Soso. Part 2

Sahara

Au Mali, la veille du départ…

Nous sommes tous réunis chez ma mère, mon chez moi jusque demain matin. Maman a organisé une petite fête, un repas copieux nous attend. La maison est pleine, des amis, des anciens et la famille. Mes sœurs pleurent à chaudes larmes. Maman se retient bruyamment.
J’ai du mal à contrôler l’émotion qui s’empare de moi. Étant le chef de famille, il me revient de la nourrir et donc de partir.
Mogosébé à l’air pensif, un sourire sur les lèvres. Il est content de partir à l’aventure, même s’il souffre comme moi de quitter sa famille. Il m’a dit qu’il n’avait pas peur.
Le patriarche fait une prière et béni le repas.
Nous mangeons en silence et puis vient le temps du palabre.
Les anciens nous donnent leurs conseils, certains d’entre eux sont revenus d’Europe, expulsés pour les uns, à la retraite pour les autres. Des enseignements de sages qui nous seront précieux sur la route.
La famille nous donnent les adresses de ceux qui sont là-bas, de ceux qui ont réussi.
Tante Leila nous parlent de son fils qui a disparu pendant le voyage. Elle pleure sur cette mort indigne, loin des siens, sans sépulture ?
Elle me glace le sang. J’ai peur, oui, j’ai peur !
Comme si mon éducation m’avait affaibli…
Il est tard maintenant. On s’embrasse, on nous donne les dernières recommandations.
Je vais me coucher, Mogosébé aussi.

Une petite aurore sale d’un jour d’hiver…

Un chien vient me visiter. Il renifle et s’éloigne. Il revient et renifle encore.
Une voix.
« Fuera ! »
Le chien s’enfuit. Je voudrai remercier mais aucun mot ne veut sortir de ma bouche.
Juste les mots: « Je suis! Je suis ! » qui résonnent encore dans ma tête.

« Papa ! Qu’est ce que c’est ? »
Je voudrai sourire. Je comprends l’espagnol maintenant.
« Reste là ! C’est un noir, je crois qu’il est mort ! Va chercher maman, dis lui qu’elle prévienne la police. Je reste là ! »

Je crois qu’il est mort… Ces mots… Maman !
Une main se pose sur mon visage, elle est douce et chaude. Elle me ferme doucement les paupières. C’est le noir maintenant. J’ai peur !
La voix de l’homme surgit du néant. Il prie, il prie pour moi. Merci !

En Algérie…

« – Soso ?
– Oui ?
– J’ai trouvé un passeur, il est malien ! Il nous prend 195 000 CFA pour le passage. Il nous faudra marcher la nuit. »
Enfin, du mouvement. Nous sommes déjà en route depuis… Trente quatre jours ! Trente quatre jours de malheur, d’attente et de frustration. Je pense souvent que nous devrions rentrer. Je pense trop me dit Mogosébé.
Il doit avoir raison.
Nous sommes à Tlemcen, enfin à côté, le visa de Mogosébé n’étant plus valable. Nous nous cachons avec beaucoup d’autres, nous cherchons comme eux une voie pour le Maroc. C’est toute l’Afrique qui est là avec nous, un vrai cours de géographie appliquée.
« – D’accord ! On part quand ?
– Ce soir ! Nous devons partir à la tombée de la nuit ! »
Le désert, marcher dans le désert… J’ai peur mais l’expression d’espoir et de joie sur le visage de mon cousin m’interdisent de lui en faire part. Notre petite fortune du départ est réduite à peau de chagrin. Après avoir payé le passeur, il ne nous restera plus que l’équivalent de 250 euros. Avec ça il faudra manger, payer les « dons » aux barrages et puis passer encore, cette fois du Maroc vers la terre promise.

En terre promise…

Lu sur fortresseurope.blogspot.com:
ROME – Le massacre aux portes de l’Europe ne s’arrête pas. Au moins 296 migrants et réfugiés sont morts en essayant de rejoindre les Pays de l’Union européenne durant le mois d’octobre 2007. Plus de 200 personnes disparues au large des îles Canaries, en Espagne, 51 morts dans le Canal de Sicile et en Calabre (une région du sud de l’Italie), et 33 autres noyés en mer Egée, entre la Turquie et la Grèce. Déjà 1.343 victimes de l’immigration clandestine depuis le début de l’année.

Mis en ligne par Borogove, le Mercredi 21 Novembre 2007, 18:47 dans la rubrique « International ».

Une petite aurore sale d’un jour d’hiver…

Un bruit de moteur et puis une conversation.
Du bruit, plein de bruit. Moi qui m’habituais lentement au silence et au néant.
On me soulève, on me dépose.
Le long cri déchirant d’une fermeture à glissière.
Une voix…
« Merci de nous avoir appelé. Si vous pensez avoir besoin d’une aide, d’un soutien, venez au poste, nous avons un psychologue qui pourra vous aider. Même pour nous qui sommes habitués, c’est dur de voir ces jeunes noyés. »
On me reprend. Une porte de voiture qui se ferme.
Les cahots du parcours sur la plage et puis le confort du bitume.

Au milieu de nulle part…

Le passeur a disparu ! Nous sommes au milieu du désert, au Maroc je crois et le passeur nous a abandonné. Il nous a laissé un litre d’eau à chacun et s’est envolé il y a trois jours. Nous n’avons plus d’eau et Mogosébé ne va pas bien du tout. Je l’ai traîné jusqu’à cette ruine pour avoir un peu d’ombre.

« – Soso ? Tu trouves ça beau le désert ?
– Oui ! J’aime bien le désert, c’est tellement différent des rives du fleuve.
– Raconte-moi Soso ! Raconte-moi avec tes mots, je suis si fatigué.
– Tu te souviens d’hier, la pluie de météorites, le manteau d’étoiles filantes qui couvrait la terre. Elles voulaient couvrir Mogosébé et Soso les étoiles, pour nous réchauffer, nous aider à lutter contre le froid. Et la pellicule de givre sur le buisson ce matin ? La beauté des cristaux dans la lumière de l’aurore, la rondeur des gouttelettes peu après et le délice de les sentir sur nos langues… La pureté de l’air, ici on a pas l’impression de respirer, pas comme chez nous où tu ressens cet air généreux et lourd peser sur tes poumons, sur ta peau, sur ton être. Non, ici c’est différent, c’est cristallin, nous sommes des joyaux et l’air nous traversent comme la lumière. Mogosébé ? Tu dors ? »
Je pleure, mon cousin est mort dans mes bras, sans un mot…
Je rassemble mes forces et bâtis un cairn, je le recouvre de pierre et puis je marche vers le nord.

Soso – 2007 – Licence :

Creative Commons License

Image Sahara – Patrick Gruban – 2006 – licence :

Licence Creative commons bysa

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6 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Le chiffre des victimes de l’immigration clandestine est intolérable. Certe, la prise de risque de ces voyageurs est énorme, pour parvenir à leur désir de vie. Mais ils ne sont pas condamnable pour autant.
    Les passeurs ont une grosse part de responsabilité. Ils font leurs trafics dont le seul but est lucratif, sans tenir compte de l’humain.
    C’est un problème très délicat à résoudre, dont je ne possède pas la clé.
    La poètique description des éléments de la

  2. dédé dit :

    La poétique description des éléments de la nature est superbe, parallèlement aux comportements humains.
    Amitié.
    dédé.

  3. yannick dit :

    Salut Thierry,
    tu t’es attaqué au problème de l’immigration clandestine en Europe avec beaucoup de pudeur. j’ai trouvé le tout début de la nouvelle très beau et très poétique. ensuite j’ai lu attentivement et ai appris pas mal de choses dans ce que je pourrais qualifier de « journalisme avec une âme » par rapport au flot journalier d’informations désincarnées qu’on nous sert. tu arrives à faire la synthèse de l’information et de l’émotion, mais toujours comme l’a dit dédé, avec pudeur.
    le drame de l’immigration clandestine est bien rendu.
    la partie « au milieu de nulle part » est très poétique et très belle. je poursuis…

    • tby dit :

      @ Yannick : Soso devait bénéficier d’un effet spécial en flash réalisé par Zorg mais finalement, il a disparu quelques temps juste au moment de la parution. Cet effet devait illustrer graphiquement le début de la nouvelle, avec les « je suis dans toutes les langues ». Dommage que cela n’ait pu voir le jour. Si je comprends bien que l’Europe ne puisse pas accueillir les masses de réfugiés économiques qui se présentent à ses portes, je suis révolté par les sommes investies pour défendre ses frontières, sommes qui seraient bien mieux employées à prévenir le besoin d’exil. C’est le moteur de cette nouvelle, rendre leur humanité à ces réfugiés, leur faire perdre le triste status de statistiques.

  4. Odile dit :

    le dernier repas chez sa maman ..me fait pensé à une scène déjà vécue … au cours de laquelle malgré mes exhortations à ne pas avoir recours à des passeurs pour franchir les frontières .. n’ont pas été entendues .. et sur la dizaine de jeunes partis tenter leur chance … pour pouvoir nourrir leurs familles … 2 seulement sont survivants .. dont 1 est rentré au pays …

    Je trouve que c’est équivalent .. à la traite des esclaves …

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