Nous sommes le peuple ! Part 1

Du 06 10 2008 § 7 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

RDA

« Écoute ! Écoute ! C’est comme ça que tout a commencé. »

Je regarde les informations en ce 03 Octobre 2008 et je suis bouleversé.
Dix huit ans déjà… Je pense à ma fille.

Je prends ces notes pour elle, pour moi aussi.
Moi aussi j’avais dix huit ans, un jour, dans un autre monde je crois.

Je me souviens.

FDJFDJ ! Nous y avons cru, un moment peut-être ? Le parti, la nation, la solidarité.

J’étais fier et je distribuais volontiers des tracts dans les entrées froides et sombres de nos immeubles berlinois.
L’écho de nos pas, l’écho de nos joies, l’écho.
Morceaux d’enduit qui se détachent des murs, odeur de cave et le froid gris du Berlin de ces années là. Cette couleur unanime brisée parfois par un bouleau courageux ou stupide qui pousse dans les gouttières.

Distribution perpétuelle, telle est ma punition. Les tracts sont joliment colorés, le papier toujours aussi merdique mais les théoriciens se nomment Lidl ou Aldi.

La chaleur, elle venait de nos cœurs soutenue par des images que les pontes du NSDAP n’auraient pas renié.

La couleur des brassards, des drapeaux, rien n’avait changé, juste le symbole…


Je vois encore les impacts de balle sur les façades grises, toujours grise était la DDR, enfin presque toujours car nos intérieurs, nos rêves se vivaient polychromes.

Kitch ! Disaient-ils. Moderne, socialiste, Formi(ca)dable ! Aurions nous répondu.

Les traces des combats contre le monstre nazi, érigées faute de moyens à une dimension de «Mahnmal», un monumental commémoratif. Une punition du grand frère ? Les Wessis eux n’avaient pas besoin qu’on leur rappelle dans leur Berlin propret et coloré.

Des mensonges, le peuple allemand abreuvé, saoulé de mensonges, depuis une éternité.

J’ai grandi dans le mensonge, je suis né dans le mensonge, je mourrai dans le mensonge ?

Dans notre grande démocratie, la vraie question est qui ment et qui songe ?

Des menteurs ont en a vu passer, des Napoléon, des Wilhelm, des Adolf, des Konrad, des Erich, des Egon, des Helmut, une Angela.

Des songeurs… Une nation qui rêve, un peuple qui délire.

Des songes comme dans un catalogue «Quelle». Des songes de grandeur, d’espace, de supériorité, de domination et puis après de solidarité, d’internationale et maintenant des songes d’écrans LCD, de DVD et de MP3… On pourrait en rire si nous n’aimions tant les initiales.

Je fus pionnier, punk et puis «Grenzer». Je ne suis plus rien, un «Hartz IV».
IM, je souris. Je fus IM, encore des initiales, de celles qui te poursuivent toute ta vie.

Idiot Magnifique ! Incommensurable Malheur ! Inoffiziell Mitarbeiter.

Ce nom charmant dont nous qualifiait la STASI lorsque pour éviter la prison, tu donnais des noms, des lieux, des mots, du vide.

Oh, il y avait bien des héros jadis mais je n’en faisais pas partie. J’ai toujours été un monsieur tout le monde, sensible à la pression sociale de par ici.

Mais alors ? Punk ?
Oui, c’est pas de ma faute, tous les copains…
Arrestation une nuit de concert interdit, papa et maman au parti, papa à la STASI. Engueulade, claques, menaces, IM, «Grenzer», homme libre et puis plus rien… Hartz IV.

C’est à l’armée que je rencontrais celle qui serait ma femme pour quelques mois. La mère de ma fille pour toujours… Ma fille que je n’ai jamais vu qu’en photo. Pourtant je parle souvent avec elle, on se ballade sur les bords de la Spree. Je lui montre «le MUR».

Pas un gravat, tout est clean, sauf dans les têtes, c’est là qu’il reste !

Le vrai, ce qu’il en reste, il est à Rapid City ou dans de petits sacs de plastique sur Ebay. Il en reste bien un petit bout dans la ville, caché, clôturé, prisonnier. Il faut dire que c’était le mur de la honte et la honte ça ne s’expose pas.

On se ballade et on regarde ce mur invisible qui sépare l’est de l’ouest, ce mur gigantesque, incontournable. Pire que le béton parce que bâti en connerie et en préjugés. T’as beau porter les fringues à la mode, les pompes qui sont «in». Tu ouvres la bouche, tombe le mot «Osten» et ils te voient un peu rétro dans la pensée et dans le look. Un demeuré… Demeuré dans les années soixante-dix, demeuré parce que tu sais pas, demeuré parce que tu sauras jamais.

Merde ! Font chier, on l’a pas choisi le grand frère ! Il s’est installé, nous a pillé, nous a dompté, embobiné, avili et puis il est parti.

NVA

Et quand il parti, j’étais à la frontière, protégeant ce mur qui était censé nous protéger. Je tenais ma Kalachnikov et d’un regard d’acier faisait trembler ceux de l’autre côté qui savaient que nos armes pouvaient parler.

Je jouissais de ce pouvoir, une petite jouissance de rien du tout pour un pouvoir de vie et de mort…

Quand il est parti, ma femme est partie aussi dans le coffre d’une voiture immatriculée à l’ouest, emmenant peu mais le plus précieux, au chaud dans son ventre.

Je me souviens de cette tension, de cet espoir immense qui pulsait dans ces quelques mots :

« Wir sind das Volk ! Nous sommes le peuple ! »

Des mots qui faisaient se hérisser les poils de mes bras, augmenter la tension et vibrer le cœur. Des mots qui avaient une vraie valeur, un vrai pouvoir, assez de force pour achever la DDR et empêcher l’effusion de sang.

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7 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Tu m’as fait froid dans le dos
    Je préfère tes contes

  2. milady write dit :

    bah j’ai pas eu de message de truc à installer ou je sais pas quoi (je sais pas c’est quoi pluging ou…mdr)
    c’est cool j’ai pu lire, bon moi aussi je préfère le ptit Tom

  3. Patrick dit :

    Bonjour Thierry !
    Que j’aime ce texte et ce ton qui oscille entre la colère et le lyrisme. rageur et nécessaire, d’une force incroyable, d’une violence sourde et désespérée. cette montée en puissance, cette litanie verbale aux accents flamboyants est magnifique.
    j’ai lu les commentaires précédents et ne partage pas les avis des membres actifs du fan-club Thierry Benquey (rires tonitruants !!!).
    Tout ce que tu écris porte ta signature et c’est le plus important. Ta voix se retrouve dans chacun de tes textes et ce que j’apprécie par dessus tout est que tu n’écris pas sur commande.
    Il faut d’abord écrire pour soi pour éprouver la satisfaction d’avoir donné naissance a ce qui te hante. Après…si le lectorat suit tant mieux…sinon…tant pis !
    En ce sens, ton intégrité est admirable et « nous sommes le peuple », par son sujet et son écriture, en est la preuve éclatante.
    Amitié.
    PAT

  4. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Il est difficile de se mettre dans la situation déchirante de ce peuple de l’Est, prisonnier par ce mur honteux.
    Lors de la chute de ce dernier, la réunification du peuple fut une odieuse utopie. Le rejet des « frères » de l’Est par ceux de l’Ouest fut malheureux.
    En effet, le peuple de l’Ouest aura dressé un mur plus redoutable que le premier, car il est celui de l’intolérance et de l’absurdité humaine.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @dédé
      Oui, ce rejet est malheureux car il amène les frères de l’est à rejeter ceux de l’ouest et à rester ainsi confronté à leurs problèmes comme le néo-nazisme particulièrement bien implanté à l’est et assez virulent pour remporter la palme des agressions politiques.
      Amitié
      Thierry

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