Soré

Le soleil en éruption

« Le chant pour celui qui désire vivre » de Jørn Riel, Soré qui clôt la trilogie.

Mais pourquoi une image du soleil alors que nous savons que l’article parlera de femmes ? Les Inuit pensent que le soleil est Elle, je vous présente donc La soleil qui donne la vie, aussi bien là-bas qu’ici.

Nous arrivons au terme de cette saga polaire qui nous mène de la fin du premier millénaire à nos jours. Ce tome tourne autour de trois personnages principaux qui, et malgré que Soré puisse être considérée comme le personnage principal, sont tout aussi important les uns que les autres. Les unes que les autres puisqu’il s’agit de trois femmes : Tewee-Soo, l’ancêtre toujours aussi présente dans sa grotte, Maria la mère et enfin Soré, sa fille et l’avenir du peuple.

Le livre commence par un traumatisme, celui de Soré enfant qui assiste à la destruction systèmatique à coup de pieds de sa mère par son père ivre. C’est un cri d’enfant, un cri terrifiant puisqu’il annonce la destruction d’un monde. Son père se suicide la nuit du massacre, sa mère disparait tout autant sous ses horribles blessures qu’emportée à l’hôpital. Inutile de préciser que l’alcool joue un rôle dans le drame.

Soré va être recueillie par Lûtivik, un oncle de sa mère qui vit sur une ile isolée où il élève des moutons. La coupure insulaire est bénéfique à la fillette, tout comme la coupure peut être bénéfique au col de l’utérus, afin d’éviter les terribles cicatrices de la déchirure.

Un vocabulaire sexiste ? Que nenni, gynécologique au pire, ce tome est consacré à la Femme, il ferme le cercle en l’ouvrant à nouveau comme savent le faire les cercles.

Soré qui connaitra d’autres déchirures pendant lesquelles résonnera à nouveau le cri d’enfant. On lui annoncera que sa mère est morte de ses blessures. Elle quittera l’ile et ses repères pour aller à l’école d’abord puis au Danemark. Elle sera violée par des marins alors qu’elle n’est pas encore tout à fait femme.

Son entourage ou ses rencontres l’aideront à transformer les déchirures en coupures, comme Lûtivik qui l’incite à poser les contes et légendes Inuit sur le papier, comme Majaq, le chasseur de Thulé qui lui apprendra que l’homme n’est pas que violence et qui deviendra le père de ses enfants.

Soré que nous allons suivre dans ses heurs et malheurs. J’ai aimé Soré comme si elle était ma fille, j’ai souffert avec elle et puis j’ai découvert Maria.

Maria et Soré du sang de Tewee-Soo et de Svava, du sang de Heq et d’Arluk. Maria qui n’est pas morte de ses blesssures, Maria qui croyait ne plus rien pouvoir offrir à son enfant dans son état hideux, Maria qui s’habitue peu à peu à sa laideur et son handicap, Maria qui reste une conteuse exceptionnelle connaissant bien la tradition. Maria avec qui j’ai souffert lorsque sa mère mourra de tuberculose, lorsque son père lui fera un enfant avant de disparaitre rongé par la folie du deuil, il finira ses jours dans la grotte de Tewee-Soo. La Femme disais-je. Maria qui perdra son mari tant aimé dans un naufrage, qui croira retrouver l’amour pour être disloquée une nuit de folie.

Maria, Soré, deux femmes victimes de la modernité, celle dont on chante la gloire civilisatrice alors qu’elle réduit les peuples premiers à l’état d’assistés au mieux, à l’état de rien du tout au pire, car ils disparaissent en tant que peuple, chaque personne se trouvant livrée à elle-même en l’absence de tout repère.

Le livre nous permet d’appréhender la déliquescence, la lente extinction qui est le sort des vaincus ou des colonisés. Pas de violences, l’inculturation tout d’abord et puis l’acculturation.

Et puis, Soré retrouve Maria et puis Maria retrouve Tewee-Soo et puis toutes deux partent pour Thulé avec la famille de Majaq, là où l’Inuk est encore un Inuit. Maria aura d’ailleurs un grand rôle à jouer puisqu’elle est la conteuse, puisqu’elle est la mémoire. Elle pourra apprendre aux jeunes, apprendre aux enfants ce qui fait d’eux ce qu’ils sont au pays des Hommes, l’Inuit Nunat d’Arluk. Soré qui porte en elle les pousses des graines déposées par Maria et Lûtivik s’engagera en politique pour que le Groenland devienne groenlandais, donnera naissance à des enfants élevés dans une famille de chasseurs, mangeant la nourriture des Hommes, se nourrissant des contes des anciens. Tewee-Soo elle agira comme elle l’a toujours fait, depuis sa grotte, dans le vent ou la glace, se tenant à la disposition de ceux qui cherchent leurs racines.

La Femme disais-je, celle qui cultive les gens. Celle que nous avons suivi dans ses terribles épreuves, dans ses instants de bonheur, c’est elle que Riel met en avant dans ce bouquet final, car elle est la promesse de l’avenir que l’auteur souhaite à ce peuple qu’il chérit.

Ce vœux de l’auteur si bien exprimé dans le titre de la trilogie, car vous l’aurez bien compris, celui qui désire vivre, celui pour qui il faut chanter, c’est le peuple.

Mon passage préféré : Lorsque Soré et Majaq arrivent chez Maria et qu’elle entreprend de conter sa vie afin que ceux qui ne la connaissent pas puisse savoir qui elle est.

Aurore boréale

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2 Commentaires

  1. yannick dit :

    Salut Thierry,
    j’espère que tu vas bien.
    Je viens de refermer un cercle avec la lecture de Soré.
    J’ai été tout d’abord pris aux tripes par le début et le sort de Maria, battue à mort par son mari. Puis j’ai suivi Soré chez son viel oncle avant qu’elle ne soit violée par les marins. Heureusement après Soré rencontre l’amour et prend sa vie en mains et écrit aussi car c’est une conteuse comme sa mère. MOi aussi le passage qui m’a le plus plu est celui où Maria raconte sa vie lors de la veillée; c’est beau, c’est triste et c’est prenant. Riel a réussi à m’amener dans cette vielle maison et j’étais assis avec « les hommes », écoutant une vie, savourant l’histoire.
    Ce cercle-ci se termine et s’en ouvre un autre, celui de l’avenir des générations futures des inuits. « Soré » a été écrit en 1983. Qu’en est-il aujourd’hui? Surement comme tu le dis, beaucoup de misère pour ces inuits mais aussi surement un sentiment de révolte face aux blancs et de fierté des racines inuits. Je crois qu’il y a un mouvement pour l’indépendance du Groenland. Mais aussi un grand appétit des compagnies minières et autres pour les richesses du sous-sol.
    Nous aurions pourtant bien des leçons à prendre des inuits pour leur adpatation pacifique à leur environnement.
    Voila j’ai clos la trilogie plus riche de la culture des inuits qui m’ont enrichi par leur style de vie et leur grande tolérance. Je n’oublierais pas non plus leur vie dure et parfois cruelle de l’ancien temps et leur souhaite un avenir où certaines de leurs valeurs deviendront les nôtres pour sauver ce qui peut l’être.
    Content aussi que tu deviennes un conteur pour les enfants de l’école de ta fille et que toi aussi tu perpétue la tradition des conteurs.
    Je te dis à la prochaine.
    Porte-toi bien.
    Amitié.

    Yannick

    • Thierry Benquey dit :

      @ Yannick : Bonjour mon ami et merci de ton passage. Oui, il existe bien un mouvement indépendantiste au Groenland mais qui se voit contrecarrer dans ses ambitions par les efforts de l’administration danoise pour « autonomiser » les-dites ambitions afin de mieux les conserver dans le giron économique Danois. Peut-on leur en vouloir alors que l’administration danoise n’a été tentée par l’assimilation que depuis une période relativement récente, la politique préalable étant une protection, malgré tout assez paternaliste, de l’Inuit ? Que serait cette indépendance si elle était accordée maintenant alors que les négociations internationales pour la délimitation des zones souveraines n’en est qu’à ses balbutiements (définition du plateau continental qui déterminera la zone de souveraineté sur les eaux actuellement internationales) ? De quelle indépendance s’agira-t-il lorsque les Inuit se retrouveront dépendant des cours du pétrole et de la technologie blanche ? Bien peu de peuples ont réussi ce passage délicat et les seuls exemples de réussite (je pense aux Navajos), s’ils ont bien démontré que la richesse profitait à la culture du peuple, elle ne profitait réellement qu’à une minorité tout comme chez les grands frères blancs… Le titre « Tristes tropiques » de l’ouvrage de Lévi-Strauss s’applique sans se décarcasser les méninges aux régions polaires.
      Tout comme toi, je rêve d’un partage idéal entre nos civilisations, certaines de leurs valeurs pourrait apporter un réel progrès sous nos latitudes plus clémentes, tout comme certains de nos schémas de pensée pourraient être très utiles à nos frères du grand Nord.
      J’ai peur que tant que notre monde sera fidèle à ces vieilles habitudes, ce rêve ne reste qu’un rêve et jamais ne devienne une réalité.

      Pour ce qui me concerne, j’aimerais conter mais je ne fais que la lecture, quoi que ce soit plus par fainéantise que par incapacité, je connais tellement bien « Le Rocher » que je pourrais presque le réciter. Sourire.

      Merci encore de nos échanges l’Ami Yannick.
      À très bientôt.
      Thierry

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