages sur les plages de la Manche. La politique n’a pas changé elle, il s’agit toujours de transformer la proximité en distance.
Comme Philip K. Dick qui voyait partout s’élever les murs de Rome, déclarant que l’Empire
n’avait jamais pris fin, je vois partout les barbelés des Konzentrationslager, les camps de concentration qu’il ne faut pas confondre avec les Vernichtungslager, les camps d’extermination. Le Reich non plus ne veut pas mourir.

Je pense à ces boat-people, Strandgut, Vacances propres.

Je pense aux évocations de ma mère et de ma grand-mère, elles étaient des réfugiées elles aussi, les routes de France de l’époque, c’était la frontière. Elles avaient perdu leurs droits en changeant de campagne, de ville. Ta gueule ! T’es pas d’ici !

« Ouais mais tu délires le gaucho, ceux de maintenant, ceux qu’on refoule, ceux qu’on chartérise, ils sont économiques ! Y a personne qui les terrorise au bled ! »
Tu as raison, ce n’est pas terrorisant que de vivre avec moins de 2 USD par jour tout en sachant qu’il n’y aura jamais de lendemains qui chantent, ni pour toi, ni pour tes enfants. Demande à nos exilés qui ont déménagé à Saint-Barth ou à Monaco ce qu’est la terreur.

Strandgut ?

Post scriptum : Merci à Erich Maria Remarque de m’avoir ouvert les yeux sur la qualité littéraire de la langue allemande.

Image – Strandgutmännchen am Kalfamer4028mdk09 – 05/10/2009 – Licence :

Licence Creative commons bysa

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19 Commentaires

  1. Patrick dit :

    Bonjour Thierry et merci d’évoquer avec tant d’enthousiasme ce roman d’E.M Remarque que je ne connaissais pas. « A l’Ouest rien de nouveau » est une œuvre admirable que j’ai lu il y a longtemps mais dont je me souviens parfaitement pourtant…
    La thématique de ce roman que tu nous conseilles avec passion et enthousiasme nous prouve, si besoin était, que rien n’a et ne changera jamais vraiment changé…
    je vais essayer de trouver « les exilés » et suivre ton bon conseil. et en plus, je ne peux m’empêcher d’établir un parallèle avec les 23 de l’affiche rouge, ce projet d’écriture qui me préoccupe et m’occupe actuellement.
    Amitié,
    PAT
    PS : merci encore pour tes conseils de pro ! Je suis arrivé à modifier le menu ! ce n’est pas encore parfait mais c’est mieux !

    • tby dit :

      @ Patrick : Je me demande ce que donne Remarque en francais… L’allemand est une langue qui possède beaucoup de mots intraduisibles en gaulois, traduire est un art. Le réfugié n’a pas d’époque, il est intemporel, juste réfugié, les raisons qui l’ont poussé à prendre la route peuvent etre différentes. Longtemps je me suis senti comme un citoyen du monde, les frontières ne m’interressaient pas, la planète seule pouvait etre mon foyer. Depuis que je vis à l’étranger, j’ai compris que mon la terre de mes pères, était mon port d’attache, mon lieu de vie. Ce qui me rend sensible à ceux qui en sont privés. Pour ton ps, j’ai vu, oui ce n’est pas parfait, si tu veux laisser la barre de menu sur toute la largeur comme maintenant, tu devrais jouer sur le padding, ce sont les marges intérieures. Les memes regles sont valables pour le code.
      Amitié
      Thierry

  2. yannick dit :

    salut Thierry et merci pour le partage; ton article donne envie de lire ce livre par les résonnances actuelles que tu soulignes.
    je possède  » a l’ouest, rien de nouveau » mais ne l’ai jamais lu. toutefois, après cet article, je vais caler le roman conseillé dans ma liste de lecture.
    au fait, où en es-tu de ton projet sur les hobos? as-tu eu le temps de lire « la route » et cela t’a-t-il aidé? je sais qu’il existe chez Tallandier, je crois, « les carnets du trimardeur » qui sont les notes de London prises pendant son errance de hobo.
    a la prochaine mon ami.

    yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Ah, moi je possède la version germanique que je n’ai pas encore lu, « Im Westen, nichts neues », c’est ma prochaine lecture, meme si j’ai toujours un peu de mal à lire un livre dont j’ai déjà vu une version cinématographique, cela gache souvent le plaisir de la lecture.
      Oui, merci, j’ai bien lu la route et le petit bouquin de Kerouac. Cela m’a bien aidé pour me caler les idées sur le monde des hobos, je suis tellement à fond dans Notre Monde que le reste est gelé sur place. Pour la liste, il me faut lire les mémoires d’un frangin de Napo et de son bon copain le marquis de la Fayette, par chance juste la période qui m’intéresse (enfin un peu plus pour creuser la nature de leurs relations.) Pour le conte, il va me falloir me documenter sérieusement sur les alchimistes, en particulier ceux qui pensaient que la pierre philosophale était l’homme, je viens juste d’oublier le nom de cette école. Intéressant pour les carnets du trimardeur. Je veux amener Notre Monde à un point précis et je pense que je ferais une pause avant de m’attaquer à la troisième et dernière partie. Peut-etre cela sera-t-il l’occasion de me repencher sur les écrits en suspens. Amitié. Thierry

  3. Je l’ai lu il y a fort longtemps et je suis tout à fait d’accord avec toi, le titre anglais et bien parlant et imagé…Les réfugiés continuent d’errer, balancés à droite et à gauche, rejetés, et c’est parfaitement insupportable.

    • tby dit :

      @ Vague : Oui, bizarrement etre un réfugié n’est pas avoir trouvé un refuge, ce qui peut paraitre paradoxal. Belle journée. Amitié. THierry

  4. Bonsoir,

    Voilà une analyse qui donne envie de découvrir ce livre. J’ai lu, il y a longtemps  » A l’ouest rien de nouveau ». J’avais aimé le style de Remarque. Le temps passe et hélas l’Homme n’évolue pas vers la sagesse.
    Merci pour ce partage

    Amicalement
    Martine

    • tby dit :

      @ Martine : Merci Martine, sans vous et les autres lecteurs, pas de partage. À vrai dire, je commence à craindre que l’Homme n’évolue pas du tout ou si peu, notre société oui, notre technologie oui, mais sommes-nous différents des anciens. Je lisais un texte évoquant les adolescents et le manque de tout de la jeunesse par rapport à la génération précédente. Un texte d’un actualité brulante sauf qu’il avait été écrit il y a plus de deux mille ans…
      Je vous souhaite une agréable journée.
      Amicalement
      Thierry

  5. Odile dit :

    Je suis tout sourire ..
    Je vois que mon Amie … ma Douce Martine… a suivi mon judicieux conseil …yeah ..

    Avec l’enthousiasme et le résumé que tu nous en fais .. tu nous communique l’envie de lire ce livre …
    J’avais lu .. mais il ya quelques années de cela « A l’ouest , rien de nouveau « .
    Je le note sur ma liste .. car ma « coqueluche » du moment … est un certain Thierry Benquey …tu le connais ? sourire
    qui est un Auteur complet … et comme je ne veux pas le lire.. à moitié .. alors …
    Bon mercredi
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : N’ayant pas appliqué à la lettre la consigne : connais-toi toi meme, je ne le connais que partiellement ce Thierry Benquey, pour preuve, parfois il m’étonne encore. Sourire. Bon mercredi à toi aussi fidèle lectrice. Thierry

    • tby dit :

      @ Odile : Oui, je me demandais d’où venait Martine, je le sais maintenant. J’ai apprécié, beaucoup et vraiment son site DeviantArt, a tel point qu’elle se trouve maintenant dans l’annuaire d’esprit de mots.

  6. Odile dit :

    tu as un annuaire ? ah bon … rire..
    je suis très .. très .. contente que vos chemins se croisent…
    et tu sais ce que j’aimerais beaucoup .. beaucoup ..
    C’est que je clique un jour dans ta rubrique inspiré .. et .. et qu’il y ait un texte ou une poésie de Toi qui légende un de ses petits chefs d’oeuvre …
    Ce serait pour moi .. un vrai p’tit bonheur …
    et pour le coup mon sourire légendaire … serait encore plus spectaculaire …
    bon … là finie ma récré .. il me faut préparer mon animation du chapelet des Enfants de cet après midi …
    Bonne journée
    odile
    PS: tu t’étonnes encore .. alors ça va… je ne sors pas mon cajolin calgon … pour ton coup de calcaire’blues s’enchaine de La Fayette … sourire

  7. Apprendre à vivre ensemble comme des frères,
    sinon nous allons mourir ensemble comme des idiots-
    Martin Luther King
    Les exilés, je ne connais pas mais ce sera ma prochaine lecture, ta description me donne envie de découvrir mieux cet auteur!
    Amicalement
    Marcelle

    • tby dit :

      @ Marcelle : Merci pour cette belle phrase de Martin Luther King que je ne connaissais pas et qui sonne si vraie. Je découvre également Remarque, si je connaissais « À l’Ouest rien de nouveau » par le cinéma ou la télévision, je ne m’étais jamais promené sur ses lignes. J’ai aimé ce que j’y ai trouvé. Une belle journée Marcelle. Amicalement. Thierry

  8. yannick dit :

    Salut Thierry,
    un petit mot pour te dire que je viens de lire « A l’ouest rien de nouveau » et que ce livre m’a bien remué. Il m’a donné envie de relire Augustin Trébuchon et je trouve que tu restitues les combats avec une force peu commune. D’ailleurs tu as du te mettre dans un sacré état pour écrire l’offensive des soldats français. Quand j’ai lu Augustin Trebuchon, j’ai senti que tu maitrisais la Grande Guerre pour t’y être pas mal intéressé surement.
    J’ai aussi relu « Mort pour la patrie » de patrick et j’ai aussi trouvé que tous les deux vous avez su rendre vraie cette boucherie grace à votre talent de conteur.
    Je tiens à ajouter qu' »Augustin Trébuchon » est un modèle de nouvelle courte qui fait mouche par son intrigue et sa chute.
    As-tu-eu envie d’écrire plus longuement sur la Der des Ders?
    Je n’ai jamais étudié l’allemand mais quand j’ai lu ce roman de Remarque (cela m’avait fait pareil avec « la montagne magique » de Thomas Mann) j’ai trouvé les premières phrases assez sèches mais bien vite cette sècheresse a fait place à une mélodie que je trouve charmante. De plus la traduction en français fait apparaitre des tournures un peu désuètes et inhabituelles qui ajoutent à l’intérêt du roman.
    Malgré la traduction, j’ai découvert des phrases d’une grande force et d’une froide lucidité sur la guerre et l’humanité en général. Je vais donc essayer de lire les exilés.
    Je te laisse et te souhaite de merveilleuses fêtes de fin d’année et comme on dit en patois par chez moi
    « Porta te plan » (que l’on prononce « pourta té pla ») et qui veux dire : Porte toi bien.
    Au plaisir de te lire
    Amitié

    Yannick

    • Thierry Benquey dit :

      @ Yannick : Bonjour Yannick, c’est toujours avec plaisir que je lis tes commentaires. La Grande Guerre est effectivement un de mes sujets de préoccupations, une guerre étrange que personne ne voulait faire, qu’on pensait durer quelques mois et qui se révéla une boucherie atroce, broyant le bourgeois au prolétaire en passant par l’artiste. C’est cet immobilité mortelle du front, cette vanité que la conquête de trois cent mètres pour quelques heures, quelques jours au mieux, et cela au prix d’un nombre incroyable de vies. La guerre pour la guerre, le meurtre pour le meurtre. Comme si elle avait perdu toute justification. La France a été saignée par la Der des ders. Ce fut d’ailleurs la véritable intention de l’état-major allemand dans la bataille de Verdun, ils voulaient saigner l’armée française à blanc. On peut d’ailleurs reconnaitre à Pétain un éclair de génie, sans son idée de faire tourner autant que possible les troupes sur le front, il y aurait eu une révolution face à cet enfer. En Allemagne aussi Verdun est considéré comme la mère (affreuse et horrible) de toutes les batailles.
      Je ne sais pas si j’écrirai plus longuement sur cette guerre, elle aura une bonne place dans la liste, comme les autres d’ailleurs. Et oui, ce n’est pas pour rien que la petite Liberté part en Alsace. Sourire.
      J’aime beaucoup ton appréciation de la traduction du roman de Remarque. Elle doit être bien fidèle au texte original, l’allemand est une langue qui peut paraitre désuète, comme tu l’évoques, à un français. Je dirais bien que cette langue est photographique car elle se doit d’évoquer tous les détails, même ceux qui tombent sous le sens, un exemple : Un français dira qu’il tient son arme, pour nous, c’est évident qu’il le fait avec la main. Un allemand se doit d’évoquer qu’il tient son arme à la main, sinon ses compatriotes ne comprendront pas vraiment le sens de la phrase. L’allemand est une langue qui ne renie pas ses origines paysannes, bien au contraire, en ce sens, elle peut paraitre désuète pour nous dont la capitale ne peut qu’avoir eu une influence considérable et ce depuis longtemps sur notre parler.
      J’ai appris à aimer cette langue depuis que j’y habite, bien plus qu’en l’étudiant. Elle donne une certaine liberté dans la construction d’un mot nouveau et qui restera accessible à ses contemporains sans avoir besoin de passer par une académie quelconque. Mon mot préféré dans la langue de Goethe est : Morgenrot. « Matin rouge » qui évoque l’aurore. C’est mon bijou germain à moi. Sourire.
      Porta te plan mon ami et merci quant aux compliments pour Augustin Trébuchon.
      Amitié.
      Thierry

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