Quelque part au Moyen-Orient. Tableau 4

Du 11 04 2008 § 15 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Enfants irakiens et soldat américain

Rachid.

Odeurs des délices à engloutir, des épices, des couleurs à te noyer les yeux.
Des cris bariolés, des visages voilés, des sourires à pleines dents.

Au loin, les américains, promesses de Sweets and Chewing-gums.
Les adultes les ignorent, les soldats se fondent dans le décor.

Les grands marchandent, les petits se faufilent et la vie défile.
Chacun effectue les mêmes gestes, comme un jeu, comme un conte.

On se bouscule, on s’amuse, on déguste.
Ça klaxonne, ça sent, ça vibre.

La place se transforme en manège.
Je suis un cheval de bois, tu es une balançoire, elle est une sucrerie.
Il est un forain, nous sommes les enfants, vous êtes joyeux, ils sont la grande roue.
La fête du marché.
Depuis peu, le vrombissement des hélicos invite à la danse des libellules.

« Mais où est le chaton ? Je l’ai vu de loin avec ses yeux comme deux lacs verts, son poil en bataille, fuyant le bruit des hélicoptères. »

« Rachid ? Rachid ? »

« J’entends Maman qui me cherche.»
« Ne t’inquiètes pas petite mère ! Je veux juste attraper le chat, je ne suis pas loin de toi. Je voudrais l’emmener à la maison, Aïcha et Momo vont adorer ça… »

Il coure, l’urgence. Il faut faire vite.

« Rachiiiid ? »

Il s’arrête, étonné de voir Ali et Omar pour qui hier il jouait le messager. Il se tourne vers sa mère et lui sourit. Il la regarde dans les yeux et implorant, veux lui montrer le petit animal. « S’il te plaît… »

BOUM !

Attentat Bagdad

Elle tombe, ils tombent.
Les étals volent dans les airs, les membres, les déchirures, le chaton aussi.
Les sons anéantis.
La violence extrême.
La surprise absolue.
Le feu, la chaleur.
Rouge et noir sont les seules couleurs !

Il ne voit plus rien, ne sent plus rien pourtant il ne fait pas sombre. Alors, pour calmer sa peur, il pense.

Il évoque les souvenirs : sa mère ce matin l’embrassant pour le réveiller. Le petit-déjeuner qui lui donna tant de vigueur. La frimousse d’Aïcha et son beau sourire. Les drôleries de Momo derrière le dos de maman. Le roudoudou volé à l’étalage. Le petit chat…

Puis soudain irrésistiblement, remontent à la surface les souvenirs de la guerre.

Papa baignant dans son sang, les yeux ouverts vers l’infini. Maman hurlant dans son burnou noir, se frappant le visage des deux mains. Momo effondré sur le corps du père, Aïcha pleurant dans ses bras.

Les bombardements la nuit, comme une valse féerique, insufflant la terreur et l’admiration.

Il lutte pour retrouver des images douces, mais la violence est la plus forte.

Alors il s’éteint…

Quelque part au Moyen-Orient par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

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Image Enfants – Work of the U.S. federal government – Spc. Grant Okubo – 2008 – licence :

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Image attentat –
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15 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    L’explosion frappe cet enfant qui a déjà vécu ces horreurs de guerre. Les souvenirs passent en désordre, dans ses derniers instants de vie. Puis la petite flamme s’éteint, uniquement à cause de l’absurdité humaine.
    Ce texte évoque, avec magie, les moments paisibles du moyen orient. Dans les périodes tragiques, il dénonce cette souffrance quotidienne d’innocentes victimes qui subissent la guerre et ses atrocités aveugles.
    Amitié.
    dédé.

  2. gdblog dit :

    textes très beaux malgré l’horreur …

  3. tby dit :

    @gdblog: Merci
    Une horreur qu’on pouvait voir presque tous les jours aux informations fut un temps
    Amitié
    Thierry

  4. EDOUARD dit :

    Les aberrations humaines n’ont ceci de positif qu’elles génèrent des oeuvres belles et qui invitent à la réflexion. Merci Thierry.
    Je suis objecteur de conscience (20 mois de service civil en belgique en 91-92) d’origine partiellement juive. je suis un renégat, car agnostique. Toutes ces horreurs me dépassent. je n’ai plus envie de regarder les new pour voir et entendre les atrocités des Israéliens, des terroristes palestiniens, et autres; je n’ai plus envie non plus de ne pas entendre parler de ceux qui de par le monde crèvent encore de faim, car il me semble qu’on les oublie; faut-il qu’ailleurs les guerres cessent pour que l’on reparle d’eux?
    Je te souhaite une année pétillante l’artiste, car quoiqu’il arrive ici-bas, the show must go on for you, me, and « everybody, get up and boogie… »

    • tby dit :

      @ Edouard : Merci mon ami et puis te force pas à regarder tout ca, les images changent mais c’est toujours la meme chanson. Amitié. Thierry

  5. Sandy dit :

    Bonjour,

    Je viens de lire les 4 tableaux, d’une traite.
    4 univers qui se croisent et se déchirent, 4 vies qui baignent dans les épices, le soleil, la peur et la mort, 4 points de vue différents qui expriment leur vision d’une même scène pour une humanité qui se saigne elle-même.

    Tristes visions qui me viennent, portées jusqu’à moi par 4 scènes à l’écriture très bien menée.

    Amitié,
    Sandy

  6. Bifane dit :

    Ce quatrième volet achève le récit sur un regard douloureux, celui d’un impossible bonheur, d’une innocence interdite, d’un espoir déchiré… On lit cet ultime épisode avec la gravité de ceux qui savent. Lui ne sait pas. On se demande si c’est mieux ? Puis sa fin, l’impossible évasion d’un monde de haine et de violence auquel il ne peut échapper, et qui se referme sur lui, impitoyable.
    J’ai lu tes quatre tableaux, à mon rythme, avec ce besoin de me repasser chacun d’eux au fil d’un jour. Peinture dense d’un monde dont la fin demeure incompréhensible. Qu’est-ce qui nous pousse à nous déchirer les uns les autres ? Cette question me vient et me revient à longueur de temps. Chaque fois qu’éclate une guerre, chaque fois qu’un attentat est perpétré, chaque fois que l’homme tyrannise l’homme. A quelle fin ? Pourquoi ?
    Ce monde n’avance qu’à coups de tragédies humaines, et bien pire encore : ces tragédies n’ont pas de sens, rien qui mérite qu’on s’entretue, pas une cause qui vaille la vie d’un être humain. Ce non-sens à lui seul devrait suffire pour mettre un terme à toute cette folie. Mais non, elle se poursuit et se multiplie…
    Tes quatre tableaux soulignent cette aberration, manière de l’observer sous toutes les coutures, ou à l’inverse de n’en prendre qu’un éclat, en un lieu, un endroit, un instant, mais que ce point-là devienne un symbole. C’est réussi…

    • tby dit :

      @ Bifane : Merci mon ami, je suis complètement crevé là mais je prends ton commentaire avec moi pour aller visiter Morphée. Oui une aberration, c’est une constante sur mon blog et dans ma vie : La guerre est stupide. Sur myspace j’ai fait le blog le plus court de ma vie : « Qui a perdu la guerre ? Les morts ! » qui est mon avis sur celle-ci. Personne ne gagne meme ceux qui croient le faire puisqu’ils seront probablement victimes de la prochaine. Merci pour le compliment, bonne nuit et amitié. Thierry

  7. lubesac dit :

    La candeur de l’enfance voit tout avec un regard joueur.Et puis le beau sourire s’envole; Dernier regard sur la vie et puis dernière image cruelle de la mort du père oubliée par le monde enfantin.Plus de sourire! Eteint

    Thierry avec précision tu évoques ce monde qui devrait être beau et la tragédie. Les différents angles sont très intéressants . Ta façon d’écrire, sa concision, les termes choisis, la rapidité de l’action sont d’une belle maitrise d’écrivain.

    • tby dit :

      @ Lucette : Waow ! Le mot est lancé Ecrivain. Je rougis non sans une certaine fierté, je suis finalement peut etre bon à autre chose que faire des enfants. RIre. Amitié. THierry

  8. Odile dit :

    Je suis en larmes … tant ce dernier tableau m’émeut .. parce que c ‘est écrit avec un regard et… une Âme… d’Enfant …
    je suis toujours ébaubie .. par cette exceptionnelle faculté .. que tu as …de c dans tes Personnages
    bonne soirée

  9. Odile dit :

    je disais donc .. je suis toujours ébaubié .. par ton exceptionnelle faculté …à capter l’Âme .. de tes Personnages …
    et de décrire .. des scènes plus vivantes ..en émotions fortes … les unes que les autres .. même quand l’histoire est macabre …
    C’est un don .. car bien que je sois aller dans des pays en temps de guerre .. moi qui n’écris que ce que je vis … je n’ai jamais su le traduire aussi bien .. que Toi …
    Tu as de l’or .. dans ta Plume …
    Tu es un Grand …avec un G majuscule…
    bonne soirée
    je t’embrasse
    odile

    • tby dit :

      @ Odile : Je suis heureux d’avoir pu faire naitre des émotions fortes chez toi, chez mes lecteurs en général, je pense alors que le texte est une réussite. Je te remercie pour le compliment et pour les commentaires (effectivement, ca fait du bien d’y répondre. Clin d’oeil)
      Je t’embrasse.
      Thierry

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