Prise de tête… Part 4

Du 19 04 2008 § 7 Commentaires § Mots-clefs : , ,

San Francisco Solano

L’amputation se déroule à merveille. Il faut dire que ce genre d’opération au niveau d’une articulation est simple, c’est comme de décortiquer un poulet.
Passez-moi l’expression !
Je ferme la plaie, toujours en priant à haute voix, ce qui me donne des ailes. Quand tout à coup, une nouvelle inspiration divine, c’est certain, me souffle d’utiliser les médecines que m’avait confié Don Quichotte pour désinfecter la blessure.
« Jose ! Apporte moi la racine et les feuilles de Mangeur d’homme ! »
Quand Jose revient avec les plantes, il les montre ostensiblement aux spectateurs et j’entends des murmures d’approbation s’élevant du groupe.
Je bande enfin le moignon, sans oublier d’y insérer la « phytothérapie de l’âge de pierre. »
La main de Jose se pose sur la mienne et il secoue la tête.
« Pas comme ça ! »
Il prend la racine et la mâche longuement. Il crache le jus dans les feuilles qu’il broie de ses mains fortes et applique la pâte sur la plaie.
« Comme ça bon ! »
Je referme le bandage et constate que le visage de la malade est décontracté, qu’on pourrait presque y lire une ébauche de sourire.
« Le Laudanum ! »
Cette expression de sérénité produit un effet fantastique sur l’assistance. Je peux lire dans leurs yeux un grand respect, nuancé d’une pointe de peur. Je suis devenu un grand sorcier, un chaman étrange et sûrement redoutable.

Les Shuars et consorts ne croient pas aux causes naturelles de la mort. Une maladie, un accident, tout est l’œuvre des sorciers, des chamans et appelle vengeance.

Je décide d’exploiter ce statut et demande à Jose de creuser un trou à l’écart. J’enveloppe ce membre séparé dans un reste de chemise, prend une gorgée de Fine, ma chère Fine dans la bouche et la crache en un brouillard sur le paquet. J’avais déjà vu Don le faire, sur des malades. Nous enterrons cérémonieusement, priant à haute voix et avec force de signes de croix, cette jambe devenue inutile. Je remarque que certains enfants nous singent et s’efforcent de se signer comme de bons chrétiens. Je souris intérieurement. Aujourd’hui, j’ai marqué des points.
Deux femmes s’approchent de la sœur de Mangeur d’homme et il semble qu’elles veuillent l’emmener, probablement dans la case commune.
« Jose ! Dis-leur qu’elle doit rester là ! Je dois observer comment elle évolue ! »
Dans leurs yeux, c’est une peur franche et non voilée que je découvre.
« Fais attention ! N’en fais pas trop ! Ne gâche pas tout ! »

La foule se dissout. Deux hommes me tapent rudement sur l’épaule en signe de félicitation ? De reconnaissance ?
Jose m’apprendra plus tard qu’ils sont les « fils » de cette femme. Les enfants d’une grande sœur et qu’ils étaient les deux archers menaçants.

Les jours passent et la patiente semble se remettre plutôt bien. Il faut dire qu’ils sont tous dotés d’une robuste constitution, les faibles mourant très vite dès la petite enfance. Elle a de la fièvre mais je change son pansement tous les jours et la plaie est saine. Ce qui m’amène à reconsidérer la « phytothérapie de l’âge de pierre » et à apprendre à reconnaître les plantes dans les bois. J’ai du respect maintenant pour cette combinaison de deux éléments qui donne de si bons résultats dans cet environnement.
Le Laudanum fait merveille, je lui en donne chaque jour quelques gouttes pour lutter contre la douleur et favoriser son sommeil.
Les habitants du village me saluent lorsqu’ils me croisent, une petite révolution…

Deux jours après avoir autorisé le retour de ma malade dans la case commune surgit Jose dans mes appartements.
« Mangeur d’homme ici. Toi venir ! »
Juste le temps de me saisir d’un chapelet que je voudrais lui offrir et nous voilà en route pour les quartiers de Don.

Il est là, devant moi, semblant plus féroce et redoutable que jamais.
Il parle à Jose.
« – Mangeur d’homme content. Toi sauver sœur. Toi son frère.
– Son frère ?
– Euh .. Non toi comme lui médecine !
– Ah… »
Je préfère être son collègue plutôt qu’il ne m’adopte.

Il parle encore. Dans son regard je ne distingue aucune gratitude, au contraire. Mais comment interpréter ses regards ? Ils sont si différents. Le pays est différent, la foi, les gens, les animaux et je finis par le croire, l’air que nous respirons.

« – Toi rester aujourd’hui avec Mangeur d’homme ! Grande cérémonie nuit dans village.
– Jose, toi aussi tu restes ?
– Moi rester avec toi ! »
Ouf ! Je suis rassuré. Je ne suis pas très à l’aise avec mon nouveau statut.

Don rentre dans sa case et en ressort avec des Tsantzas toutes fraîches.
Les Tsantzas sont les têtes coupées et réduites, la spécialité des Jivaros qui les rend si terrifiant pour les blancs du pays. Il les expose sur un piquet, il semble plein de respect.
Il retourne à l’intérieur et en revenant me jette quelque chose d’indicible sur les genoux.
Je regarde, ahuri et y voit une Tsantza desséchée.
Un réflexe idiot.
Je hurle !
Je me lève précipitamment, jetant au loin cette chose abominable qui avait été un être humain.
Ils sont tous pliés de rire, même mon Jose. Don lui me regarde, un sourire méchant sur les lèvres, me montrant ses dents, des flammes de l’enfer plein les yeux.
Je viens de ruiner les progrès accomplis ces derniers jours, comme ça, un réflexe…
Même l’idiot du village n’a pas peur d’une vieille Tsantza, d’une Tsantza vide.

La Tsantza contient l’âme vengeresse du défunt, le Miusak. C’est la raison pour laquelle tous les orifices sont bouchés ou cousus. Ce Miusak sera libéré lors d’une cérémonie interminable et compliquée et alors la Tsantza ne représente plus rien, comme un papier cadeau après Noël. L’esprit du tué viendra enrichir le clan du tueur par une renaissance . Si on veut un clan fort, il faut beaucoup de têtes. Des gens de qualité ou de puissance afin de fortifier le clan, de le régénérer. C’est une manière simpliste de voir l’expression “Je prends ta vie !” se concrétiser, s’accomplir.
Des sauvages…
« Mon dieu ait pitié de moi. »

Image – San Francisco Solano (1549-1610) – Attributed to Pedro Diaz (ca. 1810) – Museo Nacional de Peru, Lima. – Licence :

Domaine public

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7 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Opération amputation réussie. Le missionnaire « coupeur de jambe » peut être fier de son travail.
    Par un geste maladroit, il détruit la confiance que lui portait la tribu.
    L’imagination de l’auteur est intarissable.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @dédé
      Pauvre petit missionnaire qui se retrouve plongé dans un monde qu’il n’avait jamais soupconné. Quelle idée aussi que de vouloir convertir, pourquoi pas invertir ou subvertir. (sourire). Merci de ta lecture mon ami.
      Thierry

  2. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Je n’ai jamais pu supporter ces hommes qui veulent à tous prix convertir les autres.
    De quel droit une croyance serait elle plus universelle qu’une autre ? Je pense, mon ami, que nous partageons cet avis.
    Amitié.
    dédé.

  3. edouard dit :

    baudelaire quant à lui consommait beaucoup de laudanum pour lutter contrec les douleur provoquées par la Syph.
    je me suis un peu intéressé à d’autres sociétés dites primitives, celles des Bushmen et celles des aborigènes d’Australie située non loin du Mont Uluru, Ayer’s Rock disent les Anglais

  4. tby dit :

    @edouard: Salut Edouard
    Le laudanum était le remède miracle pour le corps et l’esprit en ces temps là. Je suis passinné d’ethnologie et je me réjouis de ton interet pour cette nouvelle et pour ces peuples. Je suis bien content aussi des cent ans de Levy-Strauss, c’est pas cent ans de conneries.
    Amitié
    Thierry

  5. Odile dit :

    Le laudanum a eu son époque de gloire .. et de catastrophes .. au XIXème siécle en Angleterre, en Europe .. étant à multi usages …

    Ce fut d’abord une drogue répandue dans la classe ouvrière car il n’était pas taxécomme alcool et coûtait moins cher qu’une bouteille de gin!
    Je m’y suis inteéressée lorque j’ai lu la bio non pa de Baudelaire… à qui je suis définitivement hermétique.. mais à Lewis Caroll qui semble-t-il souffrait de violentes hallucinations causées par sa consommation de laudanum .. je ne voudrais pas dire de sottises .. quoique je n’en suis pas à une près .. mais je crois qu’il en était de même pour Charles Dickens …

    Alors que c’était un analgésique puissant, et avait aussi d’autres vertus thérapeutiques .. son usage fut détourné ..à l’époque je crois victorienne.. pour soulager les menstrues douleureuses des femmes .. certaines s’en servaient aussi pour obtenir le teint pâle qui était à la mode en ce temps là …
    Par contre il y eut beaucoup de Bébés qui sont morts d’overdoses !

    j’aurais eu la même réaction que ce pauvre missionaire .. si’il m’était arriver pareille mésaventure !
    Comme quoi il suffit d’un simpe réflexe humain .. pour perdre tout le crédit d’une action passée !
    Ce qui m’a plu … dans cet épisode .. en sus de l’excellence du détail .. c’est que tu prennes le temps à donner la signification complète … de la Tsanza..
    Merci
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Merci pour ces informations sur le Laudanum, tu vois, je me suis bien renseigné sur les Tsanzas mais pas sur le Laudanum, m’étant contenté des informations déjà et depuis longtemps acquises. Je ne savais pas son passé de drogue populaire car peu chère. Très intéressant, ressortira surement dans un autre texte.

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