La mort.

Du 04 04 2008 § 4 Commentaires § Mots-clefs : , ,

statue de squelette

Brouillard…

Voix off: « Docteur Machin, rendez-vous de toute urgence chambre 275 ! »

Ambiance sonore: Machine hurlant panique, échos blanc sale d’un couloir d’hôpital…
Ambiance odorante: Désinfectant, merde et sang…
Ambiance musicale: Le requiem de Mozart.

Ziiip !

Je me trouve devant une porte, probablement la porte de ma chambre, derrière moi, le lit. Le « Lit », devrais-je dire, cela fait au moins trois mois qu’Il est mon univers, ma résidence, mon château en Espagne, ma couche et mon chapiteau…
Autour de ce lit, un essaim d’infirmières, certaines sont plutôt jolies, d’autres banales et les plus gentilles sont les moches. Elles courent, s’agitent, que dis-je, elles volent.

je me sens bien et j’ouvre la porte. Merde, j’ai oublié mes béquilles ! Je me retourne, plus de porte, plus de chambre, plus de bâtiment, juste une clairière et des oiseaux qui chantent.
Le soleil réchauffe ma vieille carcasse qui en a bien besoin, je m’allonge sur l’herbe, à peine étonné de pouvoir le faire seul.

Un bruit de branche, je me relève sur un coude et aperçois une femme splendide qui vient vers moi. Sa beauté irréelle me donne le tournis, ses vêtements translucides laissent apprécier un corps divin, désirable, Ô, combien désirable.
Je me lève et mon sexe durcit. Elle me sourit et je lui souris aussi, content de cette première érection depuis… Cinq ans ? Sept ans ? Je ne sais plus mais je me réjouis.
Elle est belle, je la contemple…
Elle me tend la main. Je lui tends la mienne et nous marchons vers la lisière du bois.

Il fait chaud maintenant, chaleur du sang pulsant dans mes veines ? Je ris en pensant à cette vigueur toute neuve et j’enlève ma chemise, découvrant étonné un corps lisse, musclé, presque étranger. Je reconnais pourtant la cicatrice de l’opération qui prolongea ma vie, il y a quelques années de cela, pendant laquelle ils remplacèrent quelques centimètres d’artère, ici et là, résultat de cinquante années de tabagisme.

Elle me caresse le bras, je suis aux anges. Puis ses hanches se balancent, comme si elle voulait danser. Elle m’attire délicatement et me dépose un baiser sur le front. Ça me fait l’effet d’une décharge électrique, c’est bon d’être embrassé. Et nous dansons, je me figure un orchestre cubain et j’entends même la musique. Elle me sourit à nouveau, complice…
Je lui pose ma tête sur l’épaule, respirant son odeur à plein poumons et nous dansons, nous dansons.
Le temps est figé, le soleil reste au zénith et pourtant, je ne ressens aucune fatigue, juste le besoin de danser encore et encore, jusqu’à épuisement, comme un mec de vingt ans.

Je remarque après un moment, que ma tête repose sur sa poitrine, je me recule, étonné…

Elle rit et s’enfuit en direction de la forêt. Je la poursuis et nous jouons à cache-cache, j’y prends un plaisir oublié, comme celui que l’on éprouve en reconnaissant un parfum déjà senti. Nous courons pendant des heures, des jours ? Une éternité…
Elle se laisse enfin attraper et nous roulons dans l’herbe tendre. Elle s’allonge et je me couche sur son corps luisant, elle est nue maintenant, moi aussi, je ne sais pas pourquoi.
Elle me caresse les pieds de ses pieds nus, c’est doux et c’est bon, je renifle son odeur musquée et pose ma joue sur son ventre.

Le soleil est bas sur l’horizon, je frissonne et elle m’enlace, me caresse la tête. Elle fredonne une chanson et je m’endormirais presque si je n’étais contrarié de ma petite taille. Oh, et puis… Je me laisse aller. Je dors. Un peu… Elle me réveille.

Je rampe à terre, je rampe, oui. J’essaye de me relever mais je vacille et tombe lourdement sur les fesses. Douleur… Des larmes jaillissent de mes yeux. Elle me prend dans ses bras et me rapproche de son sein. Une merveilleuse odeur de lait fait disparaître toute sensation, je ne suis plus qu’une bouche qui tète.

Elle sent bon, maman !

Elle me pose sur ses genoux et me masse délicatement le ventre, je me sens bien. Il fait nuit maintenant.
Et puis, j’entends le cœur d’Elle, les battements réguliers me bercent, comme ses pas. Je baigne dans une poche d’amour, je n’ai plus froid, je ne sais plus ce qu’est le froid …

Et puis soudain, ce fut la mer… *

Voix off:

« Merde ! Ok, vous pouvez débrancher les machines, on l’a perdu. Je suis dans mon bureau pour remplir la paperasse. »
« Docteur ? Vous prévenez la famille ? »
« Oh, il avait pas de famille le petit vieux, c’est triste de finir comme ça… »

* Hommage à Arthur Koestler, le zéro et l´infini.

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La mort par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

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4 Commentaires

  1. lubesac dit :

    De l’autre coté est un monde bien étrange,comme celui des rêves! Un peu bizarre,irraisonné, décousu!Dédoublement!Se voir dans un « paradis » ou un passage! Et retrouver là se désirs enfouis: la femme,la mère!
    Encore un écrit captivant!

  2. dédé dit :

    Bonjour Thierry,
    Ce dernier sursaut de vie est décrit avec un contrôle très pudique, où cet ultime rêve érotique, frôle le vieillard et l’accompagne pour l’inconnu.
    La description du personnel hospitalier est d’une justesse impitoyable.
    Une nouvelle savoureuse malgré la gravité du sujet.
    Amitié.
    dédé.

  3. Odile dit :

    L’armor …

    on dit que lorsqu’on est à son seuil … avant de la franchir … le film de notre vie défile …
    comme Toi .. je pense que ce sont les plus belles séquences… qui en font l’essence …que l’on diffuse … en fragances des sens …
    La Femme est l’à venir de l’Homme conjugué au présent .. futur … et pour son au-delà …

    C’est très émouvant …la déclinaison que tu en fais ici… c’est même BEAU … de joliesse tendre !

    Bravo!

    Bonne soirée
    Odile

    • tby dit :

      @ Odile : Un de mes plus vieux textes, encore plus ancien que le rocher, le plus ancien étant certainement le poème La guerre d’Espagne. Merci Odile.

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