Le "Grand Gaspillage".

Du 26 05 2008 § 9 Commentaires § Mots-clefs : , , ,

Verrottende Bierdose

&laquo Venez les enfants, Venez ! Grand-père va vous raconter comment c’était à son époque ! »

Les enfants s’approchaient.
Les grands renâclaient, ils connaissaient cette histoire par cœur. Elle leur était racontée au moins une fois par an, mais ils aimaient le papi et surtout ils savaient qu’il avait des dons de conteurs et que son histoire était toujours un peu différente, alors ils venaient.

« Bonsoir mes petits. Prenez place ! Ça y est ? Tout le monde est là ? Alors je vais vous raconter comment c’était la catastrophe. »

Le papi prenait son temps, il jetait une bûche sur le feu et sortait sa pipe de sa poche. Il la bourrait lentement, attendant les premiers signes d’impatience.

« Quand j’étais jeune, le monde ne ressemblait pas à celui que vous connaissez aujourd’hui. Les grandes forêts qui nous entourent n’existaient pas, il n’y avait là que des petits bois. C’est d’ailleurs dans ces bois que nous pouvons voir les arbres les plus grands et les plus forts car ils sont très vieux, bien plus vieux que moi ! »

Des «Oh», des «Ah» se faisaient entendre, les enfants ne connaissaient rien de plus vieux que le papi.

« C’était le temps du «Grand Gaspillage». À cette époque, il y avait partout dans le monde des machines merveilleuses et très rapides. Certaines roulaient sur la terre à très grande vitesse, d’autres volaient dans les airs et d’autres encore traversaient les océans. Ces machines transportaient les gens, les biens, les animaux d’un endroit à un autre et avaient besoin pour cela d’un liquide qui s’appelait le pétrole. »
« Tu es monté dans une de ces machines papi ? »
« Bien sûr ! Souvent ! Ma maman m’amenait tous les jours à l’école avec une de ces machines que nous appelions une automobile. C’était une de ces machines qui roulaient sur la terre. »
« T’as déjà été dans une des machines qui vole ? »
« Oui ma petite, on appelait ça un avion et j’ai pris un avion peu de temps avant la catastrophe pour aller au bord de la mer, dans un pays très lointain. Si lointain que si je devais y aller aujourd’hui, il me faudrait marcher pendant trois ans. »

Des exclamations de surprise et d’admiration fusaient des poitrines de la petite assemblée. Les yeux pétillaient et les bâillements qui avaient précédé cette phrase avaient disparu.

Le petit Rémy demandait : « C’est quoi la catastrophe ? »
« J’y viens mon Rémy, j’y viens. »

Papi prenait une brindille pour rallumer sa pipe.

« Le pétrole était partout présent, nous chauffions nos maisons avec ce liquide, nous en faisions des médicaments, des vêtements, plein de choses utiles et surtout énormément de choses inutiles. Nous savions que les réserves de pétrole baissaient et pourtant, personne ou presque ne voulait faire quelque chose pour parer à cette situation. C’était le temps du «Grand Gaspillage». Pour vous donner un exemple, c’est comme si nous avions besoin de bois pour nous chauffer, pour fabriquer nos maisons et nos outils, que nous coupions les arbres sans discernement et ce jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. »

Des exclamations horrifiées dans ces bouches d’enfants qui ne connaissaient que la forêt.

« Mais c’est idiot de faire ça papi ! »
« Oui mon grand, c’est pourquoi je vous raconte cette histoire, afin que vous ne soyez pas des idiots comme nous l’avons été. »

Rémy qui avait de la suite dans les idées : « C’est quoi la catastrophe ?»
« La catastrophe arriva quand les sources du pétrole furent taries. »
« C’est quoi tari ? »
« Tarir signifie que les ressources sont épuisées ou bien comme pour une source, lorsqu’elle ne coule plus parce qu’il n’a pas plu depuis longtemps. »
« Ou quand la maman n’a plus de lait pour son enfant ? »

Papi souriait et hochait de la tête.

« La catastrophe donc… Toutes ces machines merveilleuses se retrouvèrent inutiles. Certains utilisèrent les produits des champs pour faire fonctionner leurs machines mais celles-ci étaient tellement gourmandes que cela engendra une pénurie de nourriture et ce fut la guerre. La guerre fut pire que tout car les hommes combattirent avec des machines qui avaient des besoins énormes en carburant, aussi elle ne dura que peu de temps. Dans les grandes villes, le peuple descendit dans la rue pour réclamer du pétrole et de la nourriture et la guerre se retrouva brusquement propulsée chez les gens. »
« C’est quoi les villes papi ? »
« Tu vois notre village, il y a trente maisons ? Une ville c’est comme si des centaines de villages se trouvaient au même endroit, les maisons s’entassant les unes sur les autres pour arriver au-dessus des nuages. »

Un rire gras s’élevait de l’auditoire, un grand qui n’arrivait toujours pas à croire cette fable. Les enfants étaient bouche-bée et s’efforçaient de prendre la mesure d’une telle information.

« Tu ne me crois pas Thomas ? Tu es pourtant assez grand pour te souvenir que le cousin de ton père n’est pas revenu d’une expédition dans la zone interdite. »

Le visage de Thomas s’assombrissait aussitôt et papi regrettait d’avoir dit cela. Il aimait les enfants de la communauté comme si chacun d’eux avait été le sien.

« Je reprends là où j’en étais. Les gens s’entre-déchirèrent et notre temps du «Grand Gaspillage» arriva à sa fin. Notre société n’existait plus et les gens mourraient en grand nombre. La catastrophe fut vraiment terrible. Dans les villes, les gens n’avaient rien a manger et bientôt ils se dévorèrent entre eux. »

Papi laissait toujours ces derniers mots agir sur les enfants afin que la zone interdite reste un lieu tabou. Les petits recherchaient le contact des grands qui les prenaient volontiers sous leur protection. Des chuchotements annonçaient au papi qu’il pouvait reprendre son récit.
« Nous les nommons les ogres et ce sont eux qui tuèrent le cousin du père de Thomas dont je ne cite pas le nom car vous savez que nous n’appelons les morts que lors de leur fête. Les adultes montent de temps à autre une expédition vers la zone interdite, la ville du temps jadis, pour récupérer du métal avec lequel nous fabriquons nos meilleurs outils. Mais les ogres ne sont pas un problème, ils ne sortent plus de leur repaire depuis longtemps. Si vous voulez, cette semaine je vous raconterai la bataille qui mit fin aux raids des ogres. »

Des soufflements et des soupirs de déceptions provenant des grands faisaient sourire le papi qui savait combien les enfants aimaient cette histoire terrifiante. Il aimait la raconter malgré l’horreur de ces instants tragiques. Cette bataille avait permis de détruire la puissance des ogres et de fédérer les villages de la région en une ligue de défense. Les petits commençaient à montrer des signes de fatigue et papi se décidait à finir son histoire.

« Il y a pire que les ogres… »

La tension qui se lisait sur le visage des enfants lui brisait le cœur à chaque fois mais ce qui allait suivre était la partie la plus importante de l’histoire.

« Depuis peu, vous l’avez sûrement remarqué, on voit des traînées étranges dans le ciel et parfois on entend aussi des bruits terribles et puissants. »
« Oui, j’en ai vu une avant-hier ! »
« Et moi, j’ai entendu les grondements de l’orage alors que le ciel était sans nuages. »
« Oui, on ne peut pas les ignorer, ils sont de plus en plus fréquent. Écoutez-moi bien, ces signes sont le fait de gens qui pensent comme au temps du «Grand Gaspillage». Ces bruits sont ceux de leurs machines volantes. Ils veulent de nouveau contrôler le monde et parfois ils enlèvent des enfants. »

Les cris de peur et de révolte provenant du groupe indiquaient au papi qu’il avait atteint son but.

« Ils veulent que nous devenions comme eux. Que nous détruisions la forêt, que nous pratiquions le gaspillage pour servir leurs intérêts. Si vous en rencontrez, fuyez ! Ils sont facile à reconnaître, ils portent tous le même vêtement qu’ils appellent un uniforme. Ne leur parlez pas et si vous en voyez, signalez leur présence aux adultes. Allez les enfants, allez vous coucher. Demain soir je vous raconterais comment nous avons fondé le village ! »

Les enfants se dispersaient dans la nuit et papi restait auprès du feu, songeur. Il ne leur dirait pas que ces gens viendraient ici, que la confrontation était inévitable et que la ligue de défense n’avait aucune chance. Il savait que le monde était grand et qu’il faudrait du temps aux gens du gaspillage pour reprendre le contrôle. Il savait aussi que les contacts récents avec la nouvelle «ONU» s’étaient bien passés. Qu’ils affirmaient venir en paix et qu’ils avaient apporté des cadeaux, des choses inutiles et brillantes. Papi pensait à ses histoires préférées d’avant la catastrophe : les cow-boys et les indiens et il ne pouvait s’empêcher de comparer les situations.

« Ne sommes nous pas comme la confédération iroquoise de jadis ? Que vont-ils nous amener comme désastres, comme maladies et comme biens tous aussi indispensables qu’inutiles. Bah, je me fais vieux et je vais laisser les jeunes résoudre ce problème. »

Le papi jetait un regard sur les arbres illuminés par les flammes et voyait se superposer une image de la sky-line d’une des villes du temps jadis. Il secouait la tête et partait se coucher.

FIN

Image – Verrottende Bierdose – 03/2007 – Tilo Hauke – Licence :

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9 Commentaires

  1. sara do dit :

    oui je sais moi aussi je peux être hors sujet !!! je suis scotchée par la photo tout en haut !!! c’est ki koi kou komen !?

    trop belle… je reviens plus tard lool
    kiss étoilé

    sara

  2. sara do dit :

    ben mince elle est passée où ??? celle des rochers blancs et des ancres dessus et la mer autour…

    ça va pas ça !!!

  3. lubesac dit :

    Merci Papi conteur!Mais pauvres enfants qui n’ont pas droit aux contes de fée!
    Le sujet est bien vaste et une simple nouvelle suffira-t’elle?
    Retourner à l’ère sans automobile!Je retournerais en enfance:je me souviens de la première automobile apparue dans le village!
    Sur la route, les chevaux, les boeufs et les piétons règnaient.Sur la nationale 5, en plein été, nous partions tranquilles et même nous nous couchions sur la route pour écouter, l’oreille au sol, si UNE voiture venait!

  4. dit :

    bé, l’ont bien raisons d’être horrifiés les enfants, et leur papy de les préserver autant qu’il le peut, mais faudra encore se battre pour la vie en paix !!

  5. hervé pizon dit :

    oui !

  6. Patrick dit :

    Merci Thierry pour ce fantastique conte mais qui dans le fonds est d’une réalité terrifiante. Disons alors plutôt : merci Thierry pour cette parabole.
    Quelque part, le monde dont tu parles me plait et me convient tout à fait. A quelques nuances près…
    Et félicitations encore pour ce don de conteur que tu développes avec tant d’aisance et un réel bonheur pour tes lecteurs !
    Amitié.
    PAT

  7. dédé dit :

    Bonjour Thierry,

    Futuriste réaliste, l’auteur ne manque pas d’éléments vraissemblables pour raconter des faits probables, à court terme..
    Papy interresse les enfants avec ce passé non glorieux, que fut l’époque du « grand gaspillage ».
    Bravo Thierry pour ce conte désenchanté.
    Amitié.
    dédé.

  8. yannick dit :

    Salut Thierry,
    je cherchais quelque chose à lire et l’idée m’est venue de venir sur ton blog pour voir si quelque chose ne m’avait pas échappée. Et je suis tombé sur cette petite nouvelle qui nous conte le temps du « grand gaspillage » exactement celui où nous sommes actuellement. Je viens de finir un bouquin sur la science fiction et ne suis pas dépaysé. Toutefois ta science fiction est drolement plausible si ce n’est la guerre nucléaire que papi aurait du nous raconter.
    J’ai bien aimé la parabole de la forêt que l’on ne couperait pas entièrement dans le village de papi alors que l’on a gaspillé le pétrole et autres resssources naturelles. Je suis daccord avec ce que tu écris notamment quand tu dénonces le toujours plus vite, plus grand et plus gourmand en énergie.
    Seulement jusqu’où suis-je prêt à me priver? Telle est la question. Mais m’a-t-on laissé le choix? En voila une autre…rires..
    L’idée qui m’a le plus plu dans ton texte c’est que le village pourrait être acheté par de la « pacotille » par l’Onu comme les indiens naguère. C’est un sacré renversement qu’il serait intéressant de développer dans un texte plus long à mon avis.
    Pour ne pas finir sur une note pessimiste je dirais que de nos jours nous commençons à inclure les problèmes environnementaux dans nos démarches.Un jour ça paiera. Allez j’y crois…rires…
    Tu soulèves avec cette nouvelle de bien grandes interrogations et comme l’écrit Lubesac, une nouvelle n’y suffirait pas pour y répondre. Toutefois elle a fait écho chez moi à mes peurs du monde « moderne ». C’est une des raisons qui me fait aimer la science fiction et donc cette nouvelle.
    Au plaisir de te lire.
    Amitié

    Yannick

    • Thierry Benquey dit :

      @ Yannick : Sourire. Je suis tellement content que tu creuses le blog, tu es un des rares à le faire. Le gaspillage est quelque chose de terrible. Je suis né dans une famille des enfants de la guerre où le gaspillage est très mal vu, j’ai pris cette notion avec moi et lutte dès que je le peux contre le gaspillage. Ta question est bonne : Sommes-nous prêts à nous priver ? À vrai dire, nous pourrions commencer par mieux gérer au lieu de nous priver. Pourquoi des flottes de pêche sortent tous les jours dans le monde entier pour écumer des eaux où le poisson se fait rare, emplir les étagères de nos supermarchés et finalement pour un pourcentage non négligeable les poubelles et décharges de nos beaux pays, avec du poisson qui ne demandait rien d’autre que de continuer à vivre pour pouvoir se reproduire ? À mon avis le capitalisme, le marché sont incapables de gérer, malgré le mythe qu’on voudrait nous faire avaler. Le capitalisme est un système suicidaire lorsque les ressources sont finies* alors qu’il peut être un système idéal dans la prestation de services. (* Par finies j’entends qu’elles ne sont pas reproductibles à souhait.)
      Quel est alors le bon système ? Il semble que les orientations prises pour un développement durable soient un pas dans la bonne direction, il y a aussi un terme tabou « décroissance » qui présente un intérêt certain. Les perspectives économiques de nos politiques sont basées sur une croissance continue, ce qui est un non-sens, notre planète ne grandit pas et ses ressources non plus. Il existe le C2C, cradle to cradle, du berceau au berceau qui est une idée fantastique et qui trouve de plus en plus d’écho auprès des entrepreneurs, ce genre d’initiative peut sauver la mise. La vraie question est de savoir combien de temps nous reste-t-il ? Avons-nous encore le temps de la réflexion ?
      Le Grand Gaspillage est le récit de ce qui ne doit pas advenir mais qui adviendra si nous ne sommes pas prêt à sacrifier et ou à mieux gérer. Encore que ce texte soit certainement beaucoup trop optimiste.
      Je te souhaite de merveilleuses fêtes de fin d’année.
      Amitié
      Thierry

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