Prise de tête… FIN

Du 19 04 2008 § 8 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Gargouilles sur la cathédrale de Quito, Équateur

Article extrait de « La Hora » de Quito, un quotidien de diffusion nationale.

« Le 9 Juin 1930

Un porte-parole de notre vaillante armée nous communique ce qui suit:

Le 3 Juin 1930, nous parvenait une déclaration de disparition. Le missionnaire François Dejonge ne s’était pas présenté à son rendez-vous annuel de réapprovisionnement. Ce saint homme brûlait de convertir les Jivaros à la vraie foi et se trouvait en mission pour l’évêché de Quito. En un temps très bref était mis sur pied une patrouille commandée par le brillant lieutenant Garcia Valdes. Le 5 Juin, celui-ci et ses hommes découvraient le corps décapité de notre martyr. Conformément aux instructions de l’état-major, cet homme d’initiative pénétrait avec sa troupe, le 6 Juin à l’aube dans le village des sauvages. Il sommait courageusement les indios de lui livrer les coupables et ne recevait, pour toute réponse, que des flèches et des cris de haine. Après un dur combat, il ne restait plus de survivants chez les sanguinaires Jivaros, excepté une femme convertie et amputée par notre saint ainsi que ses deux enfants. Il étaient laissés sur place avec des provisions pour deux mois et la consigne d’attendre les nouveaux missionnaires. Le Lieutenant Garcia Valdes rentrait avec l’intégralité de sa troupe à la caserne Bolivar, ce matin.

Le ministère de la défense nous fait savoir que le lieutenant Garcia Valdes serait honoré à la hauteur de ses actes de bravoure par la plus haute décoration militaire de notre nation, le 28 de ce mois.
L’évêché de Quito nous fait savoir que la demande de sanctification de notre héros, le père Dejonge, se trouvait en route pour Rome.
La tête du martyr n’a toujours pas été retrouvée… »

RUPTURE

Communiqué de presse du musée de Bruxelles.

« L’exposition sur les peuples aborigènes de l’Amérique du Sud débutera le 8 à neuf heures. Nous recommandons spécialement la visite du pavillon consacré aux Jivaros et particulièrement, une pièce unique au monde, une Tsantza, une tête réduite de blanc, un missionnaire vraisemblablement, redécouverte dans les caves du musée l’année dernière. Il semblerait qu’elle ait été acquise en Décembre 1930, par un collectionneur passionné en Equateur. Il l’aurait acheté à un lieutenant de l’armée équatorienne. A sa mort en 1958, il laissa l’intégralité de ses collections au musée. Afin de respecter son voeu d’anonymat, nous ne révélerons pas son nom. Venez nombreux ! »

RUPTURE

Les souvenirs s’éteignent dans la clarté malsaine qui pénètre mes paupières.

Je voudrais hurler.
Je hurle. Un grand cri silencieux qui traverse ma tête.

Une Tsantza, je suis un Miusak…
Mon Arutam erre quelque part, prisonnier de ce monde.
C’est horrible… Je suis un Miusak !

Je ne suis plus rien, plus qu’une Tsantza, ce reste ridicule.
Pourquoi n’ont ils pas accomplis le rite? Pourquoi suis-je toujours là, dans cette tête ???
J’aurais été honoré de renaître dans le clan de Mangeur d’homme.
Oh, Mangeur d’homme qu’est ce que tu m’as fait?
Pourquoi ?

Encore un hurlement de néant.
Et puis une idée persistante, insidieuse.
Et si…
Et si c’était la vengeance de ce Dieu catholique que j’avais renié ???
Non !
Et si…

Hurlement de néant…
A l’aide ! Au secours ! Je suis là !

FIN

Image – # Gargouilles sur la cathédrale de Quito, Équateur – Delphine Ménard – 07/2000 – Licence :

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8 Commentaires

  1. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Il est possible que la Tsantza découverte, soit celle de notre missionnaire François Dejonge. Le courageux prêcheur de la bonne parole y a perdu la tête ( pas dans la folie mais physiquement ).
    En 1930, les sauvages coupaient encore des têtes. Je crois qu’il y a eu des disparitions nons expliquées, d’explorateurs dans les années 1957.
    Espérons que notre héros, en désirant convertir les croyances Jivaros, a réellement connu une mygale soyeuse; ça me rassurerait de savoir qu’il n’est pas mort dans l’ignorance…!
    Cette nouvelle s’achève avec une documentation qui démontre les dangers encourus, dans les années 1950, a explorer des endroits inconnus. C’était hier, pour ainsi dire !
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @dédé
      Un missionnaire en mission pour le seigneur dont les voies, c’est bien connu, sont impénétrables…
      Un message à destination de Quito et des supérieurs hierarchiques ?
      Un message à destination des Jivaros ?
      Un message à destination des futurs martyrs ?
      Je laisse mes lecteurs juger et surtout apprécier.
      Amitié
      Thierry

  2. edouard dit :

    Certains missionnaires avaient la grosse tête, lui, ça doit être le contraire à mon avis…
    Bravo l’artiste.

  3. tby dit :

    @edouard: Merci Edouard pour cette lecture attentive. Je suis honoré de te compter parmi mes lecteurs. Amitié. Thierry

  4. yannick dit :

    Salut thierry et encore bravo pour ce tour de force. j’ai vraiment apprécié cette nouvelle et m’y suis jeté quand j’ai lu son résumé car elle m’interpellait. en effet, il y a une dizaine d’années, j’écrivais dans un carnet d’écriture, que j’ouvre pour ne pas écrire de bêtise, le résumé d’une nouvelle que je voulais écrire (je me cite) « un européen séjourne dans une tribu de papouasie-nouvelle-guinée (les asmates), coupeurs de têtes et se lie d’amitié avec le chef de la tribu (sorte de shaman). les deux hommes se découvrent et se respectent. le « sage » veut s’approprier les vertus de son hôte en lui ôtant la « cabessa »; le blanc s’en rendant compte: qui coupera le premier la tête à l’autre? »
    je n’ai jamais écrit cette nouvelle mais il m’a été donné par ton écriture de continuer à m’imaginer dans la jungle. ce texte est riche à tous les niveaux, ethnologie, sentiments humains, histoire, religion catholique et shamanisme. lecteur, j’ai été transporté par la conversion du missionnaire et comme s’il était impossible que ces deux mondes cohabitent pacifiquement, le missionnaire sera tué.
    mais avant de mourir, il nous aura offert par ta plume une saga dont tu as le secret, une saga où toute l’humanité des héros de tes textes est invoquée. ce texte me fait penser à « Azteca » de Garry Jennings, un long roman sur les aztèques, très vivant et très bien documenté.
    ce texte me donne encore plus envie de continuer à lire la suite de « la liste » car tu as ce don rare de pouvoir écrire des épopées palpitantes. voila l’après-midi sous la neige n’est pas perdu puisque j’ai lu ta nouvelle et ai passé un excellent moment, et que ce texte m’a donné à réfléchir.
    a la prochaine.
    amitié

    Yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Merci mon ami pour cette lecture d’un texte qui me tient à coeur. J’ai eu beaucoup de plaisir à le rédiger et surtout à faire les recherches. Je lirais avec plaisir ta prose sur les asmates si tu la concrétises un jour. J’aime beaucoup que la lecture ou le cinéma me projette dans des mondes completement étrangers. Amitié. Thierry

  5. Odile dit :

    Pour la mort missionnaire .. le massacre de toute une tribu.. sauf les siens ..
    Les croisades religieuses ont eu .. et ont encore beaucoup de sang sur leurs mains .. peut-être est ce pour cela .. que certain fait une fixette dessus …
    Incroyable… cette suite de l’événementiel … et de surtout … de la dimension antinomique .. qu’on lui donne!

    La rupture ..
    est une formidable mine .. de questions existentielles .. qui resteront en suspens .. de réponses … car peut-être .. n’y a-t-il pas de réponses ..tout simplement … peut-être il y en a-t-il plusieurs ?

    J’ai vraiment été captivée par cette prise de tête .. sans en être une pour moi …
    Merci .. merci .. merci

    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Avant on massacrait les tribus sous couvert de la religion, aujourd’hui, le massacre continue sans s’embarasser de décor, seul compte le veau d’or (noir ?)
      Tuer au nom de Dieu, quel qu’il soit, est juste la preuve que l’homme est un idiot congénital et qu’il se complait dans ce role.
      Je te remercie de mon coté pour ta lecture attentive, captivée. Une belle journée Odile.

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