Petru Winidyu. FIN

Du 22 07 2008 § 10 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

734 - Types d'Orient. Esclave

« – Je pourrais emprunter cet argent à votre société ?
– Nous ne sommes pas une banque !
– Vous ne pouvez pas faire ça à un collègue.
– Ne cherchez pas à travailler la corde sentimentale Winidyu. Répondez à ma question !
– Non.
– Non quoi ?
– Non, je ne suis pas capable de payer cette somme immédiatement.
– Aaaahh ! Nous en venons aux faits !
– Permett….
– Alors vous avez deux possibilités Monsieur Winidyu. Premièrement, c’est la pire, vous refusez d’accepter la seconde proposition et vous vous retrouvez en prison à vos frais. Il va sans dire que les intérêts et pénalités que vous devez à la Lee Trading Co. sont toujours dûs et que celle-ci est en droit de vous réclamez l’intégralité de votre crédit, plus intérêts et pénalités en une fois. Vous restez en prison le temps qu’un membre de votre famille trouve la somme réclamée. Il est de mon devoir de vous signaler que soixante-dix pour-cent des personnes ayant opté pour cette solution demande la seconde option après quelques mois de détention, les trente pour-cent restant se partageant en deux groupes : Les suicides ou la prison à vie.
– Je connais ces chiffres.
– Alors vous savez aussi qu’il est de mon devoir de vous informer clairement de votre situation et que cette conversation est enregistrée conformément au nouveau code civil ?
– Je le sais aussi.
– Deuxièmement, vous acceptez la saisie corporelle, vous devenez ainsi la propriété de la Lee Trading Co. et votre dette intégrale, capital, intérêts et pénalités, se trouve ainsi annulée. Votre famille reçoit un certificat de l’annulation de la dette et un petit pactole qui sera calculé après examen médical et analyse de votre patrimoine génétique. Les descendants que vous pourriez engendrer en tant que propriété de la Lee Trading Co. seraient alors propriété de la Lee Trading Co. Vous pouvez refuser cette option et dans ce cas, votre famille ne toucherait pas d’argent. Vous m’avez bien compris ? Veuillez répondre clairement à ma question !

– Je sais que j’ai le droit à un temps de réflexion.
– Oui, c’est correct ! Par contre, attendu qu’il est déjà dix-huit heures et que vous tenez à faire usage de votre temps de réflexion, il est de mon devoir de vous informer que l’heure supplémentaire ainsi générée sera automatiquement ajoutée à votre dette.
– Je sais.
– Alors veuillez passer dans le local d’attente ! »

Ses expressions de tante ne me font plus rire du tout. Je suis abattu… Cela fait cinq ans que je travaille dans cette branche et j’en ai vu passer des types comme moi, toujours ce même discours, toujours ces mêmes visages, toujours ces mêmes excuses et toujours le même résultat.
Je pense à ma femme dans son lit d’hôpital, incapable de travailler. Accepter c’est la condamner à mort et refuser également. Je suis dans une impasse…
Je connais les données sur mon patrimoine génétique. J’avais fait faire les analyses par curiosité, pour savoir ce que je valais pour notre société et les résultats avaient donné la prime la plus élevée. Avec cet argent, ma femme pourrait survivre quelques années, peut-être même assez longtemps pour attendre que l’on ait trouvé un remède ?
Je sais déjà que je vais accepter la saisie corporelle. Je vais lui objecter que c’est de l’esclavage, que l’esclavage est aboli et il me dira « Oh, quel vilain mot. Vous allez simplement signer un contrat avec la Lee Trading Co. l’autorisant à gérer votre corps et votre force de travail selon son bon vouloir. Il est entendu que vous restez un citoyen à part entière, avec sa liberté d’expression, son droit de vote et sa liberté de penser, seul votre corps et ses sous-produits sont la propriété de la Lee Trading Co. et il est également entendu que la Lee Trading Co. s’engage à préserver votre santé afin que vous puissiez jouir de vos droits et accomplir vos devoirs civiques. »
Je sais aussi qu’il a appris tout ce charabia lors d’un stage de quatre jours et je trouve même qu’il fait son travail plutôt bien.
Je lui objecterai que la nuance était sans importance et que je serai un esclave de facto et il me répondra que selon la définition juridique de l’esclavage, je serai un esclave si une entité juridique prétendait me posséder contre ma volonté et que dans le cas présent, ma signature se trouverait en bas du contrat, prouvant que j’acceptais de plein gré la cession de mon corps et de ses sous-produits à la Lee Trading Co.

Je me lève et frappe à la porte pour lui manifester que mon délai de réflexion était terminé.

« – Alors Monsieur Winidyu ? Quelle est votre réponse ?
– Mais c’est de l’esclavage !
– Oh, quel vilain mot ! Vous allez… »

La conversation se déroule comme dans le manuel et à la fin je dis : « J’accepte de signer le contrat. »
Il se réjouit, je signe et les deux policiers pénètrent dans la pièce. Il les renvoient et prend son téléphone. Après un moment, apparaissent deux colosses portant le brassard avec le triangle rouge des saisies corporelles sur lequel est inscrit : Propriété de Lee Trading Co. et en petit : Si vous trouvez ce brassard, veuillez contacter le 0800969622 (gratuit) et communiquer le numéro de série ci-après.
Les deux gaillards m’entraînent à l’extérieur et me guident vers ma nouvelle vie.
Reverrai-je un jour ma femme ?
Pendant que nous attendons l’ascenseur, je pense à ma vie passée.
Le crédit qui avait financé la voiture, la télévision HD, la maison noyée dans un paquet de maisons toutes semblables, les vacances que nous passions avec des gens qui nous ressemblaient comme des frères, le chien robot Sony et toutes ces merdes devenues inutiles depuis la maladie de ma femme.
Je pense au boulot, ce travail que j’avais accompli avec tant de zèle, ignorant le sort de ceux qui se lamentaient devant moi. Peut-être que je retournerai dans mon bureau, loué à ma société par la Lee Trading Co. avec pour seule différence que je porterai le triangle rouge et qu’après le travail, je ne rentrerai pas à la maison mais dans le foyer appartenant à mon propriétaire.
Je pense le cœur meurtri à ma femme dans cet hôpital. J’aimerai la serrer dans mes bras une dernière fois.

« Mais de qui étais-je l’esclave avant tout cela ? »

« Ding ! »

FIN

Image – 734 – Types d’Orient. Esclavage – Lehnert & Landrock – 1910 ? – Licence :

Domaine public

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10 Commentaires

  1. Pat dit :

    Ce texte sur un esclavage à venir fait froid dans le dos. Le monde que tu dessines n’est peut-être pas si éloigné de nous. Même si nous nous efforçons de croire le contraire.
    ta nouvelle, maîtrisée de bout en bout, est d’une lucidité féroce. La privation de liberté que tu évoques, la machine implacable et impitoyable qui tient de justice me fait penser à Kafka.
    Et ce « Ding » est porteur de toutes les menaces. Amusant au début, il en devient effrayant à la fin.
    Bravo.
    Amitié.
    PAT

    • tby dit :

      @Pat
      Oui, Kafka, je pensais plus à Brazil le film en rédigeant la nouvelle mais les deux mondes sont très semblables. Merci de tes commentaires toujours intéressant de précision. Thierry

  2. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Tragique possible réalité que l’on effleure pour l’instant. Il ne manque plus que le « Ding » pour qu’une majorité d’êtres portent le triangle rouge.
    Bravo pour cette nouvelle qui reste une mise en garde préventive pour le futur.
    Amitié.
    dédé.

  3. fabienne dit :

    Bravo pour ce texte. J’ai bien peur que tu sois visionnaire d’un futur relativement proche! Nous courons vers ce genre d’absurdité, et nos esprits léthargiques l’acceptent déjà, inconsciemment!
    Il est plus que jamais nécessaire de garder les yeux ouverts!
    Amicalement
    Fabienne

    • tby dit :

      @fabienne
      Bonjour Fabienne. Oui, c’est je le crains la tendance que prend notre société mondialisée. Du paysan indien qui vend un rein pour assurer sa subsistance à la négation complète (ou presque) de l’individu comme dans ma nouvelle, il n’y a malheureusement qu’un pas de fourmi…
      Merci de ta lecture.
      Thierry

  4. lubesac dit :

    Eh, dis donc! Tu deviens drôlement expert dans ce genre de littérature!Regard incisif et lucide tu nous annonces la vie future….(j’y échapperai je pense!)
    On ne s’appartient déjà plus!Mais qui tire les ficelles?

  5. Yannick dit :

    ta nouvelle fait peur tout comme le futur qu’elle nous promet. il fallait y penser à ce que pourrait devenir l’esclavage. tu l’as très bien fait et tout est si bien expliqué, avec toutes ses possiblités et ramifications, que cela est plausible. au début, on est soufflé quand on apprend que la société de crédit va posséder la force de travail du héros. puis on est effrayé mais l’hypocrisie de ces futures lois qui prétendent que celui qui a des dettes est consentant ramène à la fin de la nouvelle et au fait que de nos jours aussi, la majorité des gens sont esclaves de la société de consommation que l’on a bien voulu leur vendre. c’est par cet écho avec notre présent que ta nouvelle tire toute sa force.
    cette nouvelle m’a aussi fait penser à Brazil mais aussi Philipp K Dick. j’aime bien quand tu fais de l’anticipation. bravo pour cette réflexion sur notre futur.
    au plaisir de te lire.
    amitié

    Yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Je suis particulièrement heureux de ton évocation de Brazil car c’est exactement l’image que j’avais en tete en écrivant ce texte, cette architecture destinée à etouffer l’humain, typique des années 30. La référence à K. Dick m’enchante également, je suis un grand fan et crois avoir tout lu de lui. Un esclavage qui n’en porte pas le nom, comme tu le soulignes, n’est-ce pas déjà d’une cruelle actualité, certains détails en moins ? Merci de ta lecture, amitié. Thierry

  6. Odile dit :

    Je souris .. car en fait .. tu sais .. sous l’affranchi .. c’est de cet esclavage là .. dont je parlais … hé oui .. tu vois … que c’est bien plus qu’une servitude …
    sourire

    dans cette nouvelle …comme dans les autres d’ailleurs ..
    Tu mets …encore le doigt… sur un sujet existentiel … terrible même … mais qui passe .. car tu nous le présentes avec humour …

    Il faut être un sacré magicien .. pour faire ce tour de passe -passe .. si, si …

    Bonne soirée
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Sourire. Oui et non, je sais bien ce que tu évoques mais je continue de trouver une différence entre l’esclavage et les servitudes de notre temps. Le fouet, la séparation des familles, la vente des enfants, les mises à mort, enfin bref tout ce que le statut légal de l’esclavage de jadis, ainsi que ce sentiment de supériorité raciale pouvait justifier dans la vie de tous les jours. Nos servitudes peuvent etre tout aussi pénibles et contraignantes, il reste tout de meme une marge. Merci pour le compliment quoi que je préférerais etre une magicien sacré (clin d’oeil)
      Bonne journée.

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