La veillée.

By the River of Tuonela

« Viens ici ! Arrête de remuer, j’arrive pas à fermer le col ! »

Romain est énervé !

Il est comme ça depuis hier, lorsque sa mère, les yeux pleins de larmes, lui annonçait qu’il n’irait pas à l’école le lendemain, qu’ils iraient tous ensembles chez mamie.
Romain adore sa mamie, cette femme magnifique, ronde et molle, pleine de douceur et de tendresse. Elle a toujours un petit quelque chose pour son Romain, une sucrerie, une petite histoire ou un gros câlin.

Aujourd’hui, il lui faut s’habiller comme pour les mariages, mettre ce nœud papillon ridicule qui lui donne l’impression d’étouffer.
Maman a les yeux rouges, papa la mine sévère et renfermée.
« Mais j’ai rien fait de mal ? » pense Romain ! Il est le centre de ce petit monde, c’est sûrement sa faute si les adultes sont dans un tel état.

Pendant le trajet, papa a mis le DVD de Bambi. Romain aime beaucoup cette histoire, sauf quand la maman meurt, mais la sienne lui a expliqué…
« Tu sais mon amour, les chasseurs ont faim. Ils ont des enfants et il faut les nourrir.
C’est pour ça qu’ils tuent des animaux, pour les manger ! »

Romain sait bien que la viande c’était des animaux. Il a vu mamie tuer une poule et elle était très bonne dans la soupe. Lui aussi il tue, il a écrasé des fourmis. Ça lui a pris beaucoup de temps pour comprendre que lorsqu’il écrasait la petite bête noire, pas les rouges elles piquent, il la tuait, il lui prenait la vie. Au début, il était juste étonné de voir que son geste stoppait la fourmi, qu’elle ne bougeait plus. Il avait un peu honte parce qu’il ne les avait pas mangé, mais il ne connaissait personne qui mange les fourmis…

Arrivé chez mamie, Romain saute de la voiture, il court et crie.
Les adultes le regardent sévèrement, tonton Raoul lui fait un sourire et met le doigt sur sa bouche.
Romain ne sait pas pourquoi, mais il faut être sage.
Tatie Josette pleure à chaudes larmes et maman la rejoint bientôt dans les pleurs.
Romain n’aime pas quand les grands pleurent.

Il voit son cousin Yannick et se dirige vers lui. Il aime bien Yannick qui est de deux ans son aîné.

« – Yannick !
– Chut ! Mamie elle dort !
– Hein ?
– Tu veux la voir ?
– Oui !
– Viens ! »

Les enfants se glissent entre les adultes, ceux-ci sont affairé à dresser une grande table, ça s’agitent beaucoup dans la maison et ça sent bon dans la cuisine.
    A pas de loups, les deux cousins montent à l’étage, la porte de la chambre est ouverte et Romain voit le lit.
Mamie est là, elle a une belle robe, elle dort toute habillée ?
« Mamie ! Mamie ! »
Elle ne répond pas, elle ne bouge pas.

Romain n’aime pas l’atmosphère de la pièce, les volets sont fermés malgré le beau soleil d’automne qui baigne la journée.
Il aime bien les grosses bougies qui encadrent le lit.
Il n’aime pas voir les mains de sa mamie croisées sur sa poitrine.

« Mamie ! Mamie ! »

Il lui tire la manche et la main tombe, lourde.

« Elle est partie au ciel !” lui souffle Yannick et il s’en va. »

Romain ne comprend pas bien comment elle pouvait être partie et être là.

Il tire une chaise et s’assied, il prend dans sa petite main celle de sa grand-mère.
Elle froide…
Il la caresse et repense à sa dernière visite. Il pense à sa grand-mère chaude et si molle, comme un bon coussin, si douce et si tendre.
Il regarde la main, il voit ses veines, les taches brunes sur sa peau.
Il la prend et la colle doucement contre sa joue comme mamie le fait toujours.
« Mamie… Tu es partie ? Tu m’as pas dit au revoir… C’est loin le ciel ? C’est grand ? Je t’aime mamie ! »

Il lui semble voir un sourire sur ce beau visage. Il lui semble entendre: « Je t’aime aussi mon Romain. »
Il embrasse la main.

Maman rentre dans la chambre, elle pleure très fort.
Papa vient près de Romain, il est ému et il caresse aussi la mamie.

Maman crie: « Enlève le de là ! Fais le descendre ! Comment peut il toucher ça ? »

Papa ne dit rien, mais il presse sa main sur les genoux de Romain, lui faisant comprendre qu’il devait rester assis. Il se lève et prend maman dans ses bras.

« – Il ne fait rien de mal ! Il accompagne sa mamie, c’est bien ainsi !
– Mais… C’est horrible, elle est morte et il est si petit.
– Toi aussi tu devrais la caresser, lui parler.
– Non, elle est plus là ! Je veux pas toucher ça !

Romain se lève, pose délicatement la main sur le lit et va enlacer sa mère.

« Chut ! Mamie elle dort… Elle est au ciel ! »

Maman le regarde étonnée, elle renifle et l’embrasse.

« – Oui, tu as raison ! Elle est au ciel. Elle est partie rejoindre Pépé !
– Viens lui faire un câlin avec moi ! Toi aussi tu l’aimes ma mamie.
– Je ne peux pas mon amour, j’ai peur.
– Viens ! Je t’aide. »

Romain tire sa mère vers le lit, il sent sa résistance s’affaiblir et elle prend la chaise.
Il prend la main de maman et la pose sur celle de mamie.
Elle la retire vivement.
Romain caresse Maman et mamie en alternance. Sa patience porte ses fruits.
Maman prend la main froide et la pose sur sa joue, elle pleure fort maintenant.
Papa prend Romain dans ses bras et l’embrasse.

« On descend ? »

Romain fait non de la tête, il veut rester encore un peu.
Maman ne pleure plus, elle parle maintenant.

« Maman ! Tu dois être avec papa maintenant. Je voulais te dire que je t’aime et que je te regrette notre dispute de l’autre fois. Tu sais bien, c’est pas facile de s’entendre dire ses quatre vérités. J’ai compris ce que tu voulais me dire. Je passerai plus de temps avec Romain et moins dans la boutique. Je t’aime, je t’aime. »

Romain fait signe à son père, il veut bien descendre maintenant.

Il y a beaucoup de gens, de la famille et des inconnus.
Sur la table, plein de bonnes choses à manger.
Romain se prend un morceau de poulet qu’il avale goulûment.
Un homme qu’il ne connaît pas le regarde. Il parle fort et dit:

« Ah, les gosses… Ils savent pas et c’est bien ainsi ! »

Romain le fixe droit dans les yeux et l’autre détourne le regard.

« Je sais bien qu’elle est morte ma mamie ! Elle est partie au ciel, rejoindre pépé ! »

Romain et Yannick partent en courant, ils crient. ils foncent vers la petite mare et disparaissent.

Les discussions s’arrêtent et les adultes regardent étonnés, un instant, juste un instant, ils aimeraient de nouveau être des enfants.

Image – By the River of Tuonela, study for the Jusélius Mausoleum frescos – Akseli Gallen-Kallela (1865(1865)–1931(1931)) – 1903 – Licence :

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