SOuth WEst TOwnship. Part 2

Du 05 04 2008 § 6 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Hector Pieterson Museum

Des ordres fusaient, ça et là… Je ressentais comme une libération de pouvoir enfin passer à l’action. Des blagues obscènes ou racistes résonnaient maintenant dans nos têtes. Les hommes relâchaient la pression pour laisser la place au flux d’adrénaline à venir.
Puis, nous apercevions leur avant-garde. Des gosses…
Nos chiens devenaient fous.
Des centaines d’enfants qui chantaient à pleins poumons.
Une marée humaine et noire qui avançait vers nous en courant, en dansant, en chantant…

Un ordre me tirait brutalement de cette fascination.
« Gaz lacrymogène – En avant ! »
Je pensais : « Allons, les enfants, rentrez sinon vous allez pleurer. »
J’entendais: « En joue ! »
Les manifestants stoppaient enfin hurlant des slogans anti-Apartheid.
Je pensais: « Là, ils vont avoir peur. »

Oui, la peur se lisait sur leur visage, mais on lisait aussi de la détermination.
Les aboiements des chiens devenaient hystériques, les maîtres-chien avaient grand-peine à les tenir.
Un sifflement strident, le haut parleur venait d’être allumé.
Une voix familière: « Cette manifestation est interdite ! Vous devez vous disperser immédiatement ! Il n’y aura pas de deuxième avertissement ! »
Bientôt, comme un ballet vulgaire, ils allaient nous jeter des pierres.
Je ne suis pas sûr que les gamins aient entendu quoique ce soit dans le chaos régnant ce jour là.
Malgré la fraîcheur, la sueur me baignait.
Je n’étais plus moi, j’étais une machine, j’étais un de ces chiens dont il suffisait de lâcher la laisse.
Je n’avais pas entendu l’ordre de faire feu pour les gaz.
Je voyais les yeux et les bouches des enfants s’agrandissant et les projectiles fumant partir dans les airs. La scène se jouait au ralenti. Les premiers rangs commençaient à se tourner pour fuir, ce qui leur était impossible, la foule étant trop compacte.
J’entendais un claquement sec, comme une fleur mortelle s’ouvrant brusquement.

On avait tiré…

Alors, amidonné dans mon éducation, ton éducation, Maman, endurci par les années de services, anesthésié par mon arrogance, je tirais.
Chaque coup portait la mort comme au stand de tir.
Moi, policier d’élite, tireur d’élite, je flinguais des gamins.
Sans sourciller, bien rodé.
Après avoir vidé mon premier chargeur, je passais au tir en rafale.
Je voyais les chairs exploser, les regards emplis de terreur ou sans expression aucune.
Je voyais, les pleurs, les grimaces de douleur, les yeux se fermant doucement.
J’étais le marionnettiste, fort comme le créateur.
Le reste étant sans importance, je te l’épargnerai. Tu as perdu ton fils, Maman, ce 16 juin à Soweto.
Notre grand pays à perdu un tueur, précis et travailleur. Ma femme à perdu un mari plein d’avenir, des galons jusque sous les yeux.
Mes enfants eux, ils ont gagné un vrai père et un grand nombre de frères et de sœurs.
Je t’explique :
Depuis ce massacre, chaque nuit je rêve…
Je vois venir à moi chacune de mes victimes, des enfants, des adolescents et même deux adultes dont je n’avais pas remarqué la mort. Ils sont là, ils ne disent rien, ils sont là et restent à me regarder. Pas même un regard vengeur, non, ils me regardent, c’est tout.
Je vois ce garçon, ce Hector Pietersen qu’on voyait dans le journal, mort porté par son frère.
Hector… Comme mon chien…
Il avait treize ans, Maman, comme mon fils.
Après la fusillade, je voyais les mères pleurant leurs enfants, je voyais ma mère pleurant Hannes.
C’est là que j’ai compris, que j’ai réalisé l’énormité de ce que j’avais accompli.
J’ai pris des somnifères pour lutter contre le rêve, cela n’agit qu’un moment.
Ils viennent.
Tous les soirs.
Me regardent, sans mot dire.
Je pleure, je crie, je m’excuse.
Rien n’y fait, ils viendront ce soir, ils viennent toujours.
Ils viendront demain également.
Plus jamais, je ne serai une machine car ils m’ont adopté, je suis leur père, je suis leur frère.

Je t’aime Maman, je ne t’en veux pas de m’avoir fait ce que je suis, toi aussi tu as grandi dans ce beau pays.
Je ne peux passer les fêtes avec toi, demain je rentre à l’hôpital où j’ai demandé un internement volontaire. Je n’en peux plus, Maman.

Je t’aime, ton Jan.

FIN

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SOuth WEst TOwnship par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Image Babak Fakhamzadeh 2005 – licence :

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6 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Tu nous emmènes là dans l’horreur, la fatalité ! Comment ce fils pourrait-il aller passer Noël avec sa mère avec de telles images en tête? Elle est responsable de ce qu’est devenu son fils: une machine à tuer, obéissant aux ordres;c’est son « devoir »!
    Tu nous emmènes dans cette histoire au rythme soutenu de tes phrases courtes, percutantes.

    Nouveau sujet, nouvelle écriture et tu réussis tout!

  2. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Rongé par le remord d’avoir participé à ce crime odieux, dont les ordres venaient de l’état, ce fils plonge dans la folie, en sachant que sa mère porte une responsabilité non négligeable dans son geste.
    L’auteur nous décrit des scènes d’amour et de haine avec une écriture franche et direct.
    Cette nouvelle dénonce avec brio, la transmission de la haine et du racisme, de générations en générations…jusqu’à l’horreur.
    Bravo.
    Amitié.
    dédé.

  3. yannick dit :

    salut thierry,
    tu m’exposes avec talent les émeutes de soweto que je ne connaissais pas. l’éducation reçue par cet homme est très bien racontée, une éducation que je juge abjecte mais qui est l’éducation qu’ont reçu beaucoup de petits blancs en afrique du sud. je ne sais pas comment c’est en allemagne mais ici en france, presse, radio et télé parlent sans arrêt de l’afrique du sud présente et passée donc j’ai appris quelques trucs sur ce pays et cette éducation que tu nous présentes est plus que véridique.
    j’ai aimé dans cette nouvelle, les deux points de vue, celui de l’homme qui écrit et celui de la mère. j’ai balancé tout le long de la lecture d’un personnage à l’autre. la première partie est terrible avec ces confidences sur l’éducation qu’il a reçu; il semble ne pas la regretter et va même jusque ne pas en vouloir à sa mère à la fin car il semble avoir compris que le problème dépassait le cadre familial.
    et comme beaucoup surement, je n’ai pas vu venir la fin. en lisant le résumé, je me suis dit voila une nouvelle où le héros est poursuivi physiquement par ses victimes. je m’imaginais une sorte de polar et là la fin m’a cueillie.
    c’est très bien trouvé comme procédé narratologique et la fin est poignante tout come le bain de sang. je me suis imaginé dans la tête de notre tueur et ai été effrayé.
    tu t’es encore emparé d’un grand thème pour en faire une oeuvre forte qui m’a fait me questionner. encore bravo. comme le dit Lubesac, c’est vrai que les phrases sont plus courtes rajoutant à l’horreur.
    au plaisir de te lire
    Amitié

    yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Nous baignons aussi dans l’Afrique du sud en ce moment, passé, présent, parc nationaux, criminalité, Apartheid masqué, la faute à la coupe du monde. Lorsque j’entreprends d’écrire un texte, je tente de me placer dans la peau du personnage, dans sa culture et de me poser la question : Comment est-ce que je réagirai si ?
      Je suis comme les autres, je me laisse porter finalement par les événements. Je suis un homme de mon temps mais si j’avais eu 20 ans pendant la première guerre mondiale, je me serais probablement engagé pour participer à la boucherie. Je me suis donc mis dans la peau d’un flic blanc en Afrique du sud pendant l’Apartheid et j’ai tiré, plus par reflexe que par volonté, que poussé par la haine.
      Je te remercie de cette lecture attentive et profonde que tu fais en ce moment de mes textes. Amitié. Thierry

  4. Odile dit :

    Bouleversant!
    Je ne sais pas si on t’a relaté cette histoire ou bien si tu t’es mis das la situation .. peu importe ..en tous les cas …. toutes les émotions ressenties par Jan .. m’ont submergée!

    Cela me fait penser à mon Grand Frère que la guerre d’Algérie .. avait transformé en zombie … et qui avait un jour de visite à la maison familiale … vidait son trop plein de rancoeurs à notre Mère !

    Pour avoir été en Afrique du Sud … en 1988 .. trois ans avant la fin « officielle » de l’Apartheid …ma cousine Odile -hé oui .. nos pères avaient eu leur 1er grand amour qui portait ce prénom .. bon … ce n’était pas la même! -rire- qui avait une entreprise de tissages florissante à l’époque …à Johannesbourg … j’avais effectué en parallèlle … une action de lutte contre la famine.. pour ADT Quart Monde …à Soweto .. j’avais été très marquée … par le fait.. qu’il m’ait fallu avoir des « gardes du corps » … car Soweto était dangereux .. pour une femme … blanche ..Malgré le climat de confiance qui s’est instauré durant le mois de ma mission je n’ai jamais pas m’y rendre …et y rester seule avec les Enfants et les Petites Mamans ! bien qu’ils m’avaient surnommée « la marabout blanche » …

    je t’ai narré ceci .. pour que s’estompe le froid dans mon dos ..provoqué par ton récit ..écrit en Virtuose Fabuliste!
    et… je n’ai rien à me faire pardonner
    – non ce n’est pas moi ..qui ais mis tes lunettes sous ton post air rieur .. sourire..-
    l’appellation contôlée est méritée!
    bonne soirée
    Admirablement
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Je me suis mis en situation, c’est un fil dans mes écrits : « nul n’est maitre de son destin »
      Non pas par intervention divine ou parce que notre futur est déjà écrit dans un grand livre mais parce que nous sommes conditionnés par nos familles, elles-memes conditionnées par notre culture et qu’il est bien difficile voire impossible d’y échapper. Si tu lis Kerouac, tu découvres l’américain derrière les mots. Je te remercie de me confier tes expériences et sensations, cela est très enrichissant pour l’auteur et pour l’homme que je suis. Merci pour le compliment et bonne fin de semaine. Thierry

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