Prise de tête… Part 3

Du 19 04 2008 § 4 Commentaires § Mots-clefs : , ,

17th century Persian anatomy

Jose et moi, nous passons à la case commune.
Je veux entrer mais Jose, le visage horrifié, me retient par la manche.

« Femmes ! interdit ! »
J’avais oublié…
« Dis leur de l’amener dans ma case. Vite ! »

Je me dirige en toute hâte vers mon habitation et fouille violemment dans mes affaires.
La trousse, enfin.
Deux femmes portant une troisième attendent devant ma porte. Elles sont probablement mariées et ne doivent pas pénétrer dans l’intimité d’un étranger.
« Jose, dis-leur de la déposer là, on s’en occupe ! »
Je sors une natte tressée. Jose et moi l’allongeons dessus.
Elle est sans connaissance, une femme jeune, difficile à dire avec eux. Elle pourrait avoir entre quinze et vingt ans, à trente ans elles en paraissent cinquante.
Pas besoin de pratiquer un examen approfondi pour donner un diagnostic précis, l’odeur de chair en putréfaction étant trop forte pour pouvoir l’ignorer.
Gangrène !
Un peu au-dessus du talon, une vilaine plaie suppurante. Une longueur d’environ vingt centimètre de chair pourrissante. Je suis terrorisé.

Je tombe à genoux et rentre en prière. Jose me regarde comme si je venais d’une autre galaxie.
« Ô mon dieu. Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre volonté soit faite. Je te remercie Seigneur de m’avoir permis de commencer des études de médecine avant que ta lumière ne m’atteigne et que tu me guide vers le séminaire. Guide-moi, Seigneur, encore une fois, donne-moi une main ferme et permet-moi de te servir encore quelque temps. Amen ! »

Cette prière, c’était un peu comme un marché : Sauve-moi et je ramènerai à toi les brebis égarées dans cette jungle malsaine. Il me fallait essayer.

« Jose ! Va chercher ta femme et tes filles, il nous faut de l’eau bouillante, beaucoup d’eau ! Ramène des hommes aussi, ils doivent construire un abri au-dessus d’elle. »
Jose s’en va. Je rentre dans ma case, cherchant une planche anatomique que j’ai toujours avec moi. Pourquoi ? Je ne sais pas. C’est comme si en regardant mes frères et mes sœurs de l’intérieur, je pourrais trouver le lieu où se cache leurs âmes … C’est surtout pour admirer l’œuvre de notre créateur. La perfection d’un corps, de sa mécanique alchimiste.

Il commence à régner une certaine agitation, je préférerais l’intimité de la case pour opérer mais je n’ai pas le choix.

Je m’éloigne de quelques pas, à la recherche d’un bâton pour qu’elle puisse le mordre.
Je me repose un peu, l’émotion intense et la peur pour ma vie me fatigue intensément.
Je décide d’aller au fleuve. Il faut que je me change les idées, que je redescende, que je me calme.

Je croise Jose qui jouit de la situation et donne des ordres avec de grands airs.
« Jose, n’oublie pas ! Lui faire un toit mais pas de murs ! »

Je me baigne longuement, pour une fois, pas un gosse. Tous s’agglutinent devant la malade, commentent, rient, frissonnent.
Je me sens mieux, beaucoup mieux, une force intérieure m’envahit. Je suis calme, serein.
Je rentre à la case pour prendre ma trousse et le reste de Fine Napoléon que je réservais pour Noël.
J’étudie la planche anatomique. Je me suis décidé pour une amputation au genou, j’espère que cela sera suffisant. Je regarde ce dessin, fasciné, transporté. Cette artère, là, je l’aurais bientôt entre les mains, il me faudra la ligaturer.
Je vérifie le contenu de ma trousse et y trouve un flacon de Laudanum. Je m’approche de la blessée et cherche à la réveiller afin qu’elle puisse boire de ce liquide. Sans succès.
Je prends alors une aiguille et lui pique un téton.
Elle ouvre les yeux.
Je lui insère le flacon entre les lèvres et elle boit.
« De l’eau ! Pour boire ! »
Des mains me donne une calebasse et elle boit.
Voilà qui va bien m’aider.
Je lui repose la tête sur la natte et il me semble qu’elle perd aussitôt connaissance.
Les préparatifs vont bon train, l’abri est finit et de l’eau bout sur plusieurs foyers.
Je jette un regard circulaire. Tous sont tendus…
Pas un bruit, sauf ceux de la jungle. Elle s’en fout la jungle d’une vie. De deux vies, si j’échoue, je perdrai aussi la mienne.

Je prends une profonde inspiration et prépare mes instruments.
Le scalpel et la pince sont jetés dans l’eau bouillante.
Je me lave les mains à l’eau, puis demande à Jose d’y asperger un peu de ma chère Fine Napoléon. Je n’ai plus de désinfectant, j’ai abusé de l’alcool à chacun de mes petits bobos. Chaque éraflure, je la noyais sous l’alcool. Je le regrette maintenant.
Je prends une gorgée de Fine, je déguste, j’apprécie.

« – Jose ! Quatre, non cinq femmes pour la tenir. Une par la cuisse, les autres aux épaules, une lui tient la tête et la dernière lui maintient les hanches. Tu as compris ?
– Non, pas savoir hanche ?
– Là ! »

Je rentre chercher ma dernière chemise et la déchire. Je vais avoir besoin de beaucoup de tissu. Je jette les bandelettes dans l’eau maintenant stérile.
Je dépose le scalpel et la pince sur un morceau de tissu. J’attends un peu, comme une trêve, afin qu’ils refroidissent. Je lui glisse le bâton entre les dents.
Je prends le scalpel et commence à inciser.
Des cris, de la violence…
Je remarque du coin de l’œil deux hommes armés de leurs arcs, ils me visent. Jose s’interpose. Ils se calment, les flèches me quittent, comme à regret.

« – Avoir dit Mangeur d’homme a demandé. Plus problèmes maintenant !
– Merci Jose ! »

Et puis, saisit d’une inspiration divine, je prie à haute voix pendant que j’opère, comme j’ai vu leurs chamans le faire. Leurs incantations païennes pendant qu’ils soignaient les gens.

Image – 17th century Persian anatomy – Licence :

Domaine public

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4 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,
    Le missionnaire compte beaucoup sur l’inspiration divine pour commencer l’opération .
    Dans un milieu hostile, le chirurgien amateur saisit un scalpel, pour entammer la découpe.
    L’auteur met le pauvre missionnaire dans une situation très délicate, pour sa vie.
    Suspens assuré pour réussir cette intervention à risques !
    Amitié.
    dédé.

  2. edouard dit :

    Précis, concis, tel est ton style. Pas de fioritures, très bien.

  3. Odile dit :

    Ce récit me renvoie d’autres scènes… dans d’autres pays!

    On a toujours en épée de Damoclès .. le chef du village … et les Sages … au cas où ..

    Je trouve que ta façon de narrer dans cet épisode .. est celle d’un Soignant Chrétien…jusqu’au détail des planches anatomiques … sourire
    C’est un compliment .. si, si …
    Bonne et douce nuit
    Odile

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