Soso. Part 1

Gibraltar

Je baigne dans le liquide amniotique.
Le sel emplit mes pores et les vagues me bercent.
Je plane dans des couleurs irréelles.

Je suis !
Je suis !

Ces mots, je les reconnais dans une chaîne de caractères irisés qui se déroulent devant moi comme une chaîne ADN.
D’autres mots que je ne saurais lire, apparaissent ici et là.
Je reconnais les lettres comme étant russes, chinoises, arabes…

Ce spectacle est magnifique !

La chaîne est immense, semble infinie.
Lorsque les mots s’en détachent, j’entends des voix.
D’hommes, de femmes, d’enfants…
Toujours ces mots…

Je suis! I am! Soy! Eu sou! Ich bin! Je suis!

Je suis fasciné par ce que je vois et ne prends pas vraiment conscience de ce nouveau bruit.
Celui des vagues se déroulant sur la plage.

Je suis roulé sur le sable, brusquement, violemment.

Je vois le ciel vaguement gris, une petite aurore sale d’un jour d’hiver.
De temps à autre les vagues me touchent, me poussent, comme si la mer ne voulait pas que je lui appartienne.
Je voudrai fermer les yeux mais cela m’est impossible.
Je voudrai me lever, j’ai froid maintenant.

Non, il me faut rester là, immobile et transi.

Flashback !

« Soso ! Soso ! »
Cet appel me fait sortir de ma rêverie, je me voyais déjà en France, travaillant afin de pouvoir aider ma famille, comme tout le monde ici.
« Oui ? »
Mogosébé vient vers moi agitant un papier dans la main, un grand sourire illuminant son visage.
« J’ai le visa pour l’Algérie ! »
Je lui souris en retour. Notre voyage peut donc commencer.

Je m’appelle Taama Coulibaly, je suis un Bambara et je porte le nom des fondateurs des royaumes de Ségou et de Kaarta. J’en suis très fier, malgré sa francisation. Le nom original étant Kulun Bali, ce qui signifie « sans pirogues ». Les deux frères, Niangolo et Baramangolo voulaient traverser le fleuve Niger et n’avaient pas de pirogue. Un silure les aida à passer le fleuve et c’est depuis ce jour que les Coulibaly ne mangent plus de ce poisson.
Tout le monde m’appelle Soso. C’est le moustique… Non pas parce que je suis assoiffé de sang, mais quand j’étais enfant, je ne laissais pas une minute de répit à ceux qui ne répondait pas à mes questions.
Comme le moustique ne nous laisse pas un instant de répit.
Mogosébé c’est mon cousin. C’est un Coulibaly lui aussi. Après-demain nous partons pour la France, comme tous les jeunes d’ici.
Ailleurs est meilleur. L’avenir n’appartient pas au Mali.
Mogosébé a besoin d’un visa pour l’Algérie parce qu’il est Burkinabe. Nous, les maliens nous rentrons sans visa. C’est notre projet, passer en Algérie, ensuite clandestinement au Maroc et puis tenter notre chance pour passer aux enclaves espagnoles. Des rumeurs disent que ça n’est plus possible. Nous verrons sur place.
Sinon, on passera en bateau. Le Maroc et l’Espagne sont très proches l’un de l’autre. Certains disent que là aussi ça n’est plus possible.
Ce qui n’est plus possible c’est de rester au Mali. C’est d’être en âge de nourrir une famille et de ne pouvoir le faire parce qu’il n’y a rien ici.

Mali

J’étais étudiant à l’École Nationale d’Ingénieurs à Bamako, jusqu’à ce que mon Professeur qui m’aimait bien, me confie que je ferais mieux de partir, d’aller travailler et étudier en France. Que j’étais très doué mais que personne n’avait besoin d’un ingénieur africain, les blancs et les jaunes amenant les leurs. Que j’avais une chance, ici et plus tard de devenir enseignant mais qu’il ne me laisserait sa place que sur son lit de mort. Il avait un sens de l’humour plutôt macabre mon Professeur.
Alors, j’ai arrêté les études et j’ai fait des petits boulots, ici et là. J’ai aidé ma mère au marché et puis aussi traficoté sur le Niger. Assez longtemps pour avoir récolté une petite fortune qui me permettra de payer les passeurs.
Mogosébé, lui, il a toujours travaillé dans les champs avec ses parents. Oh, il sait lire et écrire et il est bien meilleur que moi en calcul mental. Mais pour lui comme pour moi, comme pour des millions d’africains, il n’y a rien ici.
Pas d’avenir… Pas de meilleur… Juste le pire !
Demain Mogosébé et moi, nous irons au marché. Nous achèterons le nécessaire pour le voyage. Des vêtements chauds pour traverser le désert. Les nuits sont froides dans le désert et puis au nord, c’est plus froid qu’ici. Des gamelles en fer blanc et puis une carte de l’Afrique du Nord.
Lui aussi il a un petit capital de départ, cent cinquante mille CFA, ce qui fait à peu près deux cent trente euros. Moi, j’ai cinq cent mille CFA, je le disais une petite fortune, ce qui fait presque sept cent soixante dix euros. Mille euros à nous deux. En espérant que cela suffise…
Pourquoi je l’emmène avec moi ? Parce que qu’il est mon cousin préféré, je n’ai pas de frères et que ce voyage pour trouver la corne d’abondance est assez dangereux. Il est bon de le faire à deux…

En Europe précisément…

COMMUNIQUÉ DE PRESSE DU BUREAU EUROPÉEN D’AMNESTY INTERNATIONAL
Bruxelles, le 20 juin 2005. Les pays de l’Union européenne manquent de plus en plus fréquemment à leurs obligations internationales en matière de droit d’asile, selon trois rapports rendus publics simultanément par Amnesty International ce lundi 20 juin 2005, Journée mondiale des réfugiés.Ces rapports, qui traitent de toute une série de questions relatives à la détention et à l’expulsion de demandeurs d’asile en Espagne, en Italie et au Royaume-Uni, illustrent le terrible coût humain de la «forteresse Europe».
Amnesty International a rendu publique une lettre ouverte à la présidence de l’Union européenne, qui doit revenir prochainement au Royaume-Uni ; cette lettre contient une série de recommandations visant à améliorer le système commun européen en matière d’asile de sorte que les violations des droits humains soulignées dans les rapports ne soient plus tolérées par aucun des pays de l’Union européenne.

Soso – 2007 – Licence :

Creative Commons License

Image Gibraltar – Joe Vinent – 2008 – licence :

Licence Creative commons by

Image Mali – Jacques Longreve – 2006 – licence :

Domaine public

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3 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Entre rien et l’abondance de l’eldorado européen, le choix de nos deux africains est une question de survie. Ils optent pour le grand voyage, en en acceptant tous les risques.
    Cette préparation pour le départ est décrite avec beaucoup de pudeur.
    Amitié.
    dédé.

  2. Odile dit :

    L’espoir d’avoir un à venir meilleur …pour des jeunes qui n’arrivent pas à trouver du travail dansleur pays ..les incite .. à la grande aventure …

    Allez Soso …. puisque tu as cette opportunité .. et que tu as décidé de te lancer dansla grande aventure …
    bon vent ..

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