Mon beau sapin. part 1

Christmas

Ma participation dans le cadre du défi de décembre : Massacre sous le sapin de la Société de la rose.

 

Le gendarme qui nous ouvre la porte est blême à en crever et quand il respire l’haleine chargée du commissaire, il se laisse aller et plonge dans le jardinet pour y gerber.
Je m’attends au pire ce matin du 25 décembre en pénétrant dans cette villa bourgeoise.

Je pense à la mine dégoûtée des enfants ce matin lorsque le beeper a sonné.
« Papa ! Non, pas aujourd’hui !»
Et la petite maligne qui file le cacher sous le coussin du sofa.
J’ai ri de bon cœur car ce matin il était encore bon. Maintenant c’est plus pareil, les gendarmes nous ont appelé pour le crime du siècle.
Au téléphone j’avais supplié le chef, je me suis rabaissé. Je lui aurais léché le cul et poli le reste pour rester à la maison… Rien à faire !
« – Mais pourquoi les gendarmes qui ont été les premiers sur les lieux ne prennent pas l’affaire ?
– D’abord ce n’est pas leur juridiction, ils venaient chercher leur chef et puis il me font chier ces pandores, j’peux pas les souffrir avec leurs airs supérieurs d’OPJ d’office. Alors tu passes chercher Maurice et puis tu te fais petit, tout petit et tu me remets ton rapport avant que je ne rentre à la maison.
– Bien chef. »

Rien qu’à la pensée d’aller chercher Maurice, ses odeurs d’alcool et ses puanteurs corporelles, le café avait commencé ses acrobaties dans mon estomac.
Le commissaire Maurice Delpech, notre meilleur flic pendant des années de servitudes et puis le divorce… Maintenant c’est une ruine d’humanité. Mais voilà, le chef aime bien faire dans le social et il pense qu’occuper Maurice c’est bien pour sa santé.
Moi je crois surtout qu’il aimerait que son successeur s’occupe de balayer dans le service et de virer les tarés et les paumés. Faut dire à sa décharge qu’il part à la retraite dans deux semaines.

Maurice puait effectivement de tous les pores. L’alcool, la sueur, un vieux souvenir de vomi se laissaient facilement identifier, pour le reste, je préférais pas y penser. J’ai pourtant été touché par le petit sapin en plastique qui trônait sur sa cheminée factice. Les p’tites guirlandes qui se donnaient un mal fou pour illuminer son antre dont les volets n’avaient pas été ouvert depuis bien des lunes. Des détails comme ça te ramollissent les plus endurcis.
Je plongeais mon nez profondément dans la tasse de café. Pas pour me protéger de ses effluves au Maurice, non, ce mec avait toujours le meilleur café, des trucs insensés. C’est sa planche de salut, son port dans la tempête, le Maurice il voyage dans les arômes les plus fins, il déguste les nuances les plus délicates.

Les gars de la police scientifique sont déjà au travail, on croirait des anges dans leurs combinaisons blanches. Là aussi, les guirlandes du sapin clignotent guillerettes. Il ne manque que les rires de ces enfants qui ne riront plus jamais et dont j’aperçois les corps près de la télévision.
Le café hurle à la mort, il se précipite aux barreaux et gueule : « Laisse-moi sortir ! »
« Pas devant les gendarmes mon gars, pas devant les gendarmes. » que je lui réponds.

Maurice échange deux mots avec l’un d’eux et me fait signe de le suivre.
Dans la cuisine trois pandores, deux penchés sur un de leur collègues qui pleure.
Maurice avec son charme de revenant lance un «joyeux Noël» avant de réaliser son erreur et de prendre une gorgée du je-ne-sais-quoi qu’il porte toujours sur lui.
.
« – Commissaire Delpech ! C’est vous qui avez découvert le crime ?”
– Oui, c’est nous. Enfin c’est Gérard ! »
Les deux pandores désignent le troisième dans un mouvement de parfaite harmonie. Une chorégraphie idéale, même leurs expressions sont synchrones.
« Gérard, vous êtes un professionnel, reprenez-vous et racontez-moi… »
La lucidité de Maurice me surprend toujours. Tu peux le ramasser dans le caniveau, si tu lui causes de café ou du boulot, il démarre toujours au quart de tour.
« Objection ! C’est un auxiliaire, pas un professionnel ! » éructe l’un des «pros».
Maurice l’ignore.
« Racontez-nous tout à partir du moment où vous êtes descendu du véhicule. »
Je ne peux m’empêcher d’admirer le choix de ses mots. J’aurais dit de la voiture mais Maurice il sait parler aux gendarmes dans un langage qu’ils sont à même de comprendre.

« Je suis descendu pour aller chercher le capitaine. Arrivé à la porte, je sonnais et j’attendais. Après un moment, je sonnais de nouveau et j’entendais des coups de feu en provenance de l’intérieur. J’appelais les collègues et je me dirigeais avec l’un d’eux dans le jardin afin de d’empêcher toute tentative de fuite d’un éventuel malfaiteur. L’un des collègues restait dans le véhicule pour appeler des renforts et l’autre se tenait sur le perron avec son arme à la main. Dans le jardin gisait la mère du capitaine. Son corps fumait dans la froideur du matin… »
Gérard fond de nouveau en pleurs et je me demande d’où est-ce qu’il sort ce genre d’expression : «Son corps fumait dans la froideur du matin.»
« Allons ! Si vous voulez faire carrière dans la gendarmerie, il faut vous endurcir un peu. Pensez à ce qui vous attend avec les accidents de la circulation. »
Je me retourne pour sourire, j’aime sa façon bien personnelle de dire aux gendarmes qu’ils n’étaient bon qu’à cela.
Gérard reprend.
« La porte de derrière était verrouillée. Une nouvelle série de détonations décidaient Fernand à enfoncer la porte. Je pénétrais en premier dans l’habitation et je devais enjamber le corps du capitaine qui saignait abondamment d’une plaie à la tête et qui tenait son arme de service encore fumante en main. »
Notre Gérard s’effondre et je ressens un peu de commisération pour cet auxiliaire.
« – Continuez s’il-vous-plaît !
– Je remarquais les impacts de balles et pensais que le capitaine avait tiré comme ça, au hasard. Nous avons traversé la cuisine pour arriver dans le séjour. Là… Là nous avons trouvé les enfants du capitaine. Il y avait du sang partout. Leur mère gisait non loin avec un couteau fiché dans la poitrine. Elle tenait une hache dans sa main et son sourire mauvais. Son sourire… »
Les yeux dans le vague, notre gendarme nous laisse suspendu à ses lèvres, attendant des mots qui ne sortent plus, des mots qu’il aimerait pouvoir oublier.
« Bien merci. Vous et vos collègues, vous passez au commissariat pour y faire vos dépositions et puis vous rentrez au nid pour y faire vos rapports. »

Image – Pinpin – 2005 – licence :

Licence Creative commons bysa

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8 Commentaires

  1. stéphane dit :

    La vie de flic, toujours pleine de rebondissements!
    eh oui, leur langage spécifique est une part de professionnalisme ;)

  2. Mon beau sapin. part 1 dit :

    […] Lire la suite sur : Le blog de Thierry Benquey Url de l’article : Mon beau sapin. part 1. […]

  3. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    L’histoire débute , dès le départ, avec une énigme policière. Le language des gendarmes est très professionnel… direct et nette. Les sensibles n’ont qu’à changer de métier.
    Maurice est une loque putride, qui mène son enquète d’une manière très officiele.
    L’auteur, dès le premier mot, nous met dans l’ambiance sanglante d’un drame, narré avec talent et une pointe d’humour.
    Un régal pour débuter la journée.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @ Dédé : Bonjour Dédé du matin. Ca me fait drole parfois quand je regarde l’heure à laquelle tu lis mon blog et le commentes… Je dors comme un bébé pendant ce temps là. Merci pour ce commentaire avisé. Thierry

  4. Pat dit :

    Salut Thierry !
    L’écriture de la 7ème aventure de jacques gilbert m’a accaparé et je passe lire tardivement cette nouvelle qui est de bonne augure et de belle facture. Le portrait que tu dresses de maurice est fantastique et tu as prendre beaucoup de plaisir à écrire « Mon beau sapin ».
    De l’humour noir, une belle vivacité dans les dialogues, une intrigue policière prometteuse…je cours lire la suite.
    Amitié.
    PAT
    PS : tu as inventé le conte de noël policier à la sauce Thierry Benquey !

    • tby dit :

      @ Patrick : Eheh oui j’ai pris du plaisir à l’écrire mais en fin de rédaction je me suis rendu compte qu’elle faisait presque 3000 mots (2926) alors qu’elle devait en comporter maxi 2000. C’est donc une version light, très light puisqu’un tiers en a été amputé. Amitié
      Thierry

  5. Odile dit :

    Sous le beau sapin .. il y aussi .. en pochette surprise : des petits crimes .. rien que pour le célébrissime Commissaire Delpech .. Maurice de son prénom .. et son équipier ..

    il me plait le ton narquois du récit … et truculents sont les dialogues échangés

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