Prise de tête… Part 1

Du 19 04 2008 § 6 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Tête réduite des Jivaros du Perou

« Mais pourquoi je n’arrive pas à ouvrir les yeux ?
C’est énervant, cette sinistre solitude…
Et pourtant, je distingue comme une clarté, comme une forte luminosité traversant mes paupières.
Je voudrais ouvrir la bouche. Appeler à l’aide.
Rien, mes lèvres ne se desserrent pas…
J’enrage !
Et ce brouhaha, ce bruit de fond déprimant… »

« Là, j’entends une voix distinctement, une voix d’enfant…
Je comprends ses mots. »

“ – Maman, pourquoi elle est si petite la tête du monsieur ?
Maman ? Maaamaaan ?
– Oui, laisse moi lire !
– Maman ?
– Oh, tu m’énerves ! Je ne peux pas te répondre si je ne lis pas ce qui est écrit !”

« Silence qui me semble durer une éternité.
Mais pourquoi parlent-ils de ma tête ? »

“Nicolas, reste là !
Viens, je t’explique…”

« Oui, expliquez moi, Madame, je ne comprends pas ! »

“ – C’est la tête d’un missionnaire.
– C’est quoi un missionnaire ?
– C’est une personne qui va apporter la vraie foi aux sauvages.
Ce monsieur était probablement missionnaire en Amérique du sud et on retrouva sa tête et d’autres dans un village abandonné par les Jivaros, en 1930.
– C’est quoi les Jivaros ?
– C’est une tribu indienne. Ils coupent les têtes et les réduisent.
– C’est quoi les réduisent ?
– Ils les font devenir toutes petites !
– Et pourquoi ils font ça ?
– Parce que ce sont des sauvages et qu’ils ne connaissent pas la vraie foi !
– Et pourquoi ?
– Oh, Nicolas, arrête de me prendre la tête ! Sinon je ne t’amène plus au musée, moi !
– Mais…
– Allez, viens ! On va plus loin !”

« Jivaros… Têtes… Réduire… Missionnaire…
Je me souviens ! »

RUPTURE

Il est sept heures du matin et je suis déjà en sueur.
Décidément, je n’aime pas beaucoup ce pays.
J’aimerais aller au fleuve, m’y plonger longuement, essayer d’échapper à cette chaleur moite.
Les enfants se moquent de moi et nous rions de bon cœur lorsque je me baigne en conservant mes vêtements.

Aujourd’hui, pas question de bain, je dois rencontrer Don Quichotte. Oui, je n’arrive pas à me souvenir de leurs noms dans cette langue bizarre. Alors, je leur donne des surnoms, en attendant de les baptiser et de les nommer face à Dieu.
J’attends Jose, mon interprète. Il prend son temps, comme tout le monde ici.
Au début, c’était énervant, exaspérant leur incapacité d’être ponctuel. Maintenant, j’y suis habitué, c’est même plutôt agréable de se laisser porter par la journée, faire face aux petites choses de la vie et puis apprécier les hasards des rencontres.

Parfois, une sueur froide me coule le long du dos. J’ai peur qu’ils arrivent à me convertir… Alors je lis la bible et tout rendre l’ordre.

Cela fait déjà un an que je suis chez les Jivaros, essayant de sauver leurs âmes. D’ailleurs je ne sais pas trop bien laquelle, ils en ont trois.
L’âme ordinaire, le Nekas, celle qui appartient au mensonge, au monde de tous les jours, celui que nous qualifions de réel.
L’âme éternelle, l’Arutam, celle du monde qu’ils considèrent comme véritable, le monde spirituel, le monde du rêve.
L’âme vengeresse, le Miusak, l’âme des morts, celle qu’il faut amadouer, renvoyer avec des cérémonies interminables et complexes, afin d’éviter qu’elles ne se vengent des vivants.

L’Arutam c’est une âme païenne, comme le Miusak. Je penche donc pour la sauvegarde du Nekas. C’est un défi que de vouloir leur faire admettre que c’est la seule âme véritable, que c’est celle qu’ils doivent sauver et présenter à Dieu. C’est l’opposé de leur croyance, leur superstition.

Dès que j’ouvre la bouche à ce sujet, ils secouent la tête, désolés de tant de bêtise. Mon statut de blanc me permet comme l’idiot du village de dire n’importe quoi. Et Jose, le converti, il secoue la tête aussi et rit avec les autres. Je me demande quelle est la qualité de sa traduction ?
De sa conversion ? Mais je n’ai que lui et apprendre la langue des Shuars m’est trop difficile.

Les Shuars, les Achuars, les Aguarunas, les Huambisas et le sous-groupe des Shiwiars qui forment ce que nous connaissons comme la tribu des Jivaros. Une unité de langue sans unité politique.
Leur occupation favorite ? La guerre… Contre les Achuaras, une tribu voisine et entre eux lorsque les Achuaras sont trop loin ou trop décimés.
Ensuite viennent la chasse et la pêche, la vie de famille, les cérémonies et l’usage des drogues.
Sinon ne rien faire du tout leur plaît bien aussi.
Je suis parfois désespéré et doute du succès de mon entreprise…

Image – Tête réduite des jivaros du Pérou – Luis Garcia – 06/04/2008 – Licence :

Licence Creative commons bysa

Bouton lire la suite

{lang: 'fr'}

6 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Le missionnaire aura fort à faire pour convertir les croyances des Jivaros.
    D’ailleurs, pourquoi faut-il toujours des gens qui considèrent que leur religion est la meilleure.
    Originale introduction, en commençant ton texte par cette réduction de tête « pensante ».
    Amitié.
    dédé.

  2. Edouard dit :

    J’ai entendu parler des réducteurs de têtes. Ici, c’est beaucoup du froid qu’on parle, qui est, chez l’homme provisoirement, réducteur de sexe, du moins chez certains. Quand ça caille c’est zizi négatif. Blague à part, je reviendrai sans doute sur Myspace en janvier 2009

  3. Seb dit :

    3 ames…. alors bon courage.
    Encore une fois passionnant et tres envie de lire la suite.
    Kissss
    Juliet!

  4. Odile dit :

    Ouf ! et bien pour trouver ce texte .. ce fut pour moi une vraie prise de tête … si, si
    bon .. pas de quoi la perdre … quoique .. ici, oulala ..
    Mon En tête ment est réducteur … mais n’est ce pas l’âme orale … des Jevaris ..

    Dis …est-ce que mon passeport de Bécassine …peut me permettre d’embarquer .. dans cette fabuleuse aventure ?
    Sourire
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Sourire. Point n’est besoin de passeport pour les petits enfers que nous nous batissons sur cette terre. Merci et à bientot. Thierry

Laisser quelques mots