Prise de tête… Part 8

Du 19 04 2008 § 4 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Montage jungle archer indio

La marche est difficile, très difficile.
J’utilise une vieille machette rouillée que j’ai aiguisé sommairement au village.
Les armatures du sac à dos se prennent dans chaque branche, chaque liane.

Je souffre terriblement des pieds, ces chaussures de marche étant des prisons pour mes extrémités nouvellement libérées.
J’ai peur que le Jaguar ne soit mort hier, je ressens la jungle comme avant, comme une menace, comme un obstacle.
Les moustiques se mettent rageusement de la partie et je peste contre eux et contre celui qui les a pensé.

Après trois heures de marche, je fais la pause. Je ne suis pas à mi-chemin.
Je sors mon calepin, sur lequel se trouve le rapport que j’ai commencé à rédiger avant de partir. J’y rajoute malicieusement trois conversion, une femme dont j’ai amputé la jambe et ses deux enfants. Après tout, ce n’est qu’un demi mensonge, ceux-là je les ai converti à moi.
Je souris et je pense à la douceur de Mygale soyeuse et je me remémore son odeur.

Je range le calepin et me remet en route. J’aimerais arriver avant la nuit. Oh, ils attendrons bien quelques jours. Dans ces régions, un rendez-vous n’est pas fixé comme en Europe. Il y a tellement d’imprévisible. Une crue, un animal sauvage, des indios sauvages également, un arbre qui tombe, un serpent ignoré. Mais je voudrais en finir au plus vite, retrouvez la sécurité et l’amour au village.
J’ai enlevé mes instruments de torture pédestres et je progresse beaucoup plus vite.

« Ô mon créateur, toi qui nous a confié ce monde. Prends-soin de ma personne. Inspire-moi ! Aide-moi ! Les métis que je vais rencontrer savent reconnaître l’indien. C’est dangereux pour moi et pour le peuple. Donne-moi la force dont j’ai besoin pour arriver avant la nuit ! Prête-moi la vigueur du jaguar ! »
Soudain, ma prière terminée, je remarque le silence. La jungle s’est enfuit ? Les cris des singes hurleurs, des oiseaux. Un silence menaçant…

Suis-je en territoire ennemi ?

Une ombre sur ma gauche. Un être humain, un indien, seul les indios peuvent se déplacer ainsi.
J’appelle en Espagnol.
« Il y a quelqu’un ? Ami ? »
Pas de réponse. Pas un bruit.

J’appelle en Shuar.
« Je suis Jaguar luisant ! Qui est là ? »
Un rire me répond.

Je me cramponne fermement à la machette. J’ai peur.

Un visage apparaît brièvement et disparaît à nouveau.
Je n’ai pas reconnu la personne mais j’ai très bien reconnu un guerrier Shuar en parure de guerre.
Une voix soudain. Une voix connue.
« Le blanc ! »
Je me retourne et vois Mangeur d’homme qui me fixe dans les yeux, son arc bandé.
Je reconnais ce sourire d’avant la cérémonie, quand j’étais son ennemi.

Le temps est figé, non, il s’écoule goutte à goutte. Un grain de sable, puis un autre…
Je vois la flèche voler vers moi.
Je vois le croc du jaguar me pénétrer dans l’aine.

Un mouvement dérisoire d’esquive alors que mon sang souille ma chemise.
« Ouuuuhhh ! »
J’entends mon cri de douleur comme s’il ne m’appartenait pas.
Le temps reprend son droit, il vole maintenant, tout s’accélère brutalement.
Je tourne le dos au tueur et je cours vers le village.
Un instant d’espoir intense et puis la douleur, une flèche me brise la hanche droite.
Je m’effondre en hurlant.
Je rampe.
J’aperçois deux pieds devant moi, deux pieds nus, un bracelet de poils de pécari à la cheville. Je relève la tête pour voir Pécari boiteux me regardant d’un air triste et se signant de notre signe de la croix.

« Jose ? »
Appel à l’aide pathétique et inutile.

Bruits de course et de branches brisées.
Un long cri de mort.
Je me mets sur le dos, juste à temps pour recevoir la lance de Mangeur d’homme dans la poitrine.

Douleur !
Puis très vite, froid, un froid intense et macabre dans cette jungle tropicale.

Je vois ses yeux.
Son regard me transperce.
Je n’y lis aucune haine. J’y ressens comme le regret d’avoir à accomplir quelque chose de nécessaire. Une mission sacrée.

J’aurais souhaité mourir en Shuar. Je meurs en missionnaire.

RUPTURE

Image – Montage Tby – 2009

Image – Rikbaksta indian performing at a bow-and-arrow competition. – Agência Brasil – 03/12/2007 – Licence :

Image – Cloud Forest Santa Lucia, Nanegal, Ecuador – Hjvannes – 04/2007 – Licence :

Licence Creative commons bysa

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4 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Je pense que c’est le diable qui a créé ces moustiques transporteurs de mort; mais dieu est capable de tout!
    Le croc de la flèche ne rate pas sa cible et mord les chairs du récent converti. La mort du jaguar est innatendue.
    L’auteur nous fait vivre avec précision le passage de vie à trépas du missionnaire. Il souffle la chaleur de la vie qui très vite, rejoint le froid qui la suit. Le texte est très démonstratif de l’ambiance de la tragédie.
    Amitié.
    dédé.

  2. Odile dit :

    Le suspens .. m’aura tenue éveillée .. jusqu’au bout .. c’est à dire + de 4 heures du matin …
    Je suis ébaubie .. quel final …inattendu … j’en suis.. j’en suis … toute tourneboulée !

    Comme quoi .. certaines règles sont immuables !

    Bon début de semaine en ce lundi ..
    Odile

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