Prise de tête… Part 2

Du 19 04 2008 § 4 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Pwanchir Pitu, Shaman et chef spirituel Achuar (Équateur)

Ah ! Voilà Jose !
Les salutations d’usage, il s’agenouille, je fais le signe de croix et nous sommes content.
Il est important que cette petite cérémonie se passe en public, je crois ?

Nous nous mettons en route pour aller aux quartiers de Don Quichotte.
Ça n’est pas très loin de la maison ovale, la forteresse des Shuars.
Cette maison est gigantesque, en comparaison avec les possibilités technologiques de mes hôtes. Un diamètre d’une trentaine de mètres et partagée en deux parties, celle des hommes et celle des femmes. La vie de la communauté se déroule en ces lieux.
En période calme, chacun préfère garder un peu d’intimité, c’est la raison pour laquelle nous nous éloignons du camp pour retrouver Don Quichotte et les siens.

Dix minutes d’une marche éreintante à travers la forêt que je ne pourrais qualifier de vierge. Partout des sentiers discrets, des parcelles cultivées. Oui, mes sauvages sont de bons agriculteurs. Le maïs, la canne à sucre, le manioc, le tabac et bien d’autres plantes que je ne saurais identifier.
Je suis en sueur, comme toujours, lorsque nous arrivons chez Don Quichotte. Il est là, il semble nous attendre. Surprendre un Shuar relève de l’impossible, surtout un chaman comme Don…
D’un signe, il nous indique un tronc sur lequel nous pouvons nous asseoir.
Jose semble nerveux, je l’interroge d’un regard qu’il esquive.
Jose fait partie de la famille de Don, ce qui me permets d’approcher cet homme de pouvoir, cet homme qui est mon plus grand ennemi.

Don est un homme de grande taille pour les canons indiens, musculeux et d’une intelligence aiguë. Il est connu et respecté par les autres groupes. Respecté ? Je ne sais pas vraiment, peut-être est-il craint ? En effet, la famille de Don dispose d’une vingtaine de guerriers en pleine possession de leurs moyens, ce qui équivaut à une armée par ici.
La famille ? Une entité beaucoup plus complexe que notre famille nucléaire, une famille étendue ? Je ne domine pas encore cette notion mais il semble que les sœurs de la mère soient aussi des mères et que les frères du père soient également des pères. Ce qui est bien pratique dans une société guerrière, les parents étant des biens fragiles et limités dans le temps, des denrées périssables…

Don revient accompagné d’une de ses femmes, elle nous apporte de la nourriture. Un bref coup d’œil me rassure. Pas de foie… En effet, les Jivaros ne sont pas cannibales mais il arrive parfois, dans le feu de l’action, que le foie d’un ennemi valeureux soit mangé.
Du poisson ! J’adore leur manière de préparer le poisson. C’est même ma nourriture préférée chez les Shuars. Jose qui est un excellent pêcheur m’approvisionne régulièrement.

Don me sourit, un sourire de prédateur qui me glace le sang.
Ne pas perdre son calme, ne pas lui laisser entrevoir la peur…
Il parle, longuement, Jose boit ses paroles.
Je me tourne vers lui.
« – Alors ?
– Oh, il parler moi !
– Ah bon… »

Il ne m’avait pourtant pas quitté du regard pendant ce long discours. Il devait probablement parler de moi.
Jose se lève, il semble soulagé.
Il s’éloigne, me laissant seul avec Don. Un instant je crains pour ma sécurité, mais Don s’est détourné, il cherche quelque chose dans un sac en feuille de palmier.
Il me tend un objet noirâtre que j’identifie comme étant une racine. Je le regarde interrogateur. Il me fait un signe que j’interprète comme: « Attends ! »
Jose revient, il porte dans sa main des feuilles. Il me les donne.

« Mangeur d’homme veut toi apprendre médecine ! »
Mangeur d’homme, c’est le nom de Don dans leur langue. Oh, pas de rapport avec le cannibalisme, c’est qu’il est, dieu me pardonne, un jaguar mangeur d’homme.

Je regarde Don. Il parle à nouveau, me regardant droit dans les yeux.

« – Racine et feuilles bon contre maladie des blessures. Quand viande est noire. Racine et feuille plus bon.
– Ah, c’est un antiseptique.
– Mangeur d’homme sœur malade grande maison. Viande noire et puante sur jambe.
– Dans la maison commune, oui et ?
– Nous aller grande maison et soigner sœur. Mangeur d’homme beaucoup aimer sœur ! »

Je regarde Don dans les yeux et remarque une interrogation. C’est le moment tant attendu ! La possibilité de montrer à mes sauvages la supériorité de notre médecine. Il nous faut d’abord passer à ma case, je dois aller chercher ma trousse de première urgence.

« Dis-lui que je vais soigner sa sœur. Dis-lui aussi qu’il devra me consacrer du temps et m’écouter longuement lorsque je reviendrai le voir. »

Jose traduit, je ressens une pointe d’agacement de la part de Don, mais il semble qu’il accepte.
Nous scellons le contrat avec une gorgée de bière de manioc. Cette bière dont il faut boire des litres pour ressentir une légère ivresse. Les indios eux, en ressentent les effets beaucoup plus rapidement. Je me suis habitué à ce breuvage que les femmes font en mâchant le manioc et le recrachant dans l’eau. Écœurant…

Don parle à nouveau. Son ton semble plus ferme. J’attends…

« Mangeur d’homme part guerre avec frères. Revient bientôt. Après guerre passer temps avec toi. Si sœur vivre. »

Cette dernière phrase me laisse comme un arrière-goût, elle contient une menace.
Je ne suis plus tout à fait sûr maintenant d’avoir bien fait d’accepter de soigner cette femme sans l’avoir vu auparavant.

Nous partons abruptement, sans salut comme il est d’usage.

Image – Pwanchir Pitu, Shaman et chef spirituel Achuar (Équateur) – Patricio Realpe conaie.org – 06/04/2008 – Licence :

Domaine public

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4 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Le missionnaire prend un risque énorme en proposant sa médecine. Si la soeur du « jaguar » ne survit pas, gare aux représailles.
    Le texte nous emporte dans cette tribu, avec un vif intérêt.
    Amitié.
    dédé.

  2. edouard dit :

    pas évident de s’acculturer, faut d’abord trouver ses repères, beaucoup observer, tout en restant sur ses gardes.

  3. Odile dit :

    bonsoir,

    Le choc des cultures .. des us et coutumes …
    c’est palpitant … j’ai bien fait d’embarquer ….
    bon désolée pour ce commentaire bref .. mais je m’oriente vers le 3ème épisode … sans passer par la case départ .. pour savoir si le Missionnaire va guérir… ou non… la soeur de Don Quichotte …
    le suspens est entier …

    Bonne et douce nuit
    Odile

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