Mais que faire des parisiens ?

Du 28 05 2008 § 12 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

These Refugees are arrivimg at Travnik, central Bosnia, during the war in 1993

Une nouvelle écrite Pour la revue mensuelle de Cecyl pour le mois de juin. Le thème étant : Le quotidien sans pétrole.

Mais que faire des parisiens ?

Dans un petit village de Bretagne, quelques mois après la fin de l’ère pétrolière.

– Josette ? Tu vas à la boulangerie ?
– Ah non alors ! J’y ai déjà été avant-hier. Vas-y toi !
– Ben, je ne peux pas, j’ai promis à Nolwen de m’atteler à sa charrue.
– Pourquoi faire ?
– Elle voudrait semer de l’avoine pour pouvoir nourrir le cheval qu’elle échangera contre les patates en fin de saison.
– Rolala ! Pfff ! C’est à cinq kilomètre, j’en ai au moins pour deux heures. Bon d’accord, mais c’est toi qui ira chercher l’eau !
– Merde, pourquoi moi ? Pourquoi pas les gosses ?
– Mon chéri, tu sais bien que c’est trop lourd pour les petits. Et puis aujourd’hui j’ai prévu de laver le linge alors j’ai besoin du double.
– Tu ne peux pas remettre ça à demain ? Le temps d’aller à la source, de remplir les deux bidons de vingt litres, de revenir et d’y retourner, ça devrait me prendre au moins trois heures. Si j’aide pas Nolwen, elle nous prêtera pas son canasson pour labourer au printemps prochain.
– C’est impossible cette époque de merde ! On ne peut plus rien prévoir ! Bon, mon amour, tu vas chez Nolwen pour tirer la charrue. Moi, je vais chercher l’eau et les gosses iront chercher le pain.
– Non ! Je peux pas te laisser aller chercher l’eau. Avec ton gros ventre tu vas exploser. Il ne faudrait pas nous l’abîmer le petit nouveau, maintenant que les bras et les jambes ont repris leur vraie valeur. Remets la lessive à demain, je vais chercher les quarante litres pour aujourd’hui et j’irais chez Nolwen après. Toi, tu vas chercher le pain avec les enfants, je ne veux pas qu’ils y aillent tout seul. C’est dangereux sur la route avec les bandes, on a signalé les premiers parisiens et ils n’étaient pas beaux à voir.

Josette pleure, elle voudrait tellement que tout redevienne comme avant. Aller chercher le pain en dix minutes, aller chercher la nourriture à la supérette du village et surtout tirer l’eau du robinet.
Je la prends dans les bras, lui dépose un baiser sur le front et lui caresse le ventre. Elle est hypersensible en cette fin de grossesse. Elle a peur aussi malgré que la sage-femme des environs soit meilleure que tous les pédiatres de l’ancien temps pour les accouchements.

– J’y vais, fais bien attention à toi ! Je te promets que dès que j’aurai le temps, on montera notre propre four à pain avec Romain et puis cet hiver, je chercherai le moyen de rapprocher le point d’eau. J’ai déjà ma petite idée, près de chez les Leguellec, c’est plein d’argile et j’ai pensé à la possibilité de cuire des tuyaux…
– Chut ! Il a bougé… Tu l’as senti ?
– Oui. Je t’aime. J’y vais maintenant. Ne t’inquiètes pas ma Jo, tout ira bien, le bébé est fort et toi tu es forte aussi.

Le sourire crispé qui apparaît sur son visage m’indique que mes mots n’ont pas atteint leur but. Il me faut partir.
Je prends la perche de frêne que j’avais taillé en me souvenant de ces images sur les coolies chinois et j’y attache les deux bidons. Ces bidons plastiques qui valent de l’or maintenant. Que faire s’ils venaient à percer ? Je préfère ne pas y penser. En route pour la source !

En chemin, je remarque des empreintes fraîches. Un daim ! Et je me prends à rêver d’un bon cuissot de gibier. La viande est devenue rare depuis que les cochons ne recevaient plus les antibiotiques.
Je suis d’un naturel optimiste et je pense que les temps de l’abondance reviendront. Nous devons juste nous remettre à vivre au sens véritable du terme. Nous préoccuper de la nourriture quotidienne, de l’eau, des vêtements, des chaussures. Je regarde les miennes qui sont dans un état lamentable. Il faut que je trouve du temps pour confectionner des sandales de pneus, comme j’avais vu les africains en porter lors d’un séjour club méditerranée au Sénégal. Où trouver du fil ? Un fil qui soit assez résistant pour supporter les pressions de la marche…
Maurice m’a dit que ceux de Carhaix voulaient semer du lin. Ils s’en sortent bien à Carhaix.
Je pourrais aller chercher un champ de chanvre, il y en a sûrement dans les environs. Comment faire pour tirer une fibre honnête de cette plante ? Avant c’était facile, tonton Google m’aurait donné la réponse à cette question.
Sinon, il me reste un voyage à Douarnenez, il y avait là un musée avec des ateliers d’artisans qui exercent des métiers oubliés et j’y avais vu un homme qui tressait des amarres avec du chanvre.
Mais Douarnenez c’est à plusieurs jours de marche…
Quand je pense à la facilité de faire cent kilomètres en voiture, c’est vraiment un autre monde.

– Salut Guivarc’h !
– Tiens, Leclerc ! T’as bientôt fini ? J’ai à faire.
– Encore un bidon et puis je rentre.
– Dis-moi Jean. Tu sais pas où je pourrai trouver un champ de chanvre par ici ?
– Non, aucune idée. Pourquoi tu cherches l’ivresse ?

Jean Leclerc est ? Était ? Gendarme de son état.

– Dis-moi Goulwen, tu vas plus à Morlaix ?
– Non, depuis quelques semaines les trains n’arrivent plus alors le receveur des P&T est devenu inutile. Et toi ? Des nouvelles du gouvernement ?
– Non, les gars et moi nous avons abandonné la gendarmerie la semaine dernière, enfin sauf Jean-Baptiste qui habite là désormais.
– Pourquoi ? Plus de nouvelles ?
– Non ! Le dernier message concernaient les hordes de parisiens qui quittaient la capitale pour trouver de la nourriture, comme quoi nous étions en état d’alerte pour parer à tous débordements, puis le silence…
– Oui, pareil ou presque à la poste.
– Bon, je te laisse la place.
– Merci. Tu viens ce soir au village ? Le maire veut que nous parlions des parisiens et de l’attitude à adopter.
– Oui, je serai là.
– Qu’est-ce que tu en penses ?
– Qu’à un moment ou un autre, il va falloir leur tirer dessus.

Il part sans rien ajouter, la tête basse.
Mon optimisme vient de prendre une belle claque.
Mais si je pense à notre situation déjà bien précaire… Il a peut-être raison le Leclerc…
Allez, au diable toutes ces pensées terrifiantes. J’ai à faire.

FIN

Image – These Refugees are arrivimg at Travnik, central Bosnia, during the war in 1993 – Mikhail Evstafiev – 1993 – Licence :

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12 Commentaires

  1. lubesac dit :

    Optimisme : nos ancêtres ont bien survécu puisque nous sommes là!
    Pessimisme : On se débrouillait bien dans notre campagne! Ah! Ces parisiens!

  2. guyot dit :

    Là, ça fait peur, mais en est-on bien loin???
    là est la question, et si même la terre ne pouvait plus nous nourrir ??? Nous ferions quoi….
    Je coule…..
    j’ai s’mé des petits beurre dans le jardin!!!
    Sourire
    amitiés
    Olga

  3. Patrick dit :

    j’aime vraiment cette veine futuriste que tu empruntes et qui t’inspire pour notre grand plaisir.
    à travers ces intrigues rondement menées, la réflexion que tu développes, « comment allons nous faire si… » (nous continuons à jouer aux cons ?) est d’une lucidité qui fait froid dans le dos.
    pauvres de nous, bébés engrossés à la société de consommation, ignorants de l’effort, nous en avons oublié l’essntiel.
    et le titre, un brin provocateur (le provincial que je suis ne dira pas le contraire :) !), est fort à propos.
    Ce récit est parcouru d’humour, de lucidité et d’une émotion retenue à l’angoisse sous-jacente.
    merci pour cette magnifique nouvelle.
    Amitié.

  4. sarah frane dit :

    j’aime beaucoup ce récit, tu as une profonde connaissance des régions françaises, de leur parler, et moi la parisienne, je comprends fort bien qu’un jour cette anticipation sur les années à venir …………oui c’est un peu comme » brave new world « Aldous Huxley, j’aime ton écriture, et ayant quitté my space, victime d’un piratage, je t’ai cherché sur over, pour continuer à te lire, amicalement
    sarah

  5. Anne-Laure dit :

    J’aime vraiment votre écriture et vos nouvelles. C’est un subtile mélange entre noirceur et espoir, qui me touche particulièrement. A quand une publication papier ?

    • tby dit :

      @Anne
      Une édition papier… Je chercherai activement un éditeur lorsque je serai de retour en France, à partir de l’Allemagne c’est simplement ingérable. Merci de votre passage. Thierry

  6. Anne-Laure dit :

    Donc un jour peut-être….En attendant, je sais où vous trouver…

  7. Edouard dit :

    Il nous faudra apprendre à vivre comme beaucoup vivent dans l’hémisphère sud depuis toujours. Et nous comprendrons qu’on a beaucoup à apprendre. Bravo mec, toujours un plaisir de te lire.

  8. dédé dit :

    Bonsoir Thierry,

    Cette vie d’autrefois, avec la pollution en plus, et l’impossibilité de se nourrir, existe déjà, dans de nombreux pays pauvres.
    L’auteur avec réalisme, nous plonge dans un futur qui ressemble bien au présent pour certains. Nous avons seulement la chance d’être né sous une bonne étoile.
    Merci Thierry, pour ce très beau et profond récit.
    Amitié.
    dédé.

  9. Odile dit :

    Bonsoir, bonjour,

    J’ai aimé cette nouvelle digne d’un Maupassant des temps modernes …

    Bien qu’il y ait une transposition d’époque.. par certains détails .. Les conditions de vie de que tu décris m’ont renvoyé des instantanés de celles que j’ai vécu enfant dans un petit village des côtes du nord…
    j’ai aussi déambulé au fil de ma lecture … dans mon Finistère qui m’a adopté depuis presque 20 ans …
    Notre Bretagne a déjà vécu la transhumance des Parisiens lors des 2 guerres …

    Puis il y a une quinzaine d’années … leur 1ère réelle invasion .. date du phénomène de mode pour les Bobos .. Kékés.. et Cie …de séjourner chez nous en période estivale était de bon ton et indispensable pour garder leur appellation contrôlée …pire ils ont même acheté!

    De là à vouloir les éradiquer … à l’heure où notre Bretagne revendique toujours son identité et son indépendance .. tout en laissant vendre ses terres à tout va …et à tout le monde …n’ayant pas d’autre choix..me fait froid dans le dos … rien que d’y penser !
    Et puis.. j’ai à faire …-sourire-
    A très bientôt
    Odile
    .-= Odile son dernierblog ..Le 1er avril …. =-.

    • tby dit :

      @ Odile : Oui mais que faire des parisiens, ils dictent de loin quand tout va bien, ils viennent tete basse lorsque tout va mal. J’ai mal au coeur de voir cette Bretagne en passe de devenir estivale. Merci de ta lecture. Je t’embrasse. Amitié. Thierry

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