Station service la suite.

Statues s'embrassant

La tête posée sur mon épaule, elle défait d’une main agile les premiers boutons de ma chemise et caresse sensuellement mon torse. Elle relève la tête, me lance un regard plein de désir et se rapproche de mes lèvres. Sa langue tournoie dans ma bouche, rencontre ma langue, titille son extrémité, l’enlace et l’enrobe d’une langoureuse saveur. Soyeuse, envoûtante, je me laisse bercer par la douce caresse de sa langue contre la mienne.
Elle finit par arracher les derniers boutons de ma chemise et la jette sur la chaise où, consciencieusement, elle a plié ses vêtements. Puis, ses bras enlacent mon cou, la pointe hérissée de ses seins effleure ma poitrine ; un désir irréversible monte en moi. Mes mains saisissent le galbe de ses fesses et plaquent son corps dénudé contre mon sexe en émoi. Ses lèvres humides parcourent lascivement mon visage, mordillent le lob de mon oreille et, dans la chaleur de son souffle, s’échappent quelques douceurs.
Un bref moment de répit, elle me contemple, puis ses mains, telles des serres, s’agrippent à mon cou, tracent de longues griffures et, de la pointe des ongles, injectent l’indélébile encre rouge de la douleur et du plaisir mêlés.
Sa bouche s’égare sur mon torse, tète brièvement ma poitrine, glisse le long de mon ventre, dépose sur ma peau l’empreinte de son désir. Son nez tutoie la proéminence de mon sexe, le frôle, le hume, s’imprègne de son odeur. Ses lèvres le baisent tendrement. Une langue furtive humecte la toile. Une irrépressible délectation croît et forcit mon sexe empêtré dans le pantalon.
Elle met fin à mon supplice en débouclant énergiquement la ceinture de mon pantalon, ôte le bouton, descend la fermeture et libère l’organe endolori. Ses lèvres le caressent, l’embrassent avec une infinie délicatesse puis, subitement, l’enferment dans la chaleur de sa bouche. Mon désir est à son comble et vire soudainement en une obsession pressante : Ne pas éjaculer ! Ne pas éjaculer ! Elle le libère aussi vite qu’elle l’a englouti, le toise culminant devant elle, impose une pause, par respect pour moi ou par expérience.
Ne pas ramollir ! Ne pas ramollir ! Je perds ma vigueur. Le mouvement de sa langue reprend. Sa bouche ingurgite une à une mes bourses, les entrechoque entre les dents, les fait rouler sur la langue et les recrachent comme de vulgaires noyaux d’olives. Nonchalamment, sa langue remonte le long de mon sexe, puis ses lèvres s’entrouvrent, le chapeautent d’attentions suaves, avant de l’absorber profondément.
Voyage en apesanteur vers l’intérieur, douceur, soie, velours ; sa bouche est chaude, humide, tropicale, agréable. Elle fait plusieurs allées et venues, l’enrobe, le cajole, l’enroule de sa langue. Chaque aspiration me plonge dans un insondable abysse.
Je prends son visage entre mes mains, retire sa bouche de mon sexe et la relève. Je l’embrasse langoureusement. Elle se tourne de dos, s’incline et découvre une vulve d’où perle un désir ardent. Je m’approche, le sexe tendu…
Une forte odeur de parfum féminin nappe l’atmosphère de la pièce ; un effluve de vanille entêtant, envoûtant, ultime trace olfactive d’une présence disparue. Adossé contre le mur, assis à même le sol, les genoux repliés sur moi-même, les bras prisonniers, je reste seul, noyé dans l’épaisse brume de mon esprit déboussolé, mon corps vaincu. Encore haletant, une formidable onde de bien-être coule dans mes veines. Mon corps se délite, mon esprit lévite dans une autre dimension.
Comment me suis-je retrouvé dans cette pièce exiguë ? Je ne m’en souviens pas. Mes yeux parcourent le capiton blanchâtre qui recouvre les quatre murs identiques, à la recherche d’un indice, d’une réalité avérée. Deux phrases obsédantes tournent en boucle dans mon esprit : « Je vais déjeuner maintenant, vous m’accompagnez ? » et le terrible « Venez, suivez-moi ! » chuchotée à la fin de la collation.
Je me revois hocher la tête, ressentir un profond ravissement, suivre pas à pas ses chaussures noires marteler le sol, ses jambes élégantes cheminer vers la remise derrière le magasin de la station-service. Non, pas un instant je n’ai envisagé l’étrangeté, le surréalisme de la situation. Je suis déjà dans un autre monde, déjà en tête à tête avec elle…

 

*

Je ne me souviens ni pourquoi, ni comment je me suis retrouvé dans cette pièce. J’ai la tête lourde. Je dois faire l’effort de me souvenir, de rassembler mes idées, de mettre de l’ordre dans ma pensée décousue. Reprendre le début de l’histoire, recaler les images du film : l’enseigne lumineuse de la station-service qui surplombe au loin, le voyant vert qui clignote sur le tableau de bord, la voiture qui se déporte sur la droite pour emprunter la voie de décélération…
Je quitte la voiture. Il fait encore nuit. Il bruine, la chaussée luit sous les lumières de la station. Non, il ne pleut pas, un vent frais balaie l’aire d’autoroute. Je suis face au distributeur de carburants. Son apparence me laisse dubitatif. Une sensation étrange, que je ne saurais définir de prime abord, me saisit. Il présente un aspect inhabituel… Il n’est pas pourvu de tuyaux ! Sur l’écran numérique de l’automate, défile une instruction que je peine à lire : «… Sélectionnez votre boisson et insérez votre monnaie … » Je ne comprends pas les images indomptables qui défilent sous mes yeux. Je ne suis pas en mesure de les analyser ; mon esprit est par trop confus.
Je franchis le seuil de la boutique de la station-service. Un coup d’œil à droite pour vérifier l’emplacement des toilettes ; je suis en face des pissoirs. Je me vois descendre la fermeture du pantalon, sortir l’organe, décalotter, pisser… Comment puis-je me voir ? Là, face à moi, il y a une glace. Un robinet équipe la vespasienne. Un robinet ?! Une glace, un robinet, mais c’est un lavabo alors !
Un homme entre, il se dirige vers les urinoirs. Des yeux, je le suis dans le miroir. Il a le torse dévêtu. Non, il porte une veste grise ; c’est moi qui suis torse nu. Il me regarde d’un œil bizarre. Il pue. Il sort un rasoir. Non, c’est moi qui me rase, qui urine. Non ! Je…je ne sais plus. Je me rase ou j’urine ? La situation me fuit, j’en perds le contrôle. Tout s’emmêle dans mon esprit. Lui c’est moi ou moi c’est lui ?
Je m’esquive. Face à moi, se dresse le bar. Le bar ? Il n’y a pas de bar ! Je m’égare, probablement est-il établi ailleurs. D’un mouvement circulaire je scrute avec minutie l’immensité de la salle d’où sourd un constant brouhaha. Elle est aménagée d’une multitude de petites tables. Des gens attablés discutent avec pétulance autour d’une boisson chaude, d’un jeu de cartes ou de petits chevaux. D’autres personnes, comme des ombres chancelantes, déambulent en d’incessantes allées et venues le long des travées de tables, marmonnant parfois d’incompréhensibles dialectes secrets ou, soudainement, s’esclaffant de faits perceptibles que d’elles seules. D’autres encore somnolent dans des fauteuils agencés autour d’un poste de télévision qui diffuse une émission de variété. Une tenace impression de grand désordre, de délaissement suinte des murs de l’enceinte.

 

*

Texte – Monsterjack – 2008 – © Tous droits réservés

Image – Jastrow (2007) – Licence :

Domaine public

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2 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    L’auteur détaille cette fellation avec connaissance et sans vulgarité. La femme, experte en la matière, se sert merveilleusement bien de ses organes buccaux, pour apprivoiser l’oiseau.
    Dans le feu de l’action, l’homme craint une éjaculation précoce ou un ramolissement de la bête à poils ( et non à plumes ).

    L’auteur décrit avec finesse, cette confusion qui règne soudain dans les pensées de l’homme.
    Le comportement de ce dernier, prenant des lavabos pour des vespasiennes, laisse au lecteur un moment de malaise.
    Puis, dans un miroir, le visage du Don Juan, est celui d’un autre.
    Ce dédoublement de personnalité, demeure mystérieux.
    Le récit laisse supposer au lecteur, que l’histoire se passe dans un hôpital psychiatrique.
    L’auteur mène sa barque avec brio.
    Amitié.
    dédé.

  2. tby dit :

    @dédé: Bonjour Dédé. Très fine déduction.
    Amitié
    Thierry sous la neige

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