Prise de tête… Part 5

Du 19 04 2008 § 4 Commentaires § Mots-clefs : , ,

A Jaguar (Panthera onca) at the Milwaukee County Zoological Gardens

La journée s’éteint doucement lorsque nous nous dirigeons vers le village.
Les guerriers sont parés de leurs plus beaux atours.
Dans cette semi-obscurité, je me régale de ce spectacle, ces hommes à demi-nus, portant plumes et verroteries, les os dans le nez ou les oreilles, les tatouages.
J’admire ces corps puissants, ces fesses rondes et m’efforce de chasser cette érection qui me dérange. Je prie pour cela.
En effet, avant de me donner à Dieu, je me serais bien donné aux hommes…
Les femmes, à part ma mère, m’ont toujours laissé froid.

Le village est en pleine agitation et très bien éclairé.
Les chants, les danses, les gamins qui courent, les chiens, une excitation palpable.
« – Jose ? C’est quoi cette cérémonie ce soir ?
– Toi devenir véritable et nous chasser les Miusaks ! »
Moi, devenir véritable ? Je ne sais trop ce qu’il entend par là ???
Nous entrons dans la maison commune, coté des hommes. La grande majorité restant dehors, avec les Tsantzas fraîches. Ils chantent et ils dansent.

Don salue les occupants qui sont déjà là.
Je reconnais le chaman que je nomme Aguirre. Les autres me sont inconnus.
Une natte occupe le centre, près du feu.
Jose me fait signe d’y prendre place.
La bière de Manioc coule à flot, dans et hors de la hutte.
Un homme qui manie un hochet d’os et de plumes prépare une mixture. Tous sont très attentifs à ces gestes, à ces mots ?
Aujourd’hui, la bière me fait effet assez vite. La bière ? La cérémonie ? Tout ensemble ?
La mixture est prête. Elle est mélangée à de l’eau et circule entre les mains de mes hôtes.
C’est mon tour ! Je regarde vers Jose, il me sourit et fait un signe de la tête, une invitation à boire.
Je bois cette horreur particulièrement amère, une gorgée comme j’ai vu faire les autres.
Les anciens ? Les occupants de la case chantent. J’entends comme un tambour. Un son étrange et régulier. Je ris en réalisant que c’est mon cœur que j’entends. Ils rient aussi. Un rire franc, sans arrière-pensées, un rire de communion.
Et puis je fonds…
Mon corps glisse à terre. Je n’ai plus de force. Deux hommes m’allongent confortablement.

Et puis je vole. Je n’entends plus la fête, pas de tambours, pas de chants, pas d’enfants.
Autour de moi, c’est la jungle ! J’ai faim !
Une faim primordiale. J’ai faim d’esprit et de chair.
J’aperçois des mouvements dans les bois. Il fait nuit mais je vois comme en plein jour, juste une étrange coloration.
Mon odorat m’indique que ce sont des pécaris, ces sangliers amazoniens, des proies de choix.
Un reste de conscience tente de me déchirer et de me ramener vers le village.
L’odeur est trop forte et la conscience s’éteint comme s’éteint un cri.
Je me place contre le vent, une douce brise thermique qui vient avec la nuit.
Je rampe, je m’incruste dans le paysage.
Je suis tendu et pourtant complètement décontracté. La tension c’est la chasse.
La décontraction c’est la certitude de planter mes crocs dans la viande chaude et vivante.
Je la sens déjà, hurler, se débattre et puis s’abandonner.
Ô jaguar, tu as bien chassé, ma vie t’appartient !
Jaguar ?
Oui, je suis, j’ai toujours été et je serais toujours le jaguar.
Mes griffes rétractiles se plantent fermement dans une souche.
Les pécaris sont là, inconscients…
Un de leur petit passe près de moi.
Je jouis de cet instant précédant l’attaque, précédant la mort.
Je feule et attrape la petite créature par la gorge.
Les autres fuient.
Je prie les esprits de la forêt pour les remercier de cette proie. Je prie l’esprit du pécari pour son sacrifice et l’esprit du Pécari, le Pécari spirituel, primordial, pour le remercier de l’abondance et d’avoir honorer le contrat qui nous lie.
Je déchire la peau et mes crocs déchirent la viande. Le sang pulse et gicle.
Je déguste cet instant comme cette proie. Je me nourris spirituellement d’elle.

Je bande…
Une érection fantastique.
Et j’entends des rires, des tambours et des chants.

J’ouvre les yeux et j’ai un mouvement de recul. Un grand jaguar me regarde dans les yeux. C’est Don, je le sais et j’ai peur. Pas pitié, pas de commisération, juste une haine profonde. Oh, il ne me hait pas en tant que personne. Il voit bien que je suis un jaguar comme lui, presque comme lui. Il hait ce que je représente. Le changement, l’irrésistible variation, la destruction des Shuars. Il hait le blanc.
Je détourne mon regard pour croiser celui d’un pécari, du Pécari. C’est mon Jose, mon interprète. Il est fort et rapide et ses défenses sont redoutables. Il est source de vie.
Je fais un tour d’horizon et vois des tapirs, des pythons, des aras, des mygales.
Un zoo…
Je les comprends, sans mot dire. Ils me comprennent, sans maudire.

Nous nous levons et sortons. Il est temps de libérer les Miusaks. Il est temps d’offrir à Mangeur d’homme un avenir pour son clan.
Il est temps, dans ce monde véritable, de rendre la terre généreuse et prolifique pour les récoltes et les chasses à venir.

Les Tsantzas sont au milieu des hommes, ils sont tous armés, comme pour la guerre. Ils chantent et dansent. Je suis hypnotisé par les petites têtes. Je vois les Miusaks. Je perçois leurs hurlements, leur force et leurs appels à la vengeance. Je frissonnes devant cette énergie dévastatrice, devant cette haine du vivant.
Il est bon de les renvoyer. Il bon de fortifier le clan. Il est bon d’être Shuar.
Les animaux de la loge et moi même, nous dansons. Ils chantent, je ne connais pas ces chants, mais je grogne et donne des coups de griffes tueurs qui tiennent les Miusaks en respect.

Je fonds…
Je me renie.
Je renais.
Je m’évanouis.

Image – A Jaguar (Panthera onca) at the Milwaukee County Zoological Gardens – Cburnett – 06/10/2006 – Licence :

Licence Creative commons bysa

Bouton lire la suite

{lang: 'fr'}

4 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Le missionnaire aurait des tendances pas très religieuses, malgré qu’il soit prêt à offrir son corps, uniquement aux hommes. Sacrifice ou plaisir de chair ? ( hum ).
    Après avoir conssommé la mixture, le missionnaire perd les pédales et s’éparpille dans des visions, pas très catholiques.
    La description de cette soirée dans la jungle est riche en précisions rituelles. Le lecteur se laisse emporter, au sein de cette ambiance tribale. Attention ! le jaguar rôde.
    Amitié.
    dédé.

  2. edouard dit :

    Moi j’aime la poésie qui se dégage de certains passages…
    Quant à l’abstinence sexuelle quand on a fait voeu, ça doit pas être évident, qu’on soit hétéro qui tout suce ou homo tous tissus

  3. Odile dit :

    Waouh .. pour le coup… je me suis sentie télé transportée sur place ..
    Quel kaléidoscope d’émotions … à variation forte et surprenante… hormis… et je ne m’en excuse pas … l’érection … -sourire-
    Incroyable .. j’en suis encore toute fébrile et vibrante …

    Bravo pour cet épisode particulièrement prenant …

    Odile

Laisser quelques mots