Namu.

Du 01 04 2008 § 23 Commentaires § Mots-clefs : , ,

Jeux Olympiques

Je m’appelle Erche Namu, ce qui signifie « Trésor princesse ».
Tout le monde m’appelle Namu, « la princesse ».
Les chinois me nomme Mee, « Belle », ce qui me fait toujours rougir…

J’ai douze ans et dans quelques minutes, je vais m’élancer sur le tapis de gymnastique pour sublimer mon être.
Je serai papillon, libellule, serpent, bouquetin, tigre, singe…
Je ne serai plus, je vais me sublimer…

Pour me concentrer, je pense au pays qui m’a vu naître, à ce peuple magnifique auquel j’appartiens.
Les Mosuos pour les chinois, ce qui signifie « Les cow-boys » et qui fait référence à nos chapeaux et aux petits chevaux qui nous servent de montures.
Nous sommes les Naxis et nous sommes les filles du pays et des dieux.
Nous sommes une curiosité de par le monde, nous vivons dans une société matriarcale et nos hommes sont les hommes-jouets. Ils appartiennent à leur mère et nous tolérons leurs visites nocturnes dans nos maisons, pour le plaisir, pour les enfants.

Cet hiver, je fêterai mes treize ans et je deviendrai un membre du clan à part entière. Je me réjouis de revoir le lac Shinami, le lac-mère et la montagne Gun mu, la montagne mère.
Cela fait si longtemps que je suis séparée de mon monde véritable, que je travaille jusqu’à épuisement pour porter les espoirs de la Chine pendant ces jeux olympiques. Je travaille dur et je suis bonne, très bonne…
Je pense à la sérénité de nos villages sur les pentes de nos montagnes dans le Yunnan. Je pense à la chaleur de nos maisons, à la chaleur de nos mères et à la paix qui règne parmi nous. Mon coeur se fait léger à ces évocations et mes muscles se détendent.
Je sens l’odeur du foyer, de la nourriture…

« Mee ! C’est bientôt à toi ! »
« Mee ! »

Je reviens peu à peu à la réalité, aux cris, aux applaudissements, aux rugissements de la foule. Je préfère ne pas penser aux centaines de millions de personnes, de toutes les couleurs, de tous les pays qui vont me regarder évoluer.
L’atmosphère est électrique, je puise dans cette énergie et commence à m’échauffer.
Le regard sévère de mon professeur m’indique ce qu’elle attend de moi : une médaille d’or.
Je n’ai pas prêté attention aux performances des autres et ma maîtresse n’aime pas cela. Elle sait pourtant que cela m’est nécessaire pour me donner à cent pour cent. Je n’aime pas son regard sévère, mais j’aime son sourire quand elle croit que je ne la vois pas et qu’elle apprécie mes figures.
Je suis fière de participer à cet événement pour mon pays, de porter sur mes épaules les espoirs des multitudes…
Je me concentre sur l’enchaînement, la suite de ses figures parfaites qui donneront à mon pays la gloire tant convoitée.
Je suis décontractée et mon esprit est comme une eau de nos montagnes, limpide et vive.

Bizarrement, je ne me souviens pas de mes résultats pour la poutre, il y a là comme un vide, un trou noir qui m’angoisse. Je chasse ces pensées en visualisant le visage de ma grand-mère, la mère-tigre de notre clan.

« Mee ! C’est à toi ! »

Je m’approche du tapis, les premières notes de ma musique d’accompagnement résonnent, le silence se fait et je perçois quelques flashes flatteurs.
Je m’élance…

Je vole, je suis grâce et légèreté…
Les saltos, les vrilles, les flip-flaps s’enchaînent avec les pas de danses, un mélange exquis et sophistiqué.
Je me sublime…
Je suis mes figures, Namu est loin…
Les secondes se métamorphosent en particules d’éternité, je suis une poussière de soleil, je brille et brûle la rétine de mes admirateurs.

Je n’entends pas la foule mais je vibre avec elle à l’unisson. Nous sommes un, le spectateur, le spectacle et la gymnaste.

Mon coeur est prêt à exploser de joie, je me sublime…

« Docteur ! Docteur ! »
« Oui ? »
« La petite Namu qu’on nous a amené hier, venez voir ! »

Le docteur laisse ses papiers voler sur le bureau, il se précipite vers la chambre de Namu.
Les appareils sont devenus fous, l’électro-encéphalogramme montre une activité cérébrale intense, l’électrocardiogramme s’agite comme s’il mesurait un athlète pendant sa performance et le plus beau, c’est le sourire qui illumine ce visage d’enfant.

« Prévenez la famille ! »
« Je ne sais pas Docteur ? Je n’ai rien concernant la famille… »
« Alors prévenez son école, son professeur, que sais-je… »
« Bien Docteur ! »

Le médecin retourne à son bureau, il repense à ces images dramatiques, cet enfant magnifique, cette presque fleur qui chute de la poutre et l’angle affreux de son cou lorsqu’elle arrive au sol. Il ne lui donnait aucune chance et pourtant…

FIN

Laissez les jeux aux athlètes !

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Namu par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Image talk:Karta24 2008 – licence :

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23 Commentaires

  1. samantha dit :

    très touchée par cette « gymanastique d’esprit » de notre Thierry, très inspiré et pour cause…ces faiseurs de « machine » qui assassinent !!!

    merci mon ami (sourire)

    Sam

  2. lubesac dit :

    C’était trop beau cette envolée sublime!
    Tu nous fait retomber de très haut.
    Le terrible , c’est que çà peut être vrai!
    Très réussie cette histoire!

  3. elfesaphir dit :

    magnifiquement écrit mais si triste
    Amicalement
    Elfesaphir

  4. Guyot Olga dit :

    C’est terrible et émouvant à la fois, la chute et quelle chute, pathétique, la course aux étoiles en vaut-elle le prix ?? et après cette solitude, pauvre petite fille qui va se réveiller, mais que lui restera-t-il de vie???
    Très beau et triste à la fois Thierry, merci

  5. dit :

    bé, je crois que mon cou s’est brisé en même tant que le sien, quel justesse d’humanité dans cette histoire, pleine de poésie, de magie envolée de vie et de cruauté ordinaire, t’as un regard bien profond Thierry, merci pour cette fleur parfumée de rêve.

  6. guardiola dit :

    Je n’ai pas lu l’autre mais je trouve quand même celui-là bien meilleur, docteur!

  7. lita.s dit :

    terrible, monzami… si beau, si léger…
    et la chute !! profonde.

  8. Patrick dit :

    Quelle force d’évocation, que de connaissances et que d’émotion.
    Et le final est étourdissant et bouleversant.

  9. Anne-Laure dit :

    J’ai été particulièrement touchée par cette nouvelle . Après l’avoir lue, je me suis rendue compte que j’avais retenu mon souffle durant une bonne partie de ma lecture.
    Forte de cette expérience, je vais m’empresser de mettre un lien chez moi vers votre blog.
    Merci encore

  10. OooooOupS ! cela se termine mal, quel dommage, elle était si belle, si bien lancée…Parfois c’est vrai, on se demande jusqu’où ils vont aller, tous ces athlètes, ce qui les pousse à risquer leur vie, parfois ? C’est un autre monde, celui de la compétition, j’avoue ne pas y porter beaucoup d’intérêt, mais là, tu passes par la beauté et l’amour, alors on ne peut pas y résister !

  11. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Ce texte magnifique porte cette poésie avec une justesse étincelante de lumière, pour cette athlète chinoise.
    Je suis resté accroché à ces mots chargés de beauté et de sensibilité, avec une grande émotion.
    Puis, la chute de cette jeune étoile qui ne brillera pas sur le tapis olympique, nous rappelle la formation inhumaine de ces petits athlètes, qui est malheureusement d’usage dans ce grand pays.
    Cette nouvelle est une merveille.
    Merci, cher ami.
    dédé.

  12. EDOUARD dit :

    Cette petite en aura, hélas, des séquelles morales aussi; mais puisse-t-elle rebondir dans sa tête, et de résiliences en résiliences, atteindre les sommets d’autres formes d’expression, ou tout simplement s’épanouir dans la vie d’une façon ou d’une autre; très beau texte, Thierry, très touchant.

  13. pandora dit :

    Je continue ma lecture et découvre ce texte qui me fait penser à « 2 millions dollar baby » pour l’émotion que j’y retrouve
    Ces enfants sacrifiés sur l’autel des médailles, ces enfants à qui on a volé l’enfance… Je ne m’attendais pas du tout à ta chute (ni à la sienne) et ça me glace.
    Brr

  14. tby dit :

    @pandora: Bonjour Pandora. Si j’abonde dans ton sens pour le sacrifice des enfants, le problème est comme toujours plus complexe. Ces enfants font la queue pour etre accepté dans les écoles et subissent des tortures, au sens propre du mot, pour gagner en souplesse. Si certains rentrent à la maison car ils ne le supportent plus, les autres continuent ce régime de dément de leur plein gré. Il faut aussi penser que c’est la Chine, que l’enfant (par la loi, il n’y en a qu’un par famille) y est sacré, que les parents protègent et choyent le seul et l’unique dans une dimension inconnue par chez nous.
    Amitié
    Thierry

  15. eva baila dit :

    J’aime la concision du genre « nouvelle »
    J’aime le genre ciselé de celle-ci
    Tout est parfait pour l’émotion suscitée.
    eva.

  16. tby dit :

    @eva baila: Merci de ce compliment et de ton passage Eva
    Amitié
    Thierry

  17. karta24 dit :

    Merci pour l’attribution de l’image ;)

  18. tby dit :

    @karta24: De rien mon ami c’est la moindre des choses.
    Merci de ton passage
    Thierry

  19. yannick dit :

    Bravo thierry pour ce court-texte qui nous fait passer de la joie à la douleur. je suivais tranquillement les arabesques de cette jeune fille d’une minorité chinoise avec ses coutumes et ses rêves de gloire quand tu m’a fait basculer dans la dure réalité. c’est bien une nouvelle brève, qui possède toute sa force dans la présentation de l’héroïne que vient décupler la chute. cette nouvelle est aussi un autre regard sur l’usine à champions qu’est devenu la chine capitaliste. je ne connaissais pas ce texte et c’est d’autant plus drole que j’ai écrit un court texte cet été sur myspace où l’héroïne est chinoise et fait du canoé en compétition internationale.
    encore une fois ce texte souligne ton talent et je te souhaite pour cette nouvelle année de trouver un éditeur sympa et qui paye bien, comme l’avait demandé en son temps Jack London.
    amitié

    Yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Merci mon ami, tu vois, j’ai un peu honte, je n’ai pas mis les pieds sur un blog myspace depuis une quasi éternité et cela inclu toi et aussi Christian, deux amis et lecteurs dont j’apprécie pourtant les écrits. Je vais réparer ca sous peu. Amitié. Thierry
      Post-scriptum : Merci pour le compliment et l’évocation du nom de Jack London a coté du mien me fait glousser de plaisir. Rire.

  20. Odile dit :

    Oups .. que ce texte m’émeut beaucoup …
    parce qu’il me projette dans un monde .. dans lequel j’ai évolué .. pendant 25 ans …
    et aussi parce qe lors des compétitions j’ai vu des chutes terribles .. voir mortelles !

    En 1967 à AMSTERDAM en coupe d’europe … à laquelle
    j’ai participé ..c’est Vera Caslavska(?), une tchéque, qui a obtenu …le premier 10 de l’histoire … à la poutre… et aussi au sol.

    En 1968 aux J.O de MEXICO
    On voit pour la 1ère fois :
    la vrille avant au sol,
    le salto facial à la poutre,
    le salto avant de barre inférieure à barre supérieure.

    En 1972 aux J.O. de Munich
    Il y a eu des nouveautés
    aux barres, le flic-flac arrière (Korbut)…
    le salto avant entre les barres (Yantz)…
    à la poutre, salto arrière groupé (Korbut).
    .au saut de cheval, une lune salto avant par une Bulgare, dont je ne me rappelle plus le prénom
    au sol, double vrille et saut de mains salto avant tendu.
    En 1974 à VARNA ..aux championnats du monde…Ludmilla Tourisheva réalise le Tsukahara, saut créé en 1970 par le Japonais du même nom.

    En 1976 aux J.O à Montréal
    C’est le sacre de Nadia Comaneci …
    A tout juste 14 ans… Nadia remporte le titre olympique …et obtient sept fois la note parfaite de 10!
    C’était fabuleux …

    Ce sont seulement … dans les années fin 80 début 90, que les « Poupées chinoises » devinrent les Stars de la gymnastique …

    C’est vrai qu’à contrario de l’équipe française … les méthodes employées pour former des championnes dans les autres pays … sont drastiques .. voir inhumaines …
    Merci .. très beaucoup .. grâce à la féérie de ton écriture .. j’ai été Mee…
    j’ai senti l’adrénaline montée ..j’ai voltigé …c’était .. c’était .. et ça fait du bien …
    mais moi je ne suis pas tombée… là ….
    Ma maniaquerie m’a fait choir d’un escabeau …. dans ma salle de bains … -6 mois de coma dont 4 d’artificiel en raison des blessures – et 9 ans paraplégique , fracture du rocher .. ect…….

    D’être sportive de haut niveau .. nous permet semble-t-il … de pouvoir surmonter aussi bien moralement … que physiquement .. les graves accidents …
    la discipline quasi militaire qui nous est imposée … a ce côté positif … hé oui …
    nous dote d’un moral d’acier .. et notre morphologie de sportive .. nous permet de récupérer .. beaucoup plus .. et plus vite que d’autres …
    Bien malin … celui qui peut dire … que j’ai eu un grave accident … en me voyant .. aujourd’hui …
    j’en connais Un ..que l’on appelle Rhésus Bertrand …19 ans après .. on m’appelle .. encore .. la petite miraculée …
    chacun son truc .. pas vrai?
    Tu sais .. ce serait une bonne idée .. que celle …de faire un recueil … de tes nouvelles ..
    bonne soirée
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Intéressant que ton parcours sportif, l’accident et le reste. Cela m’a toujours fasciné de découvrir les gens derrière la peau (sauf dans ton cas puisque la peau, je ne l’ai jamais vue) je veux dire par là derrière le premier contact qui est essentiellement visuel.
      En écrivant ce texte je pensais au travail fantastique des athlètes et à ces demandes de l’époque de boycott des jeux. Oui, la Chine n’est pas un pays parfait, loin de là mais il me semble important de laisser les jeux aux athlètes plutot que de les sacrifier à la politique. Il lui reste bien des occasions de s’exprimer et là elle ne le fait pas parce que cela generait les affaires. Pour le recueil de nouvelles, dis-toi bien que j’y ai pensé. Deux de mes contes sont en route en France, loin de papa, pour trouver un éditeur mais jusqu’à présent, personne n’en veut. Le problème se trouve là, pas chez moi.
      Une belle journée pour toi Odile.

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