Quelque part au Moyen-Orient. Tableau 2

Du 11 04 2008 § 12 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Patrouille Bagdad

The other side…

Puanteur de viande grillée, d’épices, des couleurs à te faire gerber.
Des bruits insensés, des visages masqués, des sourires pouilleux.

Au loin des ombres menaçantes, Djellabas aux multiples couleurs. « Regarde leurs mains ! »
Nous feignons la transparence, la foule l’ignorance.

Nous contrôlons les rues adjacentes pour protéger ces rats.
Chacun effectue les mêmes gestes, comme un insecte, comme une machine.

Jackson passe le premier, il cible les toits. Ensuite c’est moi, je cible la ruelle.
Ça klaxonne, ça pue, ça crisse.

La place se transforme en une arène.
Je suis un prétorien, tu es un gladiateur, elle est un sacrifice.
Il est un fauve, nous sommes les glaives, vous êtes le sang, ils sont tous morts.
Le cirque du marché.
Depuis peu, la mélodie des hélicos, comme une sirène grecque, joue son Rock’N’Roll.

« Mais que fait Omar, ce putain d’interprète, j’ai personne pour me couvrir !
Omar ? Omar ? »

L’adrénaline explose dans ma tête, le lieutenant me montre la place d’un signe du menton. Je me retourne sans un mot, comme un robot.
L’urgence, partout le danger, il faut faire vite.

« Omaaar ??? »

Et puis je le vois. Je vois ses yeux pleins de fiel, son visage crispé par la haine, il ouvre la bouche, semble vouloir hurler.
A ses cotés, un enfant le dos tourné.
« What the fucking hell !» Je ne pense pas, j’aligne et je tire.

BOUM !

Attentat Bagdad

Omar disparaît pulvérisé, ils tombent.
Les étals volent dans les airs, les membres, les déchirures, les rats aussi.
Les sons anéantis.
La violence extrême.
Le plaisir subtil.
Le feu, les odeurs.
Rouge et noir sont les seules couleurs !

J’exulte, pas de pertes de notre côté, le lieutenant me tape dans le dos.
« Good job ! »
Omar a disparu, l’enfant également.
Je remarque un femme assise, grotesque, qui hurle en s’accrochant à son panier.
Autour d’elle, des débris humains, j’en ai la nausée.
Débris d’innocents ? Restes du terroriste ? Ceux de l’enfant ?
J’oublie cette pensée, ils ont brisé les règles. Je ne fais que mon devoir. C’est pas moi qui l’ai tué, c’est Omar !

Je pense à ma fille, là-bas au pays. Encore deux mois de cet enfer et je pourrais l’embrasser. Je voudrais l’étreindre, jouer avec elle à la play-station.

Pas de tués, pas de nom d’un copain à la rubrique Iraq/casualties, pas de sac noir, juste des images maudites à jamais gravées dans ce qui nous reste de conscience…

« I hate this country ! »

Texte – 2007 – Licence :

Creative Commons License

Image Patrouille – U.S. Marine Corps photo by Cpl. Robert R. Attebury – 2005 – licence :

Domaine public

Image attentat –
Mass Communication Specialist 2nd Class Eli J. Medellin
– 2006 – licence :

Domaine public

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12 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Les images de ce paisible marché passent de la vie quotidienne à la mort atroce.
    L’explosion pulvérise cette paix fragile avec cruauté, sans distinction des victimes qui la subissent.
    Le texte dénonce ce carnage aveugle, où les hommes ne respectent aucune règle.
    Amitié.
    dédé.

  2. EDOUARD dit :

    c’est super, tu me donnes une idée pour mon prochain atelier d’écriture, décrire une scène (mais pas de carnage) de différents points de vue. Je ne l’ai pas encore fait, ou alors il y a longtemps. Tu tu es un crack (boum hue..) en la matière, moussaillon.

  3. Bifane dit :

    Du fait de sa qualité et de sa longueur, ce commentaire se trouve maintenant inséré dans un article : Quelque part au Moyen-Orient. Commentaire dont je vous recommande la lecture en cliquant sur le lien. Merci à Bifane pour ses mots. Thierry

    • tby dit :

      @ Bifane : Merci pour ce commentaire dont la qualité me laisse penser à en faire un article. Si tu me donnes l’autorisation, je le publierais au sein d’un article destiné à remettre ce texte en avant. J’attends ta réponse et si elle est positive, il disparaitra alors des commentaires pour passer en article. Merci de ce texte qui m’a touché. AMitié. Thierry

  4. Bifane dit :

    C’est aimable à toi, Thierry : je ne faisais que rebondir, avec un peu d’humeur et d’emportement, sur la violente émotion que m’a inspiré ton texte. Il est plus dur, beaucoup plus, que le précédent, par tout ce que tu y mets d’inique et de monstrueux. Il parle à tout l’Occident, à toute cette partie du monde qui plastronne et s’enorgueillit d’une dignité dont elle n’a plus seulement l’ombre. Il bouscule nos valeurs, bien ternes quand on les met à l’épreuve du réel, dans ce qu’il présente de plus terrible. C’est un texte en coup de poing, c’est un cri, ou un hurlement. C’est le regard qui observe sans sciller toute l’injustice du monde tel que nous l’avons fait. Je t’applaudis pour cela.
    Quant à utiliser les mots que je dépose chez toi, Thierry, entendons-nous bien : ils t’appartiennent, et d’autant plus qu’ils ne découlent que de ta propre expression. Je n’aurais pas eu cette réflexion si je n’avais pas lu tes mots. Or donc, tu peux en faire ce que tu veux, et je suis touché que tu les reçoives ainsi.
    Amicalement à ta plume d’aigle, que j’aime infiniment mieux que celles des cygnes ou des rossignols, quand bien même elles sont charmantes, mais parce qu’elles échouent à remuer le monde. Et le monde mérite de l’être, remué ! Surtout le nôtre…

    • tby dit :

      @ Bifane : Merci pour ces mots. Je me mets au travail dans les minutes qui suivent. Bonne journée et merci encore pour ces mots qui m’encouragent à la perseverance. Amitié. Thierry

  5. lubesac dit :

    Toujours des mots justes pour décrire, des verbes qui s’empilent pour l’action!
    Le ressenti du soldat, on peut le comprendre : il est conditionné:devenu inhumain pour et par son « travail »; il ne reprend vie qu’en pensant à sa fille . Son regard est neutre,vide devant ce marché et l’horreur

    • tby dit :

      @ Lucette : Devenu inhumain… Je n’en suis pas si sur, il fait son boulot comme certains le faisaient aussi dans les camps de la mort. Sa vision de la scène n’est pas une vision de vie, son métier c’est la mort. Je t’embrasse, Thierry

  6. Odile dit :

    Le soldat pour exécuter les ordres .. qu’il reçoit .. a besoin quand même .. de jsutifier à lui-même .. le carnage qu’il a fait ….peut-être cela lui apaise un peu sa conscience .. mais il trainera cette vision .. comme un boulet à vie !

    • tby dit :

      @ Odile : Oui, parmi les bourreaux, certains ne le sont que de circonstances et ils souffrent. On dit qu’on a toujours le choix, moi je soutiens que c’est une vue de l’esprit, on a un certain nombre de choix disponibles, ceux que notre éducation ou notre culture nous laissent. Bises.

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