SOuth WEst TOwnship. Part 1

Du 05 04 2008 § 5 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Soweto

Johannesburg, le 23 Décembre 1976

Chère Maman,

Je t’écris ces quelques lignes afin de partager avec toi cette fête de Noël. Je dispose de quelques semaines de congés et pourtant nous ne viendrons pas te visiter. Je sais que la nouvelle de la privation de tes petits-enfants en ces jours de fêtes, sera comme un coup de couteau dans cette poitrine qui renferme le cœur que j’aime tant.

Ne pleure pas et prend soin de peser chacun des mots qui vont suivre !

Je t’aime Maman, je t’ai toujours aimé. J’ai partagé avec toi les instants de bonheur et les jours de douleurs dans notre paradis, dans les lointains du Transvaal.
La naissance de Judith qui avait éclairé la vie de famille comme un beau soleil, la mort de Père, comme un nuage passant rapidement devant ce soleil. Nous étions enfin libéré de cette longue agonie.
En te voyant pleurer, cachée dans ta chambre, secrètement je souhaitais la mort de papa. Cet homme magnifique du temps de sa vigueur qui avait créé de ses mains la ferme où nous vivions.
L’horrible vide laissé par Hannes, ton préféré mort dans l’étable, le crâne défoncé par ce cheval que tu aimais tant. J’ai pris part à ta peine insondable, j’ai voyagé avec toi au fond des abîmes et je le crois toujours, la force de mon amour t’as permis de reprendre le goût à la vie.

Je t’ai admiré sans limite lorsque tu laissais abattre cet animal magnifique, le tueur d’enfant. Lorsque tu gérais la ferme, les noirs, les gosses et que tu combattais pour nous donner une vie normale dans ce beau pays qu’est notre Afrique du sud.

J’ai appris avec jouissance notre prédestination à la dominance, qu’ici au cœur de notre musique, une blanche vaut bien mille noires. Sous ta main ferme, parfois trop ferme pour mon corps d’enfant, j’ai appris ma leçon.

Nous nous devons à notre patrie, ce pays que nous avons bâti au prix de la sueur et des peurs, au prix du sang, au prix des morts. J’ai vibré avec les nôtres dans les livres d’histoire pendant la guerre des Boers, haine de l’Anglais ce commercial cynique, haine du nègre ce sauvage inculte, incompatible avec la notion de progrès. Tu nous disais que nous nous devions de les traiter humainement, comme le bétail, nous devions éviter la brutalité sauf à des fins éducatives ou répressives. Je buvais tes mots…

Je me souviens de ce jour, peu de temps avant que je ne quitte la ferme pour le collège, où tu nous avais rassemblé dans la cour. Tu avais exigé que nous prenions le fouet pour punir ce cafre d’avoir volé des œufs.

Mon cœur saignait au son de la chair meurtrie, mais je levais le bras sans relâche pour te plaire. Le soir, en entendant mes pleurs étouffés, tu étais entrée dans ma chambre. Tu sentais bon, tu avais pris ma tête sur ta poitrine et m’avais fredonné une chanson. Lorsque ma tristesse s’était diluée dans ton parfum, tu m’avais murmuré à l’oreille: « Tu seras bientôt un homme, c’est dur d’être un homme dans ce monde. C’est pourquoi je me devais de t’apprendre. Je ne l’ai pas fait par plaisir mon fils. Il fallait que tu mesures la position du maître, que tu goûtes de la sévérité et de la justice de la peine. Il nous faut lutter pour survivre, le moindre signe de faiblesse et c’est notre fin. »

Puis tu m’avais embrassé. J’avais compris, Maman, pour la vie…

Je me souviens de cet appel téléphonique lorsque je t’annonçais mon intention de rentrer à l’école de police. Je me souviens de ton silence, chargé de la douleur de l’éloignement qui se prolonge. Je me souviens de ta voix chevrotante, lorsque résistant contre les pleurs, tu me disais ta fierté, ta fierté à la justesse de cette décision. Mon père également, avait été policier pendant un temps, mon grand-père qui avait fait carrière dans l’armée, notre sens du devoir et notre appréciation véritable du mot « servir ». Nous avions raccroché et je t’imaginais touchée et pleurant sur l’absence ignoble d’un de tes enfants. Je pleurais sincèrement sur tes larmes.

Je t’aime Maman, sois en assurée.

Une carrière dans la police en ces temps sombres et douloureux qui accablent notre cher pays. Je cassais volontiers du nègre et du communiste pour sauver notre nation du chaos, jusqu’à ce 16 Juin, l’hiver dernier, lorsque ma brigade reçu l’ordre de route: Soweto.

Les consignes de Jimmy Kruger de, je cite: « Rétablir l’ordre à tout prix et user de tous les moyens disponibles ! »

Le ton de ces consignes, inhabituel je dois le dire, nous laissait appréhender une journée difficile… Les rumeurs de tireurs embusqués de l’ANC dans les townships… Cette nouvelle loi, supprimant l’anglais comme langue de cours pour imposer l’afrikaans, jetait les enfants dans les rues. L’absence d’unités de police nègre… Nous nous taisions lorsqu’avant l’aube, nous embarquions dans nos véhicules blindés…

C’est en silence que nous avions effectué ce voyage, recroquevillés dans nos pensées à cause des menaces qui planaient.

C’est en silence également que nous prenions position. Seul le cliquetis de nos équipements métalliques annonçait notre arrivée. Certains fumaient, d’autres, figés dans un regard intérieur, paraissaient fondre lentement sous les rayons du soleil levant.

L’attente…

Nous étions exercés à cette attente, c’est plus de la moitié de la vie d’un policier. Pourtant en ce 16 juin, l’attente était insupportable. Le soleil s’élevant dans le ciel sans nuages, nous commencions à enregistrer les premiers mouvements dans le township.
Des écoliers en uniformes sortaient par des portes à peine entrouvertes. Ils se coulaient le long des constructions, ils étaient comme un fluide, sans un regard pour nous, sans un mot, presque sans un bruit.

Les rideaux s’entrouvraient, furtives images de visages sombres.
Nous pouvions presque respirer leur peur, cet outil qui nous va à merveille.
Avec le temps, la nervosité de nos hommes montait, elle devenait palpable.
Les fouets sifflaient.
Les hommes vérifiaient leurs chargeurs et leurs armes luisaient, comme si elles étaient avides de remplir leur mission.

Moi, je pensais à notre ferme comme toujours pour ne pas succomber à la tension.
Les nôtres se taisaient comme une équipe bien rodée qui ne fait que son travail.
Au loin, nous entendions maintenant des chants, ces beaux chants de nos nègres.

La puissance en augmentait rapidement, ce qui brisa notre silence.

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5 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Les mots sont des cris d’amour pour cette mère et cette famille meurtrie.
    Un très beau texte où la dureté de la vie demeure impitoyable.
    Amitié.
    dédé.

  2. pandora dit :

    C’est vraiment très bien écrit, cette place du blanc, cette violence et cette fin en pointillé qui ne dit rien qui suggère tout
    J’ai beaucoup aimé ce texte dépaysant et délicat
    Merci
    A bientôt ;-)

  3. tby dit :

    @pandora: Merci Pandora, je suis honoré de ce délicat commentaire.
    Amitié
    Thierry (et merci à Dédé de m’avoir permis de faire ta connaissance)

  4. Odile dit :

    Bonsoir,

    C’est extrémement poignant .. ce moment crucial … où enfin un Enfant .. devenu un Homme depuis longtemps .. coupe le « cordon ombilical » … sans pour autant se départir de l’Amour qu’il éprouve pour sa Mère .. mais pour affirmer enfin sa propre identité ..

    L’Apartheid a beaucoup de morts d’Enfants noirs sur la conscience … et bien que soi-disant cela n’existe plus .. depuis une quinzaine de jours il ressurgit … même si Soweto a été reconstruit … pour exterminer les Enfants des rues … en raison de la Coupe du Monde de Football !
    Pauvre Monde!
    bonne soirée
    Odile

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