Mon beau sapin. Fin

Claviceps Purpurea

Nous rencontrons le légiste.
« Maurice. Je viens juste de finir. Nous avons en tout huit victimes. Le capitaine, son épouse, ses deux enfants, son beau-frère et la femme de celui-ci, le père et la mère de sa femme. Alors à première vue la mère a tué ses enfants avec la hache. Celui des escaliers, le frère, l’a liquidé avec le couteau de cuisine car sa main droite est pleine de sang. Il s’est brisé le cou, une chute ? Celle de la baignoire, la femme du frère, ne présente pas de blessures apparentes. Pour le vieux du grenier, il s’est pendu et la vieille du jardin c’est une défenestration. Pour le capitaine, je pense qu’il s’est suicidé. Je te communique tout ça dès que j’ai fini les analyses. Joyeux Noël ! »

Maurice se tourne vers moi pour me dire quelque chose et voit mon regard figé sur les corps des gamins. Il les regarde lui aussi et puis me glisse à l’oreille.
« Va faire un tour dans le jardin, je m’occupe de tout. »
Je pousse un long soupir de soulagement. Je m’éloigne puis fais demi-tour pour lui dire merci et lorsque je le vois s’enfiler une part du gâteau qui se trouve sur la table de la cuisine. Je comprends illico que le café est plus fort que moi et je me rue dans le jardin pour l’aider dans sa fuite.
Je desserre ma cravate et inspire l’air goulûment.

Huit morts, huit cadavres dont deux enfants.
Le chef va devenir fou.
Je palpe mon veston pour m’assurer que les cigarettes sont bien dans la poche intérieure. Un réflexe parce que j’ai arrêté de fumer depuis un mois. Les clopes sont là pour le «Kazou», un cas comme celui d’aujourd’hui.
Je pense au massacre. Amok ? C’est la seule explication qui me vient à l’esprit. Non, les cas d’Amok c’est toujours un fou furieux qui massacre les autres.
Maurice sort dans le jardin.
Il rayonne et mange avec délice une nouvelle part du gâteau qui m’écœure car il est imprégné de mort.
« – Ah voilà une affaire comme je les aime. Tout semble évident et pourtant incompréhensible. Je sens que je vais bien m’amuser. Tu aurais une cigarette ?
– Tiens, garde le paquet et pis le briquet aussi. »
Pendant qu’il allume sa cigarette, je pense que sa femme a peut-être bien fait de partir avec le courtier en assurance. Se réjouir d’un truc pareil. C’est pas normal !
Je regrette aussitôt cette pensée et m’efforce de considérer le tout d’un point de vue purement professionnel. Vu comme ça, c’est presque normal.
« René, tu sais quoi ? Tu me ramènes au commissariat et puis tu rentres à la maison. Je vois bien que tu n’es pas dans ton assiette. Je m’occupe de la paperasserie. Tu sais, moi… Il y a personne qui m’attend. »

Rentré à la maison, je suis assailli par les mômes et c’est plus que plaisant. Ils m’entraînent dans une spirale de bonheur et me montrent tous les cadeaux. J’ai du mal a empêcher les images de la matinée de remonter à la surface comme des bulles de méthane dans un marais putride. Plop, des corps inondés de sang. Plop, une grand-mère brisée sur le sol gelé, »son corps fumant dans la froideur du matin« comme disait l’autre. Je voudrais avoir la paix, me réfugier dans mon lit, que Suzanne m’y rejoigne et me cajole comme une maman. Je voudrais surtout éteindre ce sapin pour toujours, ces guirlandes qui dégoulinent de Noël, comme chez Maurice, comme chez le capitaine.

Un peu avant le dîner, j’allume la salope. C’est comme ça que j’appelle la télévision depuis que je l’avais lu sur un blog. Comment c’était déjà… Le ginger ninja ? The Ultimate Ginger Ninja. Un journaliste brestois dont j’aimais bien le style.
Je passe sur France 3 pour voir les infos régionales.
« Mesdames, Messieurs bonsoir.
Nous venons d’apprendre la mort du commissaire Maurice Delpech. Ce policier d’exception enquêtait sur le massacre de la villa «Monjoie». Nous y rejoindrons notre envoyé spécial dans quelques instants. Le commissaire a passé semble-t-il son après-midi au commissariat à rédiger un rapport. Il a ensuite quitté son lieu de travail en chemise malgré le froid intense. Le planton du commissariat rapporte qu’il riait comme un dément. Il s’est rendu chez son ex-femme qu’il a froidement exécuté ainsi que son amant avec son arme de service qu’il a ensuite retourné contre lui en chantant «la Marseillaise» aux dires des témoins… »
J’éteins la salope et je pleure doucement.

Deux semaines plus tard…

Je suis en arrêt maladie pour cause de dépression. Je bouffe du Lexomil pour pouvoir continuer à présenter un visage supportable à la maison.
Ce matin, Georges qui m’a remplacé sur l’affaire de la villa, m’a raconté les tenants et les aboutissants. L’affaire est close…
Le frère de madame la capitaine était agriculteur bio et boulanger amateur à ses heures. Il produisait sa farine et il avait amené un gâteau de sa fabrication pour les fêtes. C’est dans cette délicatesse que l’on a retrouvé le meurtrier. Il s’agit d’un champignon qui s’appelle Claviceps pupurea, l’ergot de seigle dans le langage courant. Il contient des alcaloïdes responsables de l’ergotisme dont un est connu sous sa forme synthétisée comme le L.S.D, l’acide lysergique. La famille du capitaine s’était auto-massacrée sous l’influence d’hallucinations. Certains voient Jésus ou la vierge, d’autres réagissent violemment. Delpech avait lui aussi mangé de ce gâteau et c’est ce qui l’avait libéré de ses tabous et barrières. Tout ça pour un petit champignon. Onze victimes, victimes de la bête qui se tapit en chacun de nous. Je crois que je vais pleurer encore un peu.

FIN

Mon beau sapin – texte de Thierry Benquey 2008 – licence :

Licence Creative commons byncnd

Image -Koehler’s Medicinal-Plants 1887 – licence :

Domaine public

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31 Commentaires

  1. stéphane dit :

    Une chute des plus inattendues…
    on ne se méfie jamais assez : certains dangers sont impossibles à déceler

  2. de l’art d’introduire le rire puis d’aller gerber dans le jardin ou du 4e sous les toits en ce qui me concerne…
    amok, et un merveilleux livre encore de S. Zweig.et par tous temps, mes pensées. je t’embrasse bien, Thierry.

    • tby dit :

      Q Emmanuelle : Bien content de ta visite. Au fait et une contribution de guest ? Que je puisse présenter ton art à mes lecteurs. Je pense souvent à toi également. Amitié. Thierry

  3. Yannick dit :

    bonjour Thierry, une nouvelle policière brève comme je les aime. les dialogues des flics sonnent plus que vrais, l’atmosphère est noire à souhait avec le super flic alcoolique et un narrateur attachant. de plus la chute est inattendue et originale.
    Bravo.
    amitiés
    yannick

    • tby dit :

      @ Yannick : Merci Yannick. C’est en lisant ton commentaire que je cherche à commander on-line « Sur la route ». Drole non ? La chute me plait bien aussi en fait du coté de l’écriture elle fut mon point de départ. Amitié
      Thierry

  4. lubesac dit :

    La nature est cruelle! Méfiez vous du bio!Il se venge

    Beaucoup d’imagination avec un fait réel oublié de notre monde moderne: l’ergot du seigle
    Nouvelle enlevée avec brio,avec des phrases criantes de vérité.
    Mais où vote-on?

  5. lubesac dit :

    On vote à droite des images de l’ergot du seigle? Alors c’est fait!

  6. pandora dit :

    Noir c’est noir !
    Je ne m’attendais pas du tout à cette chute vraiment surprenante, bravo ;-)
    La gourmandise est vraiment un vilain défaut, qui peut avoir de graves conséquences ;-)
    Bonne soirée

    • tby dit :

      @ Pandora : Tu m’as fait rire avec la gourmandise. Je voyais plutot l’aspect sans gene et écoeurant de ce flic qui mangeait dans l’assiette de ces pauvres gens. Rire. Amitié et merci de ton passage. Thierry

  7. Mon beau sapin. Fin dit :

    […] la suite : Mon beau sapin. Fin Cet article est sur : Le blog de Thierry […]

  8. Pat dit :

    Tout en lisant cette deuxième partie, je me demandais le pourquoi du comment. Et ta chute m’a soufflé.
    Une nouvelle policière comme je les aime : humour noir à souhait, rythme et intrigue qui tiennent la route, chute inattendue et enthousiasmante. Et tu campes tes personnages en deux-trois phrases pour nous les rendre attachants.
    Dernière constatation, mais là, c’est plus l’auteur que le lecteur qui parle, les nouvelles courtes sont peut-être, j’écris bien peut-être, plus adaptées au format d’un blog ou d’un site. Je vois avec plaisir (et envie ? – rires) qu’avec « mon beau sapin », tu accumules les commentaires !
    A la revoyure.
    Amitié.
    PAt

    • tby dit :

      @ Pat : Merci Patrick de tes commentaires qui sont toujours très attendu. En fait, la chute est ce qu’elle est parce que c’est le début, la source de la nouvelle. C’est une gestation autour de l’ergot de seigle qui a permis d’imaginer l’intrigue. Oui le format court est plus adapté c’est certain mais je pense que la méthode de présentation que nous avons adopté est bonne, la répartition en épisode. Certains de mes lecteurs se régalent de l’épisode journalier et restent d’ailleurs à un épisode par jour meme si j’en fais paraitre deux et d’autres attendent l’intégralité de la parution pour lire d’un trait. Je ne pense pas qu’on puisse faire une règle ce qui est normal nos lecteurs étant des etres humains (dieu soit loué)(rire) et chacun d’eux étant différent. Amitié
      Thierry

  9. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Les crysanthèmes seraient plus appropriés pour garnir ce Noel noir. L’hécatombe demeure inexplicable, mais d’origine variée, où meurtres, suicides et accidents en seraient la cause.
    Le commissaire reste de glace, devant ce carnage qui ne lui coupe pas l’appétit. Sans gêne, il se sert une part de gateau…au goût de mort.
    Le chef n’est pas un mauvais bougre et renvoie René, choqué par ces images morbides du matin.
    Par la télévision, le policier trop sensible, apprend la mort de son commissaire.
    Ce coups ci, s’en est trop pour l’homme fragile. Il tombe dans la déprime et se gave de Lexomil.
    Dans cette incompréhensible tuerie, l’auteur mène le suspens avec talent.
    Avec finesse, il laisse le lecteur bouche bée, ce dernier ne sachant plus que penser, de cet acharnement criminel.
    Puis la chute tombe avec une rapidité vertigineuse. Les champignons hallucinogènes sont la cause de ces comportements déséquilibrés.
    Tout s’explique avec une clarté que seul, le maître des mots, pouvait satisfaire notre curiosité.
    Chapeau Thierry, le Maigret de l’intrigue.
    Amitié.
    dédé.

    • tby dit :

      @ Dédé : Merci mon ami pour cette dissection de texte, un décortiquement bien utile en attendant le homard, histoire de garder la main. Je rigole.
      En vrai j’adore tes commentaires que j’attends toujours avec impatience. Amitié et bonne journée. Thierry

  10. gdblog dit :

    j’étais en retard dans les « nouvelles » nouvelles. De nouveau une brillante réussite! Mais que devient Maurice ? Il a mangé le même gâteau ? …
    Bonnes fêtes

  11. gdblog dit :

    oui, j’ai relu et le temps de m’apercevoir de ma bourde le commentaire était parti : il était tôt le matin, pauvre Maurice!!
    Au final je ne vais pas reprendre de ce gâteau que m’a apporté mon cousin, il a pourtant l’air si bon!

    • tby dit :

      @ gdblog : Tu sais j’ai un peu exagéré, on sait très bien de nos jours comment réduire les risques meme sans utiliser de chimie. En labourant par exemple et en tenant les hotes intermédiaires (graminés sauvages) à l’oeil en les coupant avant la formation du grain par exemple. Amitié. Thierry

  12. Christian dit :

    Bonjour, Thierry.
    Noir, c’est noir!… Voilà une histoire policière rondement menée, avec cet inimitable brio qui est le tien. Le sordide sous le sapin à faire frémir, oui. Comme des relents de Bérurier comico-tragique chez ce commissaire Delpech… Et
    dire aussi qu’on s’emploie en France à placer la gendarmerie sous tutelle de l’Intérieur! Du rififi sous les képis… Ici, de toute façon, cerise sur le gâteau fatal, « les cadavres ne portent pas de costard » pour notre plus grand plaisir de lecteur. quelle chute!
    Amitiés.

    • tby dit :

      @ Christian : Merci Christian. Le jour ou les gendarmes seront sous la tutelle de l’intérieur, les pandores ne seront plus jamais sympathiques, ils deviendront des flics comme les autres, des terreurs et des cow-boys ? Amitié. Thierry

  13. Edouard dit :

    Avec ma tronche de space cake ce matin, je me retrouve un peu dans ces textes à l’atmosphère qui n’appartient qu’à toi.
    Je te souhaite, en Sindhi, langue dont je peine à maîtriser la grammaire fastidieuse: Chrismas joon wadhayoon

    • tby dit :

      @ Edouard : Moi aussi j’ai une tronche de space cake ce jour et puis je te souhaite einen schönen Weihnachten dans la langue de Goethe que je maitrise… Enfin sauf la grammaire. Rire. Amitié. Thierry

  14. Arc-en-ciel dit :

    Wahou ! quel régal ! enfin… façon d’parler ! moi qui adore le pain de seigle, je vais le regarder d’un autre oeil !
    Je te souhaite une très bonne année 2009 Thierry, plein de bonnes choses et tout et tout ! A très bientôt, GROS bisous, avec toute mon amitié.
    Arc-en-ciel.

  15. Aurait pu avoir valeur de fable.
    Attirée par un bout de pain, la bête tapie en nous peut bondir sans crier gare..
    Jubilatoire. Une vraie patte.
    Merci Thierry.

  16. Odile dit :

    Quel dénouement ! waouh…
    tu vois .. on se moque toujours .. quand on a peur de la petite bête … et qu’elle ne mangera pas la grosse ! et bien .. on a tout faux!

    Très attachant …ce Re-né …un miracle … qu’il n’eut pas été gourmand … motes bien lui .. il aurait peu-être vu … le Messie …
    sourire espiègle
    En ce jour de fête de « Noël de l’été » – fête de saint Jean Baptiste- je me suis régalée … un festin de reinette … oui je croa !

    bonne fin d’après’midi
    Je t’embrasse
    odile

    • tby dit :

      @ Odile : Sourire. C’est bon de lire tes commentaires si pleins de bonne humeur dès le matin. Merci pour celui-ci, surtout si tu croa. Belle journée. Bises. Thierry

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