Prise de tête… Part 6

Du 19 04 2008 § 4 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Indios Assurini, Brasil.

Le soleil se lève lorsque je reviens à moi. Je me précipite vers le fleuve pour rendre.
J’y rencontre quelques hommes qui se livrent à un de leur jeu favori: Le concours de vomi.
C’est à qui vomira le plus loin.
L’esprit pragmatique des indios, il faut faire de la place pour la bière fraîche.
Les hommes me saluent gaiement. Ils me regardent longuement, fascinés.

« Je suis nu ! Quelle horreur ! »

Je cache mes parties intimes et ils explosent de rire.
Je suis adopté, malgré ma couleur de cadavre.
L’un deux me montre les dents et imite un coup de griffe. Un relent, un relief de la drogue me laisse entrevoir ses yeux de Jaguar. Fraternité ?
Je me précipite vers mon habitation. Il me faut m’habiller !

La tête me tourne, je me sens très mal.
Jose gratte discrètement à l’entrée.
Je cherche en hâte un morceau de tissu pour me couvrir et me retourne, des larmes dans les yeux. J’ai honte.
« Pas courir ! Drogue ! Doucement, tout aller bien, doucement. »
Il disparaît.
Je pleure.
C’est un mélange de bonheur et de honte.
Je m’agenouille et prie, secoué de gros sanglots.

« Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre volonté soit faite.
Je m’excuse mon Dieu, pour ma conduite inqualifiable. Pour avoir cédé à la pression et avoir participé à cette cérémonie infâme. Je te demande humblement pardon pour le désir de la chair qui m’a envahit, je me dégoûte profondément pour avoir désiré ces hommes. Pardonne-moi !
Tu m’as fait comme je suis et tu ne m’as pas donné la force d’âme des martyrs. J’ai peur de Don Quichotte, j’ai peur de mourir ici, loin de ma mère. J’ai peur qu’ils ne me convertissent.
Aide-moi Seigneur, aide-moi ! Amen ! »

Je me sens revigoré par la prière. J’ai besoin de me confesser.
J’ai besoin des conseils d’un missionnaire accompli.
Je me sens si seul ici.
Je pleure à nouveau, longuement. Ces larmes nettoient mon être des impuretés de la nuit.
Je sors et cherche mes vêtements.
Je vois les Tsantzas d’hier traîner à terre, dans la boue, délaissées.
Ce que je vois, derrière la case commune, me pétrifie.
Mes habits sont là, ils pendent à poteau. Ils sont emplis de végétaux, pour leur donner une forme humaine et ils sont criblés de flèches.

Ce spectacle me dégrise en un instant. Je suis paralysé.
Je me vois attaché à ce même poteau, transpercé de ces mêmes flèches.
Je me rue vers ma hutte, rongé, dévoré par la peur.
Je me fabrique un pagne, un petit carré de tissu qui recouvre mes parties génitales, retenu par un lien en fibres végétales.

Ils m’ont dénudé, ils se sont accaparés de moi, cherchant à me faire perdre mon identité.
Je me laisse tomber sur ma natte.
Je pense à haute voix.

« Non ! La tribu, leur univers, leur monde est un organisme vivant. J’étais une tumeur maligne et cet organisme m’a combattu. Il cherche à me transformer en cellule saine. Tout corps étranger sera rejeté, anéanti, dissous ou assimilé avant qu’il ne forme un kyste capable de nuire à l’organisme. Je comprends… »
Je pense aux cellules malignes en chef de Lima et Quito qui attendent des résultats, des chiffres.
Je pense au rapport que je dois fournir dans une semaine, lorsque je rencontrerai le convoi qui doit apporter mon ravitaillement.
Je pense aux conséquences terribles pour le peuple si je n’étais pas au rendez-vous.
Il faut que je me retrouve mes esprits, que je puisse penser logiquement.
Je m’allonge et je dors.

Un rêve…

Je suis le jaguar et je renifle la femelle.
Elle sent si bon, elle est irrésistible.
Cette odeur volatilise mon désir de solitude, mon agressivité.
Notre danse nuptiale lance des volutes de volupté dans les frondaisons.
Je la monte. Je mord fermement sa nuque au goût musqué.
Je jouis.

Je me réveille, mouillé, honteux et satisfait.
Ces sentiments mêlés me gênent, m’exaspèrent.
Je sors et me dirige vers le fleuve.
L’eau va me purifier.
Une femme me propose une calebasse de bière.
Je la prends et boit longuement.
Elle me sourit.
Jamais une femme Shuar ne m’avait souri.
Je ne dois pas lui sourire en retour, comme c’est l’usage.

Le fleuve, la baignade, tout est différent ?
Non, je suis différent.
Le souvenir d’un missionnaire homosexuel et fragile s’estompe lentement.
Le Jaguar rode en moi, il me domine.

Je suis, j’ai toujours été et je serais toujours le jaguar.

Image – Índios Assurini, Brasil. – Agência Brasil – 2008 – Licence :

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4 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,
    Gueule de bois et naturisme pour le missionnaire, vomissant tous les maux diaboliques de la nuit.
    Le string du convertisseur de croyance est fabriqué dans la plus grande simplicité.
    Le prêcheur est confronté en permanence, à la jouïssance nocturne et à la tentation de la chair.
    L’auteur, avec malice, mêle la gravité et l’humour, pour décrire les doutes du missionnaire. En mauvais commercial, il n’atteindra pas le chiffre de convertion que lui réclame la sainte église.
    Pire encore, il le destabilise dans ses convictions de convertisseur d’esprit, au risque d’être converti lui même. C’est un régal pour le lecteur.
    Amitié.
    dédé.

  2. edouard dit :

    Se glisser dans la peau de ce personnage délicat comme une fleur d’avril n’est pas chose aisée, et tu y arrives à merveille.

  3. Odile dit :

    Quelle singulière introspection que celle-ci …

    Un soupçon de provocation .. une pincée de réalité de vie d’un missionnaire… épicée une dose de plaisir des sens assouvis rêvée .. le tout un mélange détonnant qui …. ouf .. sauve la morale et l’honneur de l’ Eglise … tout en rassurant sur sa « normalité » … notre missionnaire …
    cela m’a beaucoup amusée …sourire espiègle … no comment ..

    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Une empathie pas toute simple avec le missionnaire, monde qui m’est presque totalement inconnu, à l’exception de la littérature.

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