Prise de tête… Part 7

Du 19 04 2008 § 5 Commentaires § Mots-clefs : , ,

A pataxó indian teaching about pataxó's traps

La semaine passe à une allure inconnue de moi, un concentré de temps.
Mangeur d’homme passe souvent me voir et m’apporte des plantes. Il s’applique à me montrer comment s’en servir, comment les reconnaître, à quel moment les cueillir et quelles maladies elles peuvent soigner.
Je lui rends souvent visite. Mon vocabulaire Shuar s’est multiplié par cent. J’y vais malgré tout avec Pécari boiteux, mon Jose.
Hier j’offrais enfin un crucifix à Mangeur d’homme. Il le prenait par politesse et le jetait au feu, sans honte, sans complexes. On ne refuse pas un cadeau chez les Shuars mais un cadeau se doit d’être utile.

Je suis tatoué maintenant. Un tatouage qui évoque mon nom: « Jaguar luisant. »
Je ne trouve plus ma bible, elle a disparu.

Ce matin, la sœur de Mangeur d’homme attend devant ma case, à son pied des ustensiles de cuisine et quelques objets que je ne peux identifier. Elle s’appuie sur une béquille de ma fabrication. Elle me sourit. Je la trouve belle.
Je lui fais signe de la tête qu’elle peut entrer. Je suis marié maintenant.

Pécari boiteux et son frère Ara soleil doivent venir pour m’emmener à la chasse.
J’ai charge de famille maintenant, la sœur de Mangeur d’homme qui répond au doux nom de Mygale soyeuse amenant deux enfants avec elle. Elle est veuve, la tête de son mari pourrissant quelque part chez les Aguarunas.

J’aime la chasse.
Je n’ai encore rien tiré, mon arc est en fabrication.
J’aime partir avec ces hommes et apprendre à lire la jungle.
Je m’imprègne et j’observe.
J’apprends le langage des signes qu’ils utilisent pour l’occasion.
J’apprends les dangers et les plaisirs qui se trouvent derrière chaque arbre.
J’ai beaucoup de chance, personne n’est venu m’inviter à une expédition guerrière.

Je ne sais pas quelle serait ma réponse.

La nuit tombée, nous rentrons, sans bruit, traversant la forêt comme des esprits.
Mon repas est prêt, il faut que j’agrandisse ma case, les enfants dorment dans la maison commune. Mygale soyeuse porte bien son nom, elle est douce et chaude, son vagin est comme un autel, une prière à la vie et je m’y abandonne, m’y désintègre sans aucune retenue.

Je n’ai plus peur, celui qui avait peur est mort, transpercé de flèches.
Il n’y a plus qu’un idiot au village.

Après l’amour, je vais au fleuve, je trouve une souche et m’installe confortablement, regardant les reflets de la lune jouer avec les remous de l’eau.
Je pense à ma journée de demain.
Il me faut aller au point de rendez-vous. Il me faut revêtir les loques de mon ancienne vie. Il me faut écrire un rapport, décrire des progrès imaginaires, des conversions.
Je n’aurais pas de honte à mentir.
Je protège le peuple. Tant que je suis là, il n’y aura pas de nouveau missionnaire, couleur de cadavre, esprit enfantin et vision du monde simpliste.
Je prie, j’aime ce contact avec dieu.

« Ô mon créateur, toi qui est le créateur de toute chose, de tout être, de ce monde gigantesque et grandiose, je m’adresse à toi et te remercie pour cette renaissance. Merci de m’avoir permis de découvrir ma vraie nature. Merci d’avoir ôter ces couches de crasse culturelle qui m’aveuglaient. Merci de m’avoir aidé à voir clair sur les buts terrestres de mon église, de m’avoir ouvert les yeux sur leur vanité comptable et meurtrière. Aide-moi ! Inspire-moi, pour ma rencontre demain. Que ta volonté soit faite ! »

Je me sens bien, le bruit de la jungle est fort, familier et rassurant.
Je rencontrerais ces blancs demain et je reviendrais dans mon village, m’occuper avec mes gens.

Je rentre et je m’allonge à coté de Mygale soyeuse, elle dort profondément et je la hume, je la respire, comme si je cherchais à m’imprégner de son être.

Rêve…

Moi le puissant jaguar, j’ai peur, je suis terrorisé même.
Un jaguar énorme et violent me poursuit!
Je suis blessé au flanc et la progression dans les arbres m’est difficile.
Je sens l’odeur de cet ennemi, j’entends ses feulements.
J’entends les branches qui cassent à son passage.
Plus question de discrétion, pour lui, sûr de sa victoire, pour moi, fuyant pour ma vie.
Puis je sens ses griffes déchirer mes hanches.
Il me tient.
Son regard me transperce.
Je n’y lis aucune haine. J’y ressens comme le regret d’avoir à accomplir quelque chose de nécessaire. Une mission sacrée.
Je meurs, le jaguar meurt en moi.

Je me réveille en sueur. Le cœur battant à exploser.
Je vais me rincer au fleuve, il fait encore nuit, on entend juste les femmes qui préparent la journée à venir.
Un légère brume baigne le monde.
La jungle est silencieuse, l’heure où les nocturnes rentrent et les diurnes se préparent à sortir.

Mygale soyeuse est réveillée maintenant. Le feu de notre foyer crépite joyeusement et mon repas est prêt. Je la remercie en Shuar. Elle sourit et prépare le repas pour ses petits.
Je suis troublé par mon rêve, j’aimerais en parler avec Pécari boiteux et Mangeur d’homme, l’interpréter correctement. Il me faut partir.

Je revêt les loques de ma vie passée, je me déguise en François Dejonge, missionnaire catholique au service de l’évêque de Quito, en mission pour le seigneur chez les Jivaros…

Dehors, je croise Mangeur d’homme, je m’approche pour le saluer mais il s’éloigne, il semble contrarié, très contrarié.
Je pars. Je me sens de plus en plus mal à l’aise.

Image – A pataxó indian teaching about pataxó’s traps – Fernando S Aldado – 09/03/2007 – Licence :

Licence Creative commons bysa

Bouton lire la suite

{lang: 'fr'}

5 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    L’auteur fait fondre peu à peu le missionnaire dans l’environnement, le language, les rites de ces hommes de la jungle, comme un sucre dans un café.
    Le pêcher de chair est consommé par l’homme d’église défroqué ( il vaut mieux l’être… pour avoir des rapports ! ), avec la belle Mygale soyeuse.
    Mais le missionnaire doit rendre des comptes à l’évêque de Quito, qui coordonne le nombre de convertions.
    Amitié.
    dédé.

    Ps. Bravo pour la nouvelle mise en page et pour ton beau nuage de Tags.

    Pitié pour le pauvre pêcheur que je suis; j’ai encore envoyé un doublon.
    Amitié.
    dédé.

  2. edouard dit :

    La prière comme exutoire ou dérivatif..ça ne marche qu’un temps…

  3. Odile dit :

    J’aime bien .. le contraste de cette opposition… du refus de Don Quichotte d’accepter un des prémices de l’évangélisation …et celle de François qui se retrouve marié -dans certaines contrées du monde, nos prêtres sont mariés avant de prononcer leurs voeux pour pouvoir être accepté par le peuple avec qui ils vont vivre .. ici c’est l’inverse ..- avec charge d’âmes …
    et le fait de rappeler.. que nos Frères prêtres ont les mêmes besoins d’amour physique … comme tout un chacun …
    Rêve prémonitoire ? je file direct … à l’épisode prochain .. pour le savoir ..

    Odile

Laisser quelques mots